‹ Moralistes grecsChapitre 3 sur 81 · IX · texte numérisé non relu

IX

Tant qu' Alcibiade et Critias restèrent auprès de Socfate , tant qu'il leur prêta ses secours pour combattre leurs passions vicieuses , ils surent leur résister et les vaincre ; mais dès qu'ils l'eurent abandonné, Critias se retira dans la Thessalie, ety vécut avec des hommes qui aimaient bien mieux s'abandonner à leurs dérèglements que d'observer la justice.. Pour Alcibiade , sa beauté le fit poursuivre par une foule de femmeij dû plïis haut rang; le peuple le révérait; le pouvoir qu'il acquit dans la république et chez les puissances alliées lui procura un nombreux cortège de flatteurs habiles à le corrompre; il vit qu'il lui serait aisé de saisir les rênes du gouvernement ; il s'oublia lui-même, et ressembla bientôt à ces athlètes qui négligent de s'exercer, parce qu'ils ont remporté trop aisément la victoire.

Voilà ce qui perdit Critias et Alcibiade. Enflés de leur noblesse , éblouis de leur fortune, étourdis de leur puissance , amollis par leurs complaisants , corrompus par toutes ces circonstances réunies, éloignés depuis longtemps de Socrate, doit -on s'étonner qu'ils soient devenus présomptueux? Mais les fautes qu'ils ont faites, l'accusateur les rejette sur Socrate. Eh quoi ! dans l'âge où Ton manque le plus de jugement, où Ton sait le moins se modérer, ils se montrèrent

sages et réservés; le mérite en était à Socrate: et Taccusateurne croit lui devoir aucun éloge!

On n'a pas la même injustice pour les autres professions. Quand un maître de flûte ou delyreadonnéde bons principes à ses élèves, s'ils s'avisent de le quitter, de prendre d'autres leçons , et qu'ils perdent leurs talents, est-ce sur lui qu'on en rejette la faute? Un père voit son fils se bien conduire sous un maître et devenir vicieux sous un autre : accuse-t-il le premier instituteur? n'en fait-il pas même l'éloge en voyant que le jeune homme ne s'est corrompu qu'en cessant de suivre ses leçons ? Les pères mêmes ne sont pas accusés des fautes que font ceux de leurs enfants qu'ils ont toujours gardés auprès d'eux , à moins qu'ils ne leur aient donné de mauvais exemples. On n'aurait pas dû juger Socrate avec plus de rigueur.

Lui-même a-t-il fait le mal? dites qu'il fut un méchant. Mais si toute sa vie ne mérita que des éloges, quelle injustice de rejeter sur lui des fautes qui lui furent étrangères!

Blâmez— le cependant s'il a loué les vices des autres en pratiquant lui-même la vertu. Mais n'a-t-il pas fortement repris les vices de Critias ? Ne Ta- t-il pas fait rougir de ses goûts pervers? Pour récompense, il se fit un mortel ennemi.

Critias, devenu l'un des trente tyrans , et choisi avecChariclès pour donner des lois, satisfit son ressentiment, etdéfendit d'enseigner l'art de la parole. C'était Socrate qu'il avait en vue. Comme il n'avait au-

cun moyen de Tattaquer , il faisait tomber sur lui les reproches dont on charge communément les philosophes , et cherchait à le perdre dans Fesprit de la multitude. Socrate n'avait pas donné lieu à ces imputations; du moins si j'en dois croire ce que j'ai moimême entendu de sa bouche , et ce que d'autres, qui l'avaient souvent écouté, ont pu m'apprendre de lui.

Enfm Critias leva le masque; car les trente tyrans ayant fait mourir un grand nombre de citoyens , et en ayant forcé d'autres à seconder leurs injustices: Je serais étonné , dit Socrate , que le gardien d'un troupeau qui égorgerait une partie du bétail qui lui est confié , et rendrait le reste plus maigre, prétendîtpasser pour un bonberger ; mais un homme qui , se trouvant à la tète de ses concitoyens , en détruirait une partie et corromprait le reste , m'étonnerait encore bien davantage, s'il ne rougissait pas de sa conduite et qu'il prétendit à la gloire d'un bon magistrat. On ne tarda pas à rapporter ces paroles aux trente tyrans,- Critias et Chariclès firent venir Socrate , lui montrèrent leur loi , et lui défendirent d'avoir des entretiens avec la jeunesse.

Socrate leur demanda s'il lui était permis du moins de leur faire certaines questions sur les choses qui lui étaient interdites et qu'il ne comprenait pas ; ils le lui permirent. Je suis prêt, leur dit-il, à me soumettre aux lois ; mais je crains de pécher par ignorance, et je voudrais savoir bien clairement de vous-mêmes ce que vous entendez en défendant de professer l'art de la parole. Avez-vous en vue ce qui se dit de bien ou VM qui se dit de mal ? Si votre défense porte sur ce

DE SOCRATF. 19

qui se dit de bien , il est clair qu*il faut s'abstenir de bien dire : défendez-vous seulement ce qui se dit de mal? Je vois qu'il faut travailler à bien parler. Alors Ghariclès s'emportant : Puisque tu ne nous entends pas,Socrate, nous allons t' ordonner quelque chose de plus clair ; c'est de n'avoir aucun entretien avecles jeunes gens, de quelque façon que ce soit.

— Pour qu'il ne reste aucune équivoque , dit Socrate , et que je ne m'écarte pas de ce qui m'est prescrit , indiquez-moi bien à quel âge vous fixez le terme de la jeunesse. — A Tâge, dit Chariclès, où les hommes ont acquis toute leur prudence, à l'âge enfin où il est permis d'entrer au sénat : ainsi ne parle pas aux jeunes gens au dessous de trente ans.

— ^Mais, reprit Socrate, si je veux acheter quelque chose , et que le marchand n'ait pas encore trente ans accomplis , pourrai-je lui dire au moins : Combien cela ? — On te permet, dit Chariclès , de faire cette question : mais tu as coutume d'en faire sur quantité de choses que tu sais fort bien , et voilà les conversations qui te sont interdites. — Ainsi je n'oserai pas répondre à un jeune homme qui m'interrogera sur des choses que je saurai fort bien. S'il me demande , par exemple : Où demeure Chariclès ? où demeure Critias? — Tu peux répondre à cela, lui dit Chariclès. — Oui , reprit Critias ; mais souviens-toi bien , Socrate , de renoncer à faire entrer dans tous tes discours les cordonniers, les maçons, les chaudronniers : aussi bien je crois qu'ils sont fort las d'être toujours mêlés dans tes propos. — Il faudra sans doute aussi, répondit Socrate , ([ue je renonce aux conséquences

que je tirais de leurs professions , et qui m'aidaient à faire mieux sentir ce que c'est que la justice, la piété, toutes les vertus ? — Précisément , répliqua Critias ; et renonce même à parler des gardiens de troupeaux, sans quoi tu pourrais bien trouver du déchet dans ton bétail.

Ces dernières parolesfaisaient assez connaître qu'on leur avait rapporté la comparaison du berger, et que c'était là le principe de leur haine contre Socrate.

On vient de voir quelle avait été la liaison de Socrate et de Critias , et quels sentiments ils conservèrent Tun pour Tautre. Je dirais volontiers que nous ne pouvons être bien élevés que par un homme qui nous plaise. Critias et Alcibiade se mirent sous la discipline de Socrate ; mais il ne leur plaisait pas : déjà leurs vues se portait vers le gouvernement de la république et, dans le temps même qu'ils fréquentaient Socrate, ils ne s'entretenaient volontiers qu'avec ceux qui tenaient les rênes de l'état.

On dit qu'Alcibiade , avant l'âge de vingt ans , eut avec Périclès, son tuteur, la conversation suivante sur les lois :

Dites-moi, Périclès, ne pourriez-vous pas m'ap— prendre ce que c'est que la. loi? — Assurément, répondit Périclès. — Au nom des dieux, ne refusez pas de me le dire. J'entends louer certaines personnes parcequ elles observentreligieusementleslois, et je crois qu'on ne saurait mériter cet éloge sans

savoir ceque c'est que la loi. — Il n'est pas fort difficile, mon cher Alcibiade, de satisfaire ta curiosité. La loi est tout ce que le peuple rassemblé a revêtu de sa sanction , tout ce qu'il a ordonné de faire, ou de ne pas faire. — Et qu'ordonne-t-il de faire ? le bien ou le mal ? — Le bien, sans doute, jeune homme : veux-tu qu'il ordonne de mal faire? — Hais si ce n'est pas le peuple; si, comme dans l'oligarchie, c'est un petit nombre de citoyens qui se sont rassemblés et qui ont prescrit ce qu'on doit faire , comment celas'appelle-t-il? — Dès que la portion de citoyens qui gouvernea ordonné quelque chose , cet ordre s'appelle une loi . — Mais si un tyran usurpe la puissance et qu'il prescrive au peuple ce qu'il doit faire, est-ce encore une loi ? — Oui , c'est une loi , puisqu'elle émane de celui qui commande. — Eh! qu'est-ce donc que la violence? qu'est-ce doncquc le renversement des lois ? N'est-ce pas lorsque le puissant , négligeant de persuader et n'employant que là force , oblige le faible à faire ce qui lui plaît ? - — Il me semble que c'est cela même. — Ainsi quand un tyran force les citoyens à suivre ses caprices sans chercher à les persuader , c'est donc un renversement de la loi? — Je le crois: j'ai eu tort de dire que les ordres d'un tyran étaient des lois, quand il n'a pas obtenu l'aveu des citoyens. — Mais quand un petit nombre de citoyens se trouve revêtu de la puissance souveraine , et prescrit ses volontésà la multitude sans obtenir son aveu, appellerons-nous cela de la violence ou non ? — De ({udque part que l'ordre soit émané, qu'il soitécrit ou qu'il lie le soit pas , dès qu'il n'est appuyé que sur la

22 LES E?fTIIKTIKNS

force, etqu'il n'apas Taveu de ceux qui doivents'y soumettre, il meparaîttenirbienpius de la violence quede la loi. — Et ce que la multitude qui commande prescrit aux riches, sans prendre là peine d'obtenir leur aveu, tiendra donc moins aussi de la loi que de la violence ? — C'en est assez , mon cher Alcibiade. Quand nous étions à ton âge, nous étions forts sur ces difficultés, nous aimions à les subtiliser, aies sophistiquer comme il me semble que tu fais à présent. — Je suis fâché , mon cher tuteur , de n'avoir pu vous entretenir dans l'âge heureux oii vous étiez si subtil, et où vous vous surpassiez vous-même en finesse d'esprit.

Dès qu' Alcibiade et Critias crurent avoir l'avantage sur les citoyens qui tenaient alors les rênes de l'état, on ne les vit plusdans la compagnie de Socrate. La vérité estque jamais ils ne l'avaient aimé ; etd'ailleurs ils ne pouvaient se trouveravec lui sans essuyer sur leur conduite des reproches qu'ils n'écoutaient pas volontiers. Ils se livrèrent aux affaires de la république, et n'avaient pas eu d'autre motif de se lier quelque temps avec Socrate. Mais que l'on considère ses autres disciples, Chéréphon, Simmias, Phédon, Chéçécrate, Cébès, et tant d'autres qui le fréquentaient, non pour apprendre à séduire le peuple dans les assemblées par les charmes de la parole, non pour s'élever aux emplois de la judicature, mais pour devenir honnêtes et vertueux, et pour apprendre leurs devoirs envers leurs parents, leurs domestiques, leurs

DE SOCRATK. 25

amis, leur patrie, leurs concitoyens : jamais aucun d>ux, ni dans sajeunesse, ni dans un âge plus avancé, n eut à se reprocher d'avoir fait le mal, ne put même en être soupçonné.

Mais Socrate, dit son accusateur, persuadait à ses disciples qu'il les rendait plus sages que leurs pères, et c'était détruire en eux le respect filial. Il leur disait que la loi permet aux fils de lier leur père quand ils peuvent le convaincre de folie, et se servait de cet argument pour prouver que les lois accordent à Thomme instruit le droit de mettre Tignorant à la chaîne.

Ce n'est pas ainsi que pensait Socrate : il croyait au contraire que le savant présomptueux qui voudrait charger l'ignorant de chaînes mériterait d'être enchaîné lui-même par le premier qui en saurait plus que lui. Ilexaminait sou vent la différence qui se trouve entre l'ignorance et la folie : Il faut, disait-il, encliaîner les insensés furieux pour leur propre intérêt et pour celui de leurs amis : quant à ceux qui ne savent pas ce qu'il est nécessaire desavoir, les gens plus éclairés ont sur eux un beau droit : celui de les instruire.

Socrate ne s'estpas contenté, poursuit l'accusateur, de détruire dans ses disciples Je respect pour leurs pères; il les a rendus indifférents pour toute leur famille. Ète^vous malades? leur disait-il : avez-vous un procès? vous ne vous adressez pas à vos parents, mais à un médecin ou à un avocat. Il ajoutait même que

24 LKS KISTHETIENS

les amis n'étaient bons à rien s'ils n'étaient utiles, et que personne enfin ne méritait nos honneurs que ceux qui savent ce qu'il nous importe de savoir et qui peuvent nous l'enseigner. Et comme il avait l'art de persuader à cette jeunesse que lui-même était fort sage, et que personne n'avait plus que lui le talent de fendre sages les autres, elle croyait que tous les hommes n'étaient rien en comparaison de Socrate.

Je sais qu'il se servait des expressions que lui reproche l'accusateur. On se hâté, disait-il aussi, d'emporter les corps des personnes mêmes qui nous furent les plus chères, dès qu'ils sont abandonnés de l'âme en qui seule réside l'intelligence. Tant que nous vivons, ajoutait-il, nous n'avons rien de plus cher que noire corps : nous coupons cependant, nous rejetons de toutes ses parties ce qui n'est d'aucun usage, comme les ongles, les cheveux, les callosités. Nous noussoumettons aux plus vives douleurs pour nous défaire de certaines portions inutiles de nous-mêmes ; nous les faisons extirper ou brûler par un médecin, et nous croyons que ce service mérite des récompenses. Voilà bien ce qu'il disait ;maisil n'enseignait pas pour cela qu'il fallût enterrer son père tout vivant, ni se faire couper soi-même en morceaux : il prouvait seulement que ce qui est sans utilité doit rester sans honneur. C'est ainsi qu'il engageait ses amis à se rendre utiles par leurs talents et leurs connaissances. Vous voulez, leur disait-il, être estimé de votre père, de votre frère , de vos parents : ne restez pas dans l'indolence , vous reposant sur les liens de la parenté ;

mais soyez utile à ceux dont vous voulez obtenirla

tendresse.

L'accusateur le chargeait encore d'avoir choisi dans les plus célèbres des poètes les morceaux les plus dangereux ; de s' en être fait des'autorités pour détruire dans ses disciples F horreur du crime, et pour leur inspirer des sentiments tyranniques. Hésiode a dit :

Ce n'est pas Taction qui nous couvre de honte, Mais rinactivité.

Il prétendait que Socrate expliquait ce vers comme si le poète eût ordonné de ne s'abstenir d'aucune action injuste ou malhonnête, et de faire le mal quand on y trouvait son profit. Ce n'était pas là le sentiment de Socrate. Après avoir établi qu'il est utile et honnête de s'occuper, nuisible et honteux de languir dans la paresse : Ceux qui font le bien, ajoutait-il, travaillent en effet et méritent des éloges ; mais jouer aux dés, mais ne se livrer qu'à des occupations condamnables et dangereuses, c'est croupir dans la plus coupable inaction : et dans ce sens, il est bien vrai que

Ce n'est pas l'action qui nous couvre de honte , Mais l'inactivité.

On lui reprochait encore d'avoir abusé de ces vers d'Homère :

Eii quoi ! disait Ulysse aux monarques, aux gi'ands , ' Moi-tels chéris des dieux, wous connaissez la crainte? Méprisez un vain peuple et sa frivole plainte ; Pour vos nobles desseins qu'il apprenne à souffrir. Mais qu'un mortel obscur h ses yeux vînt s'offrir,

Qu^il osât faire entendre une voix alarmée :

Tn n*es rien aux conseils, «t rien dans notre arinéo,

Lui disait-il : attends les volontés des rois;

Et crains d^aToir parlé pour la dernière fois.

Faut-il en croire raccnsateur? Socrate interprétait ces vers comme si le poète eût célébré les violences que supportent les peuples et les infortunés. Si telle eût été la pensée de Socrate, il aurait donc cru qu'il fallait le maltraiter lui-même, puisqu'il était de la classe des pauvres citoyens : mais il entendait que ceux qui ne rendent aucun service ni par leurs actions ni par leurs talents, qui ne peuvent être d'aucun secours dans l'occasion, à la guerre, aux citoyens, à l'état, surtout s'ils joignent l'audaceà leur inutilité, ne peuvent être réprimés trop fortement, quand même ils auraient de grandes richesses.

Il est certain que Socrate était ami du peuple et de l'humanité. Il avait un grand nombre de disciples athéniens et étrangers; il ne recevait d'eux aucune récompense, et communiquait également à tous ses lumières, c'est-à-dire tout ce qu'il possédait. Plusieurs ne reçurent que fort peu ; mais ils le reçurent sans intérêt, et le vendirent chèrement à d'autres : car, n'étant pas comme lui les amis du peuple, ils refusaient leurs leçons quand on n'avait pas de quoi les bien payer.

Socrate donna, sans doute, bien plus d'éclat à notre république que ce Lichas si célèbre par son hospitalité ne put en procurer à celle de Lacédémone. Lichas tenait sa table ouverte à tous les étrangers que la

I>E SOCRATE. tl

curiosité attirait à la fête des gymnopédies, où la jeunesse de Sparte s'exerçait toute nue : mais notre sage, consacrant toute sa vie à communiquer ses richesses, répandit le plus grand des bienfaits sur tous ceux qui voulurent les partager. Il ne renvoyait pas ceux qui s'attachaient à lui sans les avoir rendus meilleurs.

Et voilà celui que la république a pu condamner à la mort ! Il ne méritait, sans doute, que des honneurs. Examinons les lois, et nous trouverons qu'il en méritait. Les voleurs, les assassins, les sacrilèges ; voilà ceux qu'elles condamnent. Quel homme fut jamais plus que Socrate éloigné de ces crimes? A-t-il excité des séditions, occasionné des défaites? s'est-il souillé de quelque trahison,- de quelque forfait? a-t-il dépouillé personne de ses biens? a-t-il jeté personne dans de fâcheuses affaires?Non : il n'a donc été coupable d'aucun des crimes que poursuivent les lois.

De quoi donc a-t-on pu l'accuser? De ne pas adorer les dieux? Il est prouvé que personne ne fut jamais plus religieux que lui. De corrompre la jeunesse? Il est prouvé qu'il détruisait les passions funestes de ses disciples, qu'il leur rendait chère la vertu si belle, si brillante, qui fait fleurir les états et répand la prospérité sur les familles.

Voilà ce qu'il a fait ; et il n'était pas digne des plus grands honneurs que la république puisse décerner! Je vais écrire, autant que ma mémoire pourra me le permettre, tout le bien qu'il a fait à ses disciples, soitenleur donnant des leçons, soit en leur montrant on lui-même l'exemple qu'ils devaient suivre.

Comment se comportait-il envers les dieux? comment en parlâit-il? Comme la Pythie elle-même répond à ceux qui viennent l'interroger sur les sacrifices qu'ils veulent offrir, sur tous les actes religieux. Conformez-vous aux lois de votre pays, répond la prêtresse; c'est remplir les devoirs qu'exige la piété.

C'est ce que Socrate observait, et ce qu'il recommandait aux autres. Il traitait d'insensés et desuperstitieux ceux que la vanité faisait tendre à une plus grande perfection. Ses prières étaient simples ; il demandait aux dieux de lui accorder ce qu'il lui était utile d'obtenir,' persuadé qu'ils connaissent bien mieux que nous nos véritables avantages. Demander aux dieux de l'or, de l'argent, la puissance suprême, c'était, suivant lui, comme si on leur demandait de jouer aux dés, de combattre, ou d'autreschoses semblables dont le succès est toujours incertain.

Les faibles offrandes du pauvre ne lui semblaient pas plus méprisables que les nombreuses victimes offertes par des hommes puissants et fortunés. Il serait, disait-il, indigne des dieux de donner la préférence aux plus pompeuses offrandes; car il leur arri verait souvent de recevoir avec plus de clémence les vœux des méchants que ceux des hommes vertueux Daignerions -nous regarder la vie comme un présent fort estimable, s'il fallait que les offrandes du crime fussent préférées àcelles delà vertu? Persuadé que le

hommages rendus par la piété sont toujours les plus agréables aux dieux, il aimait à citer ce vers :

Consaltez vos moyens, même dans vos offrandes.

Il ajoutait que le précepte qui nous ordonne de consulter nos moyens devait être la règle de notre conduite avec nos amis, avec nos hôtes, et qu'il ne fallait même s'en écarter dans aucune action de la vie.

Quand il croyait que les dieux lui avaient euxmêmes signifié leurs volontés, aucune force humai ne n'aurait pu le faire résister à cette inspiration : on lui aurait fait plutôt préférer pour guide d'un voyage un aveugle ou quelqu'un qui n'aurait pas su le chemin, à un homme clairvoyant et qui aurait bien connu la route. Il accusait de folie ceux qui agissaient contre rinspiration divine dans la crainte de s'attirer la raillerie des hommes ; car toute la prudence humaine lui paraissait bien méprisable, comparée aux avis de la

divinité.

A la manière dont il avait réglé son corps et son esprit, il eût fallu que le ciel même eût pris plaisir à 1 accabler pour l'arracher à sa sécurité et l'empêcher de suffire aux faibles dépenses qu'exigaient ses besoins. Telle était sa sobriété qu'il paraît impossible de travailler assez peu pour ne pas gagner ce dont il se contentait ; il ne prenait de nourriture qu'autant qu'il on pouvait prendre avec plaisir, et attendait, pour se mettre à manger, que l'appétit lui servît d'assaison-

nement ; toute boisson lui était agréable, parce qu'il ne buvait jamais sans avoir soif.

S'il était invité à quelque festin, et qu'il ne refusât pas de s'y rendre, il trouvait aisé ce qui parait si difficile aux autres, de ne se livrer à aucun excès. Il exhortait ceux qui ne pouvaient suivre son exemple à ne pas toucher aux mets qui excitent encore à manger lorsqu'on n'a plus faim, et aux liqueurs qui engagent à boire quand la soif est passée : il disait que rien n'était plus funeste que ces excès à l'estomac, à la tête et à l'esprit. Circé, ajoutait-il en riant, n'employait pas d'autre enchantement pour changer les hommes en pourceaux ; et si Ulysse a pu se soustraire à cette funeste métamorphose, c'est qu'il était éclairé par les conseils de Mercure, et que sa sobriété naturelle ne lui permettait pas de prolonger les plaisirs de la table quand il n'y était plus invité par le besoin. C'est ainsi que Socrate savait mêler le badinage à ses plus graves leçons.

xvin.

Il connaissait les suites funestes de l'amour, et il exhortait ses disciples à fuir les traits dangereux de la beauté. Il n'est pas aisé, disait-il, de s'y exposer et de conserver la sagesse.

S'étant aperçu que Critobule, fils de Criton, avait ou l'imprudence de dérober un baiser à la fille d' Alcibiade, qui se distinguait par sa beauté, il ne lui dit rien à lui- même ; mais s'adressant en sa présence à Xénophon : Répondez-moi, lui dit-il ; n'avez-vous pas pris jusqu'ici Critobule plutôt pour un jeune homme

D£ soc:rate. 51

prudent que pour un. téméraire? Auriez-vous cru qu'avec son air réservé ce fût un étourdi prêt à se plonger tête baissée dans le péril? — J'étais loin de le crœre. — Eh bien ! regardez-le à présent comme le plus audacieux, le plus bouillant des hommes, capable de se précipiter sur le fer, de se jeter dans les flammes. — Et qu'a-t-ildonc fait, Socrate, pour que vous preniez de lui cette idée ? — Comment ! n'a-t-il pas eu l'audace d'embrasser la fille d'Alcibiade, cette jeune personne qui réunit tant de charmes ! — Oh ! si c'est là sa témérité, je crois que je serais capable de la même audace. — Ah, malheureux ! tu ne prévois pas combien tu paierais cher ce baiser cueilli sur une si belle bouche. Tu es libre : veux-tu donc en un instant devenir esclave? veux-tu te perdre dans le sein des plus dangereuses voluptés? veux-tu détruire dans ton cœur l'amour de l'honnêteté, de la décence, et te livrer à des soins honteux, indignes même d'un insensé? — Par Hercule! mon cher Socrate, voilà une terrible puissance que vous donnez à un baiser. — En es- tu donc étonné? Ne sais-tu pas que l'araignée qu'on appelle phalange n'est pas plus grande qu'une demi-obole, et qu'appliquée seulement sur les lèvres elle cause des douleurs mortelles et prive les hommes de la raison? — Je le sais : mais c'est qu'en pinçant les chairs elle y insinue je ne sais quel venin. — Insensé? tu ne sais donc pas qu'une belle bouche, en donnant un baiser, insinue dans notre sang un invisible poison? tu ne sais donc pas que la beauté est bien plus redoutable encore que la phalange? Celleri blesse quand elle touche ; mais l'autre, sans ton-

52 LES ENTRKTIKNS

cher, et par le seul aspect, répand en nous je ne sais quoi qui nous tourne la tête. Si Ton donne le nom d'archers aux Amours, c'est parce que labeauté blesse de loin. Ainsi, mon cherXénophon, je n'ai qu'unconseilà te donner. Quand tu verras des attraits capables de te charmer, détourne les yeux et prends la fuite. Et vous Critobule, je vous exhorte à voyager une année entière ; ce temps suffit à peine pour guérir votre blessure.

C'est ainsi qu'il ne connaissait, pour les cœurs trop fiiibles contre l'amour, d'autre remède que la fuite ; elle empêche l'imagination de former des désirs que n'inspire pas le besoin, et même de s'abandonner à ceux qu'il inspire.

11 ne s'était pas moins fortement armé lui-même contre la beauté que les autres ne le sont contre la laideur, et ne combattait pas la passion du vin et de la bonne chère avec moins de puissance que celle de l'amour. Persuadé qu'il ne goûtait pas moins de plaisirs que ceux qui s'abandonnent à tous leurs mouvements déréglés, il était sûr d'éprouver bien moins de peines.

On a dit, on a même écrit, qu'il avait bien le talent d'appeler les hommes à la vertu, mais qu'il n'avait pas celui de les en pénétrer. Cependant qu'on veuille bien réfléchir sur les raisonnements qu'il employait pour combattre les présomptueux qui se flattaient de tout savoir ; qu'on se rappelle ce qu'il disait journellement à ceux qui le fréquentaient, et l'on ne

lM)urra s'emi)écher de croire (lu'il était bien capable (\e rendre ses disciples plus vertueux.

le vais d'abord raconter Fentretien qu'il eut en' ma présence avec Aristodéme , surnommé le Petit , un jour que la conversation vint à tomber sur la divinité. Il savait qu' Aristodéme n'offrait pas de sacrifices aux dieux , qu'il méprisait la divination et" qu'il n'épargnait pas , dans ses railleries , ceux qui observaient ces pratiques religieuses.

Daignez me répondre , mon cher Aristodéme , lui dit-il : Y a-t-il quelques personnes dont vous admiriez les talents? — Sans doute , répondit Aristodéme. — Voudriez-vous bien me les nommer ? — J'admire surtout Homère dans la poésie épique, Mélanippe dans le dithyrambe, Sophocle dans la tragédie , Polyclète dans la statuaire , et Zeuiis dans- la l>einture. — Mais quels artistes trouvez-vous les plus admirables, de ceux qui font des figures dénuées de mouvement et de raison , ou de ceux qui produisent • des êtres animés et qui leur donnent la faculté de penser et d'agir? — Ceux qui créent des êtres animés, si cependant ces êtres sont l'ouvrage d'une intelligence, et non pas du hasard. — Mais supposons des ouvrages dont on ne puisse reconnaître la destination, et d'autres dont on aperçoive manifestement l'utilité : lesquels regarderez- vous comme la création d'une intelligence , ou comme le produit du hasard ? — Il faudra bien attribuer à l'intelligence les ouvrages dont on sentira l'utilité. — Ne vous semble- t-il donc pas que celui qui a fait les hommes dès le commen- (ement, leur a donné les organes des sens parce que

54 LES EiNTttETlENS

-^ ces organes leur sont utiles ; des yeux , pour qu'ils eussent la perception des objets visibles ; des oreilles, pour qu'ils pussent entendre les sons ? A quoi nous serviraient les odeurs si nous n'avions pas de narines ? et sans un palais capable de recevoir ies sensations qu'excitent en nous les saveurs, comment aurions-nous quelque idée de leur douceur ou de leur âcreté ?

Notre vue est délicate : ne reconnaissez-vous pas l'ueuvre de la Providence dans ces paupières qui lui servent de portes ? elles s'ouvrent quand il nous plaît de faire usage de nos yeux ; elles se baissent quand nous nous abandonnons au sommeil. Les vents auraient pu offenser nos prunelles : mais les cils sont comme des cribles qui les défendent ; et les sourcils, s' avançant en foniie de toit au dessus de nos yeux, ne permettent pas que la sueur les incommode en déroulant de notre front.

Parlerai-je de l'ouïe, qui reçoit tous les sons et ne M^ remplit jamais ? Chez tous les animaux les dents antérieures sont tranchantes, et les molaires achèvent de broyer les aliments qu'elles reçoivent déjà tout ( (Uipés des incisives. La bouche est destinée à recevoir ce qui excite l'appétit de l'animal : c'est la Providence qui l'a placée près des yeux et des narines. Comme nos déjections inspirent le dégoût, elle en a éloigné les canaux, et les a placés aussi loin qu'il est possible des plus délicats de nos sens.

Eh quoi ! lorsque c^s ouvrages sont faits avec tant d'intelligence, vous doutez qu'ils soient le fruit d'une

intelligence ! — Je sens bien qu'en les considérant sous ce point de vue, il faut reconnaître Tœuvre d'un sage ouvrier, animé d'un tendre amour pour ses ouvrages. — Ajoutons qu'il a imprimé dans les pères l'amour de se reproduire dans leurs enfants*; dans les mères, le besoin de les nourrir ; dans tous les animaux, le plus grand désir de vivre, la plus grande crainte de mourir. Pouvez-vous méconnaître les soins d'un ouvrier qui voulait que les animaux existassent? Ne crc^ez-vous pas avoir vous-même une intelligence ? Et vous ne croirez pas qu'il existe de l'intelligence hors de vous. Embrassez en imagination l'étendue de la terre ; votre corps n'en est qu'une bien faible partie : j'en dis autant de l'humidité et des autres éléments dont vous êtes formé. Tous sont immenses ; mais une portion presque insensible de ces éléments compose votre corps : et vous croyez avoir eu le bonheur d'enlever pour vous seul toute l'intelligence l et tant d'œuvres magnifiques, innombrables, cet ordre si sublime, tout cela vous semble l'ouvrage d'un aveugle hasard ! — 11 faut bien que j'en convienne , car enfin je ne vois pas les ouvriers qui ont produit ces chefs-d'œuvre , et je connais les artisans qui ont fait les ouvrages que je vois sur la terre. — Vous ne voyez pas non plus votre esprit qui gouverne votre corps : dites donc aussi que vous faites tout par hasard, et rien avec intelligence.

— Mais je ne méprise pas la divinité , mon cher Socrate ; je lui crois seulement trop de grandeur pour qu'elle ait besoin de mon culte. — Cependant plus elle met de grandeur dans les bienfaits qu'elle vous

accorde, plus il vous convient de la révérer. — Soyez persuadé que je ne négligerais pas les dieux , si je croyais qu'ils priss^t quelque intérêt à ce qui regarde les hommes. — Ils n'en prennent donc pas, eux qui nous ont accordé , comme aux autres animaux , le goût , la vue , Touïe , mais qui n'ont permis qu'à nous seuls de lever la face vers le ciel ! Par ce bienfait , nous voyons plus loin , nous regardons plus facilement au desgfus de nos têtes, nous prévenons plus sûrement les dangers. Ils ont attaché les autres animaux à la terre , et ne leur ont donné que des pieds pour changer de place : c'est à nous seuls qu'ils ont accordé des mains , et elles nous rendent bien supérieurs à tous les autres animaux. Tous ont une langue ; mais la nôtre seule, par ses divers mouvements combinés avec ceux des lèvres, articule tous les sons et fait connaître aux autres toutes nos volontés. Parlerai-je des plaisirs de l'amour ? Il n'est permis aux animaux de s'y livrer que dans une saison de l'année : l'homme seul peut les goûter en tout temps jusque dans la vieillesse.

Peu contents de nous avoir témoigné leur bonté dans la conformation de nos corps , les dieux ont voulu nous donner l'âme la plus parfaite. Quel est l'animal dont l'âme connaisse l'existence des dieux , auteurs de toutes les beautés, de toutes les merveilles que nous admirons? Quel autre animal adore les dieux ? Quel autre , par la force de son esprit , sait prévenir la faim , la soif , les rigueurs opposées des saisons, guérir les maladies, augmenter ses forces par l'exercice, ajouter à ses connaissances par le travail,

DE SOCRÀTB. 5i

se rappeler au besqin ce qu'il a entendu , ce qu'il a vu, ce qu'il a appris ? Ne voyez- vous donc pas clairement que les hommes sont comme des dieux entre les autres animaux ; qu'ils sont faits pour leur commander par la conformation de leur corps et par la supériorité de leur âme ?

L'animal qui aurait les pieds du bœuf et l'intelli-

! gence de Fhomme , aurait les mêmes volontés que nous sans pouvoir les remplir. Accordez-lui les mains de l'homme et privez-le de l'intelligence , il ne sera pas moins borné. Vous réunissez ces deux avantages dignes de tant de reconnaissance, et vous vous croyez négligé par les dieux! Que faut-il donc qu'ils fassent pour vous persuader qu'ils s'occupent de vous ? — Qu'ils m'envoient , comme vous dites qu'ils le font . des conseillers pour m'apprendre ce que je dois faire , ce que je dois éviter. — Eh quoi ! quand ils répondent aux Athéniens qui consultent leurs oracles,

i ne vous parlent-ils pas à vous-même? Ne vous par-

I lent-ils pas quand , par des prodiges , ils témoignent leurs volontés aux Grecs , quand ils lesmanifestent à

' tous les hommes ? Ils n'exceptent donc que vous ? vous seul n'êtes donc pas l'objet de leurs soins ?

Quoi ! nous pensons que les dieux peuvent récompenser et punir ; eux-mêmes nous ont inspiré cette pensée : et vous croyez qu'ils n'en ont pas le poU' voir ! vous croyez que les hommes, toujours trompés, n'ont jamais éprouvé ni ces peines ni ces récompenses ! Ne voyez-vous pas que ce qu'il y a de plus ancien et de plus sage sur la terre , les villes , les nations, se distinguent par la piété ? ne voyez-vous pas

que l'âge qui a le plus de sagesse est aussi le plus religieux?

O bon et honnête homme l sachez que votre esprit , tant qu'il est uni à votre corps , le gouverne à son gré. Il faut donc croire aussi que la sagesse, qui vit dans tout ce qui existe, gouverne ce grand tout comme il lui plaît. Quoi ! votre vue peut s'étendre jusqu'à plusieurs stades, et l'œil de Dieu même ne pourra tout embrasser ! Votre pensée peut en même temps s'occuper des événements dont vous êtes témoin et des affaires de l'Egypte et de la Sicile , et l'esprit de Dieu ne pourra s'occuper à la fois de tout l'univers !

C'est en rendant des services aux hommes que vous reconnaissez s'ils veulent bien eux-mêmes vous en rendre ; c'est en les obligeant que vous voyez s'ib sont disposés à vous obliger à leur tour ; c'est en les consultant que vous apprenez s'ils ont de la prudence : révérez donc les dieux ; c'est à ce prix qu'ils daigneront vous éclairer sur ce qu'ils n'ont pas soumis à notre faible raison. Vous reconnaîtrez alors que la divinité voit tout d'un seul regard ; qu'elle entend tout ; qu'elle est partout , et qu'elle prend soin de tout ce qui existe.

Ainsi parlait Socrate ; et je ne crois pas qu'il pût engager plus puissamment ceux qui le fréquentaient à ne rien faire d'impie , d'injuste, de honteux , nonseulement en pré^nce des hommes, mais même dans la plus profonde solitude, puisqu'ils étaient persuadés qu'aucune de leurs actions ne pouvait échapper à la connaissance des dieux.

Passons à la tempérance. S'il est utile aux hommes d'observer cette vertu , voyons si Socrate ne parlait pas de manière à la faire aimer.

Mes amis , disait-il , supposons que nous ayons la guerre, et que nous voulions choisir un homme capable de nous défendre contre nos ennemis et de les soumettre à notre domination. Nous connaissons un citoyen esclave de son ventre , abandonné au vin , livré au libertinage , incapable de commander au sommeil ; est-ce lui que nous choisirons? Et comment pourrions-nous attendre de lui notre salut et la défaite de nos ennemis?

Supposons encore que nous touchions à notre dernière heure : nous voulons trouver un homme sûr , qui prenne soin de l'éducation de nos fils, qui veille sur la vertu de nos filles , qui ménage notre fortune à nos enfants : est-ce un homme intempérant que nous croirons digne de notre confiance?

Remettrons-nous à un esclave débauché Tinspection de nos troupeaux , de nos celliers , de nos travaux ? Qu'on voulût même nous en faire présent , daignerions-nous l'accepter pour le mettre à la tête de notre maison, pour le charger de notre dépense? Quoi! nous ne voulons pas d'un esclave intempérant , et nous ne craindrons pas de lui ressembler!

L'avare tâche d'enlever aux autres leur fortune ; mais c'est qu'il espère s'enrichir : il leur nuit, mais pour son intérêt. Le débauché est bien moins excusable : il nuit , sans tirer aucun parti de ses vices ; Il fait du mal aux autres ; mais il s'en fait bien plus à lui-même. N'est-ce pas en effet la plus dangereuse

iO LES ENTRETlKNS

de toutes les fureurs de ruiner à la fois -sa maison , son corps et son esprit?

Qui pourrait se plaire à la farailiarité d*un homme qui préfère le vin , la bonne chère à ses meilleurs amis , et la compagnie des filles perdues à la société la plus estimable? On sait que la tercperance est le fondement de toutes les vertus; et Ton ne tâchera pas d'en orner son âme ! Comment, sans elle, connaître le bien? comment s'en occuper? Le malheureux asservi à ses plaisirs n'aura-t-il pas le corps et Tesprit également corrompus? En vérité, je crois que tout homme honnête doit faire des vœux pour n'avoir pas un semblable esclave , et que l'esclave des voluptés doit prier le ciel de lui donner des maîtres vertueux : c'est le seul moyen qui puisse le sauver de lui-même.

Si Socrate célébrait la tempérance dans ses discours , il ne l'observait pas moins dans sa conduite. Non-seulement il s'était mis au dessus de toutes les jouissances qui flattent le corps , mais aussi de toutes les commodités que procure la fortune. Recevoir de quelqu'un , c'était , suivant lui , se donner un maître, c'était se soumettre à la servitude la plus honteuse de toutes. Je me reprocherais de passer sous silence l'entretien qu'il eut avec le sophiste Antiphon. Cet Antiphon tâchait d'enlever à Socrate ses disciples. Il vint un jour le voir, et lui parla ainsi en leur présence :

Je croyais, Socrate, que ceux qui professent h

philosophie devaient être les plus heureux des hommes; mais il me semble que vous avez tiré un parti tout contraire de la sagesse. A la manière dont vous vivez , un valet , nourri comme vous , ne resterait pas chez son maître. Vous vous contentez des mets les plus grossiers et des plus viles boissons. C'est peu d'être couvert d'un méchant manteau, il vous sert pour toutes les saisons ; et vous n'avez ni chaussure ni tunique. L'argent plaît quand on le reçoit; il donne, quand on le possède, le moyen de vivre avec plus d'agrément et de décence : vous refusez d'en recevoir. Les autres maîtres tâchent que leurs élèves suivent leur exemple ; si vous faites de même , vous pouvez vous vanter d'être le premier maître du monde pour enseigner l'art de se rendre malheureux.

Je le vois bien , mon cher Antiphon , lui répondit Socrate ; ma vie vous paraît bien triste , et je gage que vous aimeriez mieux mourir que vivre comme moi. Voyons donc ce que vous trouvez de si dur dans ma façon de vivre. D'abord ceux qui reçoivent de l'argent sont obligés de remplir leurs engagements ; car c'est à cette condition qu'on leur donne un salaire. Pour moi , qui ne reçois rien , je ne suis pas i/orcé de m'entretenir avec des gens qui me déplaisent.

Vous méprisez la manière dont je me nourris; est-ce que mes aliments sont moins sains que les vôtres? est-ce qu'ils me donnent moins de force? ou hien sont-ils plus difficiles à trouver, plus rares, plus chers? Serait-ce enfin que les mets qui vous

nourrissent sont plus agréables à votre palais que les aliments dont je vis ne flattent le mien? Ignorez- vous qu'avec un bon appétit on n'a pas besoin d'assaisonnement, et que celui qui boit avec plaisir ne songe pas même aux boissons qu'il n'a pas?

On change d'habits pour se garantir successivement du chaud et du froid ; on porte des chaussures pour ne pas craindre de se blesser les pieds. Avezvous jamais vu que je fusse retenu à la maison par le froid? M'avez-vous vu, pour éviter la chaleur, disputer un ombrage à quelqu'un? Avez-vous vu que mes pieds fussent blessés et ne me permissent pas d'aller où je voulais? Ne savez-vous donc pas que ceux qui ont reçu de la nature un corps faible deviennent cependant bien plus forts dans les travaux auxquels ils se sont exercés que ceux qui n'ont pas cultivé le même genre d'exercice? Croyez-vous que j'aurais fait prendre à mon corps l'habitude de supporter les privations et les fatigues , et que je n'y résisterais pas bien plus aisément que vous, qui ne vous êtes jamais occupé de ce soin ?

Si je ne suis pas esclave de la bonne chère , du sommeil, de la volupté, quelle en est la cause? c'est que je connais d'autres plaisirs qui me flattent bien davantage, qui ne s'échappent pas dans l'instant où l'on en jouit, et qui promettent des douceurs inaltérables.

Vous savez qu'on ne peut embrasser gaîment une entreprise dont on n'espère aucun succès; mais qu'on se livre avec joie à la navigation , à l'agriculture , à quelque travail que ce soit , quand on r.e craint pas

rm socRAT£. 45

cle perdre le fruit de ses peines. Eh ! la volupté hi plus pure, à votre avis , n'est-ce donc pas d'espérer qu'on se rendra soi-même plus estimable et qu'on aura des amis plus vertueux? Cette espérance fait mon bonheur.

S'il faut servir ses amis ou sa patrie , qui sera plus en état de le faire? sera-ce celui qui vit comme moi ou celui qui mène cette vie dans laquelle vous placez le bonheur? Qui supportera mieux les fatigues de la guerre? qui défendra plus constamment une ville assiégée ? sera-ce celui qui se contente de tout ce qu'il trouve , ou celui qui ne peut vivre que des mets les plus recherchés?

Les délices , la magnificence , voilà ce que vous appelez le bonheur; et moi je crois que n'avoir besoin i de rien , c'est la félicité des dieux , et qu'avoir besoin de peu de chose , c'est approcher de ce bonheur suprême. Si rien n'est plus parfait que l'essence divine, ce qui en approche le plus touche aussi de plus près à la perfection.

Antiphon lui dit une autre fois : « Je veux croire , Socrate , que vous êtes un homme juste ; mais je ne vous crois pas fort sage, et il me semble que vous en convenez vous-même. En effet, vous ne recevez d'argent d'aucun de vos disciples; cependant vous ne donneriez pas pour rien, vous ne vendriez pas même an dessous de leur valeur votre manteau, votre maison , ni rien de ce que vous possédez. Si done

4i LES £NTRETI£i\S

VOUS attachiez quelque valeur à vos leçons,, il est clair que vous les mettriez à leur juste prix. En un mot , soyez un homme de bien ; je ne vous conteste pas ce titre , puisqu'enfin vous ne trompez personne par cupidité ; mais ne prétendez pas être sage , puis- (jue vous ne savez rien qui mérite d'être payé. »

Socrate ne laissa pas ce reproche sans réponse. « Il est reçu parmi nous , dit-il , qu'on peut faire un usage honnête ou honteux de la sagesse comme de la beauté. Qu'une femme mette ses charmes à prix d'argent et les vende au premier qui veut les payer , on lui donne le nom outrageux de courtisane ; mais nous ne croyons pas indigne d'une femme honnête de se faire un ami qui ne chérit en elle que son mérite et s;i vertu. 11 en est de même de la sagesse : nous méprisons comme de viles courtisanes , nous appelons sophistes ceux qui la vendent argent comptant ; mais si le sage découvre un jeune homme d'un caractère heureux , s'il se plaît à l'instruire , s'il en fait un ami, il remplit les devoirs d'un honnête et respectable citoyen.

r> D'autres aiment à se procurer de bons chiens, de beaux chevaux, des oiseaux de proie : mon plaisir, à moi, c'est de me procurer des amis estimables. Si je sais quelque chose d'utile, je leur en fais part ; je les recommande à tousceux qui pourront les aider dans le chemin de la vertu. Je les recherche ; je leur communique les trésors de sagesse que les anciens nous ont laissés dans leurs écrits ; si nous trouvons quelque chose de bon, nous ne manquons pas de le recueillir : nous faisons surtout ensemble le plus grand

de tous les profits, celui de nous aimer les uns les autres. »

En entendant ainsi parler Socrate, pouvais-je ne le pas regarder comme le plus heureux des hommes; pouvais-je douter qu'il conduisît à la vertu ceux qui lecoutaient?

Vous croyez, lui disait un jour le même Antiphon, faire de vos amis des hommes d'état ; et comment ne vous ête*-vous jamais mêlé des affaires, puisque vous vous flattez de les entendre si bien ?

Et de quelle manière, reprit Socrate, puis-je le mieux servir Tétat? est-ce en ne lui consacrant que mes talents et ma personne, ou en instruisant un grand nombre de sujets capables de traiter les affaires avec autant de probité que d'intelligence?

xxn.

Voyons àprésent siSocrate, en détournant ses disciples de la vanité , ne les amenait pas à cultiver la vertu. Être homme de bien, disait-il toujours , ne pas chercher à le paraître, c'est le vrai chemin de la gloire. Voici comme il prouvait cette vérité :

Supposons, disait-il, un homme qui sache à peine jouer de la flûte et qui veuille passer pour avoir un grand talent; imaginons un peu ce qu'il aura de mieux à faire pour usurper cette réputation. D'abord il faudra qu'il imite les grands musiciens dans tout ce qui fait l'extérieur de leur art. Us ont d'excellents instruments, ils traînent à leur suite une foule de

40 LES EKTRETiCIfS

valet; il ne manquera pas de les imiter en cela : de nombreux admirateurs célèbrent leurs talents; il se procurera donc un grand nombre de preneurs. Ce n'est pas tout encore; s'il ne veut pas se rendre ridicule, être convaincu d'imposture, il faudra qu'il ne joue jamais de la flûte. Voilà donc un homme qui dépense beaucoup, qui ne gagne rien, et qui va se perdre de réputation. Ne faut-il pas convenir qu'il vit misérablement et qu'il n'est digne que de risée?

Figurons-nous encore un homme qui veuille passer pour un bon général, pour un habile pilote, et qui ne connaisse ni la mer ni le métier des armes : imaginons ce qui lui arrivera. S'il ne peut persuader les autres du talent qu'il n'a pas, il est malheureux; s'il les persuade, il est plus malheureux encore. Avec toute son ignorance, il se verra chargé du commandement d'une armée, de la conduite d'un vaisseau : il ne manquera pas de perdre des gens qu'il aurait bien voulu sauver, et sera forcé lui-même de renoncer honteusement à son emploi.

Socrate montrait par ces exemples combien il est dangereux de faire une fausse parade de richesses, de force, de courage. On obtient par ce moyen des places qu'on ne peut remplir, on montre au grand jour toute son incapacité, et l'on se rend indigne de toute indulgence.

Il n'appelëût pas imposteur le petit friffon qui fait des dupes, en tire un peu d'argent ou quelques effets; mais l'important sans mérite, qui en impose à ses concitoyens et leur persuade qu'il est capable de gouverner l'état. 11 me semblait que de tels dis-

cours étaient bien propres à guérir ses disciples de la vanité.

Page 1