CHAPITRE V
Du Complaisant, ou à» Teuvic d« plâtre.
l\)irr faire une définition un peu exacte de cette affectation que quelques-uns ont de plaire à tout le monde , il faut dire que c'est une manière de vivre où Ton cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et honnête , que ce qui est agréable. Celui qui a cette passion , d'aussi loin qu'il aperçoit un homme dans la place, le salue en s'écriant : Voilà ce qu'on appelle un homme de bien! l'aborde, l'admire sur les moindres choses, le retient avec ses deux mains, de peur qu'il ne lui échappe; et^après avoir fait quelques pas avec lui , il lui demande avec empresse» ment quel Jour on pourra le voir , et enfin ne s*en sépare qu'en lui donnant mille éloges. Si quelqu'un le choisit pour arbitre dans un procès, il ne doit pas attendre de lui qu'il lui soit plus favorable qu'à son adversaire : comme il veut plaire à tous, deux , il les ménagera également. C'est dans cette^ vue que , pour se concilier tous les étrangers qui sont dans la ville , il leur dit quelquefois qu'il leur trouve plus de raison et d'équité que dans ses concitoyens. S'il est prié d'un repas , il demande en entrant à celui qui Ta convié où sont ses enfants ; et»' dès qu'ils paraissent, il se récrie sur la ressemblance qu'ils ont avec leur père , et que deux figures ne se ressemblent pas mieux : il les fait approcher de lui , il les baise ; et les ayant fait asseoir k ses deux côtés ,
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il badine avec eux. A qui est , dit-il , la petite bouteille? à qui est la jolie cognée ' ? 11 les prend ensuite sur lui et les laisse dormir sur son estomac, quoiqu'il en soit incommodé. Celui enfm qui veut plaire se fait raser souvent , a un fort grand soin de ses dents , change tous les jours d'habits , et les quitte presque tout neufs : il ne sort point en public qu'il ne soit parfumé ^. On ne le voit guère dans les salles publiques qu'auprès des comptoirs des banquiers ' et dans les écoles , qu'aux endroits seulement où s'exercent les jeunes gens * ; ainsi qu'au théfttre , les jours de spectacle , que dans les meilleures places et tout proche des préteurs ^. Ces gens encore n'achètent jamais rien pour eux, mais ils envoient à Byzance toute sorte de bijoux précieux, des chiens de Sparte à Cyzique , et à Rhodes l'excellent miel du mont Hymette ; et ils prennent soin que toute la ville soit informée qu'ils font ces emplettes. Leur maison est toujours remplie de mille choses curieuses qui font plaisir à voir, ou que l'on peut donner, com»ie des singes et des satyres ^qu'ils savent
' Petits jouets que les Grecs pendaient au cou de leurs enfants. ^ Le grec porte < u î\ s'oint avec des parfums précieux, n
* C'était l'endroU où s'assemblaient les plus honnêtes gens de la ville- — Le grec porte : ^ Dans la place publiquâ, etc. » Voyez Saumaîse, de Usurisy et Boettinger, dans le Mercure allemand, janvier 1802.)
* Pour être connu d*eux et en être regardé, ainsi que de tous ceux qui s'y trouvaient. (Voyez chap, viii du Voyage du jeune Anacharsis. )
* Le texte grec dit : u Des stratèges, » ou généraux. (Voyez Tou"» ^age cité plus haut , chap. x.)
^ Ui»<î espèce de singes.
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nourrir, des pigeons de Sicile, des dés qu'ils font faired'osde chèvre, des fiolespour des parfums * , des cannes torses que Ton fait à Sparte , et des tapis de Perse à personnages. Us ont chez eux jusqu'à un jeu de paume, et une arène pour s'exercer à la lutte ^ ; et s'ils se promènent par la ville, et qu'ils rencontrent en leur chemin des philosophes , des sophistes ^ , des escrimeurs , ou des musiciens , ils leur offrent leur maison pour s'y exercer chacun dans son art indifféremment : ils se trouvent présents à ces exercices ; et , se mêlant avec ceux qui viennent là pour regarder : A qui croyez-vous qu'appartienne une si belle maison et cette arène si commode? Vous voyez, ajoutent-ils en leur montrant quelque homme puissant de la ville , celui qui en est le maître, et qui en peut disposer.