LIVRE II
Je crois aussi que, par ses leçons, il encourageait puissamment ses disciples à fuir les excès du vin et de la bonne chère; à ne se laisser vaincre ni par Tamour ni parle sommeil; à résister aux rigueurs de Thiver et aux chaleurs de Tété, et à supporter le travail et la peine.
Il Savait que Tun d'eux s'abandonnait àla mollesse. Mon cher Aristippe, lui dit-il, je suppose qu'on vous présente deux jeunes gens à élever, l'un destiné à commander un jour^ et l'autre à rester dans la vie privée : comment vousy prendriez-vous avec chacun d'eux? Voulez-vous que nous commencions- par les premiers éléments, c'est-à-dire parla nourriture? — Volontiers; car, sans la nourriture, il serait impossible de vivre. — Il est donc certain qu'ils demanderont tous deux à manger aux heures des repas. — Ce point n'est pas douteux. — Eh bien ! lequel accoulumerons-nous à se livrer plutôt à quelque occupation pressante que de satisfaire son appétit? — Celui que nous élèverons pour commander, afin que les affaires de l'état ne souffrent pas un jour entre ses luaias. — Il faudra sans doute aussi (ju'il sache résis-
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ter au besoin de la soif? — Cela est essentiel. — Mais auquel des deux apprendrons-nous àvaincre le sommeil, afin qu'il s'accoutume à se coucher tard, à se lever de bonne heure, à veiller s il le faut? — C'est encore au même. — Et lequel formerons-nous à combattre Tamour, de peur que ses plaisirs ne le détournent des affaires dont il sera chargé? — Toujours le même. — Auquel des deux imposerons-nous de ne pas craindre le travail et de s'y livrer avec une allégresse toujours nouvelle? — A celui qui doit comnaander. — Et s'il est un art qui puisse apprendre à l'emporter sur ses adversaires, à qui conviendra-t-il de l'enseigner? — Oh ! sans difficulté, à celui qu'on destine au gouvernement. Si cet artlui manque, tous ses autres talents lui deviendront inutiles.
Vous sentez, reprit Socrate, qu'avec une semblable éducation il lui sera bien plus aisé d'éviter les embûches de ses ennemis qu'il ne l'est aux plus rusés des animaux. Les uns, quoique timides, mais trompés par leur gourmandise, se laissent attirer par l'espoir de la pâture, sejettent sur l'appât et sontpris : on trompe les autres en cachant le piège dans la liqueur qui devrait étancher leur soif; d'autres, comme les cailles et les perdrix, se perdent'par l'attrait du plaisir ; à la voix d'une femelle, ils cessent de craindre le danger, et, séduits par le désir et l'espérance, ils volent et tombent dans les filets de l'oiseleur.
Mais ne trouvez-vous pas honteuxque des hommes donnent dans les mêmes pièges que les plus stupides des animaux? C'est pourtant ainsi que nous voyons lesamantsadultoros courir d'eux-mêmes se renfermer
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dans la chambre nuptiale de Tépoux qu'ils offensent, quoiqu'ils sachent tous les dangers qui les menacent et la peine que les lois leur préparent ; quoiqu'ils n'ignorent pasqu'on-leur dresse des embûches, et qu'ils ne peuvent être surpris sans se voir livrés à l'opprobre. Malgré les peines et la honte qui les attendent; malgré tout ce qui pourrait les arracher à leur passion criminelle, ils se jettent aveuglément dans le péril, et l'on dirait qu'ils y sont poussés par un mauvais génie. — ^ Cela n'est que trop vrai.
Vous savez, continua Socrate, que bien des professions obligent de rester en plein air : tel est le métier des armes; tels sont les travaux de l'agriculture; telles enfin mille circonstances où l'on peutse trouver. Ne regardez-vous donc pas conMne une négligence condamnable de ne pas s'exercer à supporter le froid et le chaud? — Je ne saurais le nier. — Il vous semble donc qu'on ne peut se destiner à commander aux autres sans avoir pris l'habitude de souffrir toutes ces incommodités? — C'estabsolument monavis. — Mais en accordant les premiers emplois de l'état à ces hommes exercés à la tempérance, endurcis à la fatigue, nous condamnerons les autres à ne pas songer même à se mêler du gouvernement. — J'en suis d'accord avec vous. — Eh bien ! puisque vous connaissez la place que chacun mérite, examinez donc un peu qu'elle doit être la vôtre.
La mienne! dit Aristippe; jen'ai garde d'en pren^
dre une parmi les ambitieux qui brûlent de gouverner Tétat. Le plus fou des hommes, selon moi, c'est celui qui, non content du nécessaire, car voilà Tessentiel, a la fureur de pourvoir squtl besoins de ses concitoyens ; qui se prive de tous les objets de ses desirs pour goûter la satisfaction de se voira la tête de sa patrie, et qui, s'il n*a pas l'adresse de contenter tous les caprices du peuple, finira par être appelé en jugement. Mais, je vous le demande à vous-même, n'est-ce pas là le comble de la démence? Car enfin le peuple prétend se servir de ses magistrats, comme moi de mes esclaves. Je veux que mes valets me fournissent en abondance tout ce qui m'est nécessaire et qu'ils n'y touchent pas ; et le peuple entend que ses magistrats lui procurent une affluence de toutes sortes de biens, sans qu'ils osent eux-mêmes en profiter. Trouvez-moi de ces gens qui aiment à se voir surchargés d'affaires et à en donner aux autres ; voilà ceux que je crois propres aux grands emplois, et que j'élèverai pour le commandement. Pour moi, je me range volontiers dans la classe qui n'a d'autre ambition que de passer doucement et agréablement la vie.
Voulez-vous que nous examinions , dit Socrate , qui vit le plus agréablement de ceux qui gouvernent ou de ceux qui sont gouvernés ? - Volontiers. - Parcourons d'abord les peuples que nous connaissons. En Asie , les Perses commandent ; les Syriens , les Plirygiens, les Lydiens leur sont soumis; en Euro[>e,
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PS Scythes ont la puissance et tiennent iesMéotes sous î joug ; en Libye , les Carthaginois exercent Temire et forcent les Libyens à recounaître leur domiation. Quels de ces peuples vous semblent les plus eureux ? Ou plutôt restons dans la Grèce , votre atrie : plusieurs nations y commandent , plusieurs sont soumises ; desquelles la situation vous parait- Ile la plus douce ? — Mais Je ne me mets pas au mg des esclaves : je crois qu'il existe une route loyenne , et c'est celle que je tâche de suivre , sans dmmander, sans obéir, et conservant toujours la berté qui conduit au bonheur.
Mais, répliqua Socrate , si votre route moyenne , ai ne conduit ni au commandement ni àTesckivage , 5 mène pas même à vivre avec les hommes , qu'au- «-vous à me dire? Votre projet est de vivre dans la soétésans commander , sans être soumis , sans rendre lême une déférence volontaire à ceux qui commansnt : vous ne savez donc pas que les puissants savent ar^ loher des larmes aux faibles , les subjuguer , en ire leurs esclaves, tantôt les opprimant tous à la fois, fl tôt les accablant en détail < Le malheureux a semé ; j coupent sa moisson. Plante-^t-il un arbre , ils trrachent. En un mot , ils assiègent de toutes parts faible qui veut se soustraire à leur puissance ; et obligent à préférer des chaînes à la nécessité toujours aaissantede combattre contre la force. Sachez, mon er Aristippe , que les petits ne respirent que pour service et le profit des grands.
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