IV
J'ai trouvé le moyen de ne vivre au service de pei sonne , reprit Aristippe ; c'est de ne m'attacher à ai cun pays et d'être étranger partout. -— Voilà , je voi jure, une adresse admirable ! car , sans doute , d( puis la mort de Sinnis , de Scyron et de Procruste personne ne s'avise plus de maltraiter les étranger Nous voyons cependant que ceux qui, même dai leur patrie , sont à la tête du gouvernement , porter des lois pour se mettre à l'abri de l'injustice ; que non contents d'avoir des parents, des amis attachés leurs intérêts, ils se font encore un parti capable d les défendre; qu'ils entourent les villes de murailles qu'il rassemblent des armes pour repousser l'insulte et que , trop peu rassurés par toutes ces précautions ils se ménagent des alliances au dehors : encore malgré tant de soins , ne sont-ils pas à l'abri de ton les attentats.
Et vous qui n'avez rien de tout cela , qui passe une bon ne partie de votre vie dans les chemins; etc'es là qu'il se commet le plus de crimes ; vous qui ête toujours le dernier dans toutes les villes que vous tra versez; vous enfin qui, par cette situation même serez toujours le premier qu'attaquera l'injustice vous vous croyez à l'abri de l'insulte parce que vou êtes étranger ! Et d'où vient votre confiance ? Est - c| de ce que les villes vous donnent des passe-ports pou entrer et pour sortir en sûreté? ou n'est-ce pai plutôt parce que vous savez bien qu'aucun maître m peut tirer parti d'un esclave qui vous ressemble i
Vous avez raison ; car qui voudrait d'un valet qui refuse absolument de se donner aucune peine et qui prétend vivre somptueusement ?
Mais examinons ensemble comment les maîtres traitent de semblables domestiques. Ne savent-ils pas réprimer en eux par la faim leur goût pour la vie délicate? Ne les empêcbent-ils pas de voler, en cachant tout ce qu'ils pourraient prendre ; de fuir , en les chargeant de fers ? Ne-savent ils pas dompter la paresse à coups de fouet ? Et vous-même , que faitesvous , quand vous avez un esclave comme celui que je dépeins ? — J'épuise sur lui tous les genres de punitions, jusqu'à ce qu'il prenne le parti de me bien servir.
Mais dites-moi , Socrate, Thomme privilégié qu'on élève pour commander aux autres, et qu'on prépare à cette grandeur que vous regardez , ce me semble, comme la félicité suprême , en quoi diffère-t-il des infortunés que la nécessité même a condamnés au malheur? Gomme eux, il endurera la soif et la faim, comme eux , il éprouvera la rigueur du froid , il sera comme eux privé du sommeil : je le vois enfin soumis à mille maux. Mais, dites-vous, ces maux sont volontaires. Fort bien ; mais que je veuille bien tourmenter mon corps , ou qu'on le tourmente malgré moi ; que je me présente de moi-même pour être déchiré de verges , ou qu'on me fouette sans me deinander mon avis , je n'en vois pas bien la différence : je vois seulement que c'est une folie de se condamner
54 LES ENTRETIEIfS
soi-même à souffrir. — Comment , Aristippe? vous nesentez pas la différence des souffrances forcées et des sacrifices volontaires? Si c'est moi qui consens à endurer la faim ou la soif, je puis boire ou mangerquand il me plaira ; mais puis-je mettre fin , quand je le veux, aux souffrances que m'impose la nécessité? Celui qui souffre volontairement est consolé par Tespérance, comme le chasseur supporte gaiement la fatigue par Tespoir d'une bonne proie. Le chasseur ne reçoit qu'une bien faible récompense de ses peines ; mais ne voyez-vous pas que les sages qui se condamnent à des privations pour mériter d'avoir des amis vertueux, pour l'emporter sur leurs ennemis , pour fortifier leur esprit et leur corps, pour se rendre capables de bien conduire leur maison , de rendre leurs amis heureux , de bien servir leur patrie , doivent supporter avec joie leurs peines qu'ils s'imposent, et sont bien loin démener une vie misérable? D'ailleurs, les travaux faciles, et le plaisir qu'ils procurent sans le faire acheter, ne peuvent, comme disent les maîtres de gymnastique , rendre le corps plus robuste , et peuvent encore moins orner l'esprit d'aucune connaissance estimable ; mais ceux qui exigent une grande patience nous conduisent à de grandes choses. C'est ce qu'ontremarqué des hommes célèbres , et ce que nous apprennent ces vers d'Hésiode :
Doax, riant, et paré des plus riches couleurs : Le Vice nous conduit par des chemins de fleurs : Des roses sur ses pas, des plaisirs nous enchaînent. Mais des sentiers aigus à la vertu nous mènent. Et son temple est fondé sur un roc sourcilleux.
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Sa mala semble écarter ses amants malheureui : Quand oo est dans ses bras, que la déesse est belle !
Épicharme rend le même témoignage :
Le ciel nous vend les biens au prix de nos travaux.
Il dit aussi dans un autre endroit :
Ta cherches les plaisirs au sein de la mollesse, Et ta n'y trouveras que les soucis rongeurs.