‹ Moralistes grecsChapitre 6 sur 81 · VJ · texte numérisé non relu

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Le sage Prodicus, dans son ouvrage sur Hercule , ont tant de personnes lui ont entendu faire des îctures, ne parle pas autrement de la vertu. Voici peu près ce qu'il dit, autant que ma mémoire peut le le rappeler :

Hercule , sorti depuis peu de Tenfance , entrait ians cet âge où les jeunes gens , commençant à se onduire par eux-mêmes, montrent s'ils suivront dans tcours de leur vie les sentiers du vice ou ceux de la eilu. Retiré dans une tranquille solitude , il se repolit, incertain de la route quMl devait prendre. Deux saimes d'une taille au dessus de Thumaine se monfèrent à ses yeux , Tune n'avait pas dans la phybaomie moins de noblesse que de beauté : sa robe tait d'une blancheur éclatante, et la nature seule fait pris soin de sa parure, aussi propre que modes- I; la pudeur régnait dans ses yeux , la sagesse dans Hit son maintien.

L'autre avait cet embonpoint que donne l'intemérance, et n'en était que plus faible. Ne devant qu'à K couleurs empruntées la blandieur et l'inc-arnat

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de son teint ; elle n'avait ni Téclat ni le coloris qu donne la nature. Elle tâchait d'ajouter à la hauteur d sa taille par un maintien affecté ; ses yeux s'ouvraien avec eifronterie , et toute sa parure était étudié pour assurer la victoire à ses charmes. Elle ne sem blait occupée qu'à se contempler avec complaisance qu'à se mirer dans son ombre ; mais elle ne manqua pas en même temps d'observer si on la regardait.

La première , en approchant d'Hercule , consem la majesté de sa démarche : l'autre , empressée d prévenir sa rivale , se mit à courir avec indécence ai devant de l'adolescent.

Je te vois incertain, moucher Hercule, luidit-ell< sur le chemin que tu dois choisir dans le voyage d la vie. Veux-tu me donner ton cœur ? Je te condui rai par une route agréable et facile , te faisant goi ter tous les plaisirs sans que tu éprouves jamais ai cune peine. Évite les combats, méprise les affaires une seule te doit occuper ; c'est de chercher, de d< couvrir les mets les plus délicieux , les boissons h plus exquises, ce qui flattera le plus tes oreilles et t yeux, ce qui chatouillera tous tes sens avec plus de do ceur, quelles beautés mériteront le plus départager t plaisirs, comment tu pourras donner avecplus de me lesse et surtout comment tu pourras unir tant de joui sauces sans prendre aucune fatigue pou r les rassemble

Voilà les délices que je te promets. Crains-tu qu'c les puissent te manquer? Rassure-toi, et ne peu pas qu'elles te coûtent jamais aucune fatigue de cor ou d'esprit. Tu profiteras des peines des autres , ne refuseras aucun moyen d'en tirer avantage.

lonne à ceux qui me suivent le pouvoir de faire tout ontribuer à leurs intérêts.

Comment t'appelle-t-on ? lui dit Hercule après 'avoir écoutée. Mes amis, répondit-elle, m'appellent a Félicité ; mes ennemis , pour me faire insulte , me lonnent le nom outrageux de Volupté.

Alors l'autre femme s' avançant : Tu vois. Hercule , Ali dit-elle , la démarche que je daigne faire auprès le toi. Tes parents ne me sont pas inconnus ; dès ton sifance , j'ai pénétré ton caractère et j'en ai conçu i'heureuses espérances. Si tu veux suivre la route {ui conduit à moi, tu feras de grandes choses; je ^rtagerai l'éclat de ta gloire , et tu me rendras plus respectable encore aux mortels vertueux.

Je ne veux pas te tromper en étalant à tes yeux les (larmes dé la mollesse : tu n'entendras de ma bouche que la vérité , et je te montrerai les choses telles fue les dieux mêmes ont voulu les établir. Tout œ ju'il y a de beau , d'honnête , c'est au prix d'un travail assidu qu'ils l'accordent aux mortels. Tu veux ]u'\\s te soient propices , commence par les révérer ; [lie tes amis te chérissent , enchaîne-les par des bienails; qu'un pays t'honore^ commence par lui être ilile ; que la Grèce entière célèbre ta vertu , fais que toute la Grèce te doive de la reconnaissance. Veux-tu (ue la terre te prodigue ses fruits? il faut que tu l'arroses de tes sueurs. Aimes-tu mieux devoir ta richesse i tes nombreux troupeaux? il faut que tes troupeaux

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partagent tous tes soins. Si tu recherches la gloi que procurent les combats, si tu veux rendre à t amis la liberté, la ravir à tes ennemis; prends 1 maîtres les plus expérimentés, étudie sous eux Y s de la guerre , exerce-toi pour apprendre à le mett en pratique. Veux-tù posséder la force du corpi soumets ton corps à la raison, fatigue-le par les tn vaux et les sueurs de la gymnastique.

Ici, ditProdicus,la Volupté l'interrompit: Tu voi Hercule, par quel chemin long et difficile cette femn prétend te mener au bonheur : je m'offre à t'y cor duire par un sentier agréable et fort court.

Malheureuse! dit la Vertu , quels biens peux-i connaître; de quels plaisirs peux-tu jouir, toi quii fais rien pour eux , qui n'attends jamais qu'ils t'ave tissent de les goûter, qui éprouves les dégoûts de satiété avant de sentir l'aiguillon du besoin , buvai toujours avant d'avoir soif, et mangeant sans éprou ver jamais l'appétit? Tu ne saurais faire un bon n pas , sans avoir rassemblé d'habiles cuisiniers ; tu n peux boire avec plaisir, sans t'être procuré à granc frais les vins les plus ex({uis , sans avoir couru en et pour trouver la neige qui doit les rafraîchir. Pour t( le sommeil n'aurait pas de douceur, situ n'éta étendue sur un lit de duvet, si tu n'étais entourée d riches rideaux; et si le travail le plus recherché n'a joutait à ta couche un nouveau prix; car tu ne chei chespas le sommeil pour te remettre de tes fatigues mais parce que tu n'as rien à faire. Rejetée par \e dieux, méprisée des hommes honnêtes, tu te vante d'être immortelle ! Tes oreilles ont été privées de

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sons les plus flatteurs ; car elles n'ont jamais entendu prononcer tes louanges : tes yeux n'ont jamais joui du plus agréable de tous les spectacles ; car ils n'ont jamais pu voir une bonne action que tu aies faite. Tu parles , et tu ne peux persuader : tu éprouves le be* soin , personne ne daigne te secourir. Quel mortel dans son bon sens voudrait grossir ton cortège ? Ceux qui te suivent, débiles dans leur jeunesse, finissent par traîner une vieillesse insensée. Bien nourris dans leurs belles années et brillants d'embonpoint , ils ne connaissent pas la fatigue; pâles et maigres dans leur vieillesse , ils la consomment dans les travaux. Rougissant sur ce qu'ils ont fait , pliant sous le poids de ce qui leur reste à faire , ils ont couru de plaisirs en plaisirs, dans la fleur de Tâge, et se sont réservé les peines pour le dernier temps de leur vie.

Mais moi , admise dans le cercle des immortels , je suis recherchée des mortels vertueux. Rien de beau ne se fait sans moi dans l'assemblée des dieux , ni parmi les humains ; et je reçois dans l'Olympe et sur la terre les hommages qui me sont dus. L'artiste laborieux me voit partager ses travaux ; en moi , le bon père de famille trouve une aide fidèle, et l'esclave qui m'implore me voit prête à le secourir. Je prête mes conseils à ceux qui traitent la paix , je combats constamment avec ceux qui font la guerre, et je partage les liens des cœurs unis par l'amitié.

Ceux que j'aime , ne prévenant jamais l'appétit , n'ont pas besoin d'apprêts pour faire des repas agréables. Le sommeil a pour eux des charmes étrangers à ces hommes lâches qui ne connaissent pas la fati-

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gue '; ils se réveillent sans chagrin , et ne se livrent I>as au repos quand le devoir leur impose de veiller encore. Jeunes, ils ont lé plaisir d'être loués par les vieillards : vieux , ils jouissent des respects de la jeunesse. Ils se ressouviennent alors avec joie de ce qu'ils ont fait ; ils s'acquittent avec joie de ce qui leur reste à faire. Pour moi seule , ils sont aimés des dieux , chers à leurs amis, respectables à leurs citoyens. Ontils atteint le terme qui leur fut marqué? ils ne restent point condamnés à l'oubli; leur mémoire vit après eux , et leurs noms sont célébrés d'âge en âge. O toi, mon cher Hercule ! réponds à ton illustre origine ; tu vois quelle gloire et quelle félicité seront le prix de tes travaux.

C'est à peu près ainsi que Prodicus racontait comment la Vertu prit soin de l'éducation d'Hercule. Je vous rends ses pensées , et non les beautés et la noblesse de sa diction. C'est pour vous un sujet de méditation , mon cher Aristippe ; car il est bon que vous vous occupiez de votre conduite pour l'avenir.

Socrate ayant un jour remarqué que Lamproclès , l'aîné de ses fils , conservait du ressentiment contre sa mère : Répondez-moi , mon fils , lui dit-Il ; savezvous qu'il y a des hommes qu'on appelle ingrats? — Je le sais, répondit le jeune homme. — Et savezvous quelles sont les actions qui leur ont fait mériter ce titre ! — Puis-je l'ignorer? On appelle ingrats ceux qui ont reçu des bienfaits , qui peuvent en marquer leur reconnaissance et qui ne le font pas. — Mais ne

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croyez-vous pas qu'on puisse ranger les ingrats parmi les hommes injustes? — Je le crois. — Vous avez pu remarquer qu il est injuste de réduire ses amis en ser\'itude , et juste d'y réduire ses ennemis : est-il de même injuste de manquer de reconnaissance envers ses amis , et juste d'en manquer envers ses ennemis?— C'est, je crois, une injustice de ne pas répondre , quand on le peut , aux bienfaits d'un ami, et même d'un ennemi. — U n'est donc pas d'injustice plus odieuse que l'ingratitude? — Qui n'en conviendrait pas? — Mais plus sont grands les services que l'ingrat a reçus , plus son injustice est criante. — Je ne puis le nier.

£h ! reprit Socrate , les bienfaits que nous avons reçus de nos parents ne sont-ils pas les plus grands de tous? Nous n'étions pas, et c'est à nos parents que nous devons l'existence ; c'est à eux que nous devons le spectacle des merveilles de la nature ; c'est par eux que nous participons à tous les biens que les dieux ont départis aux mortels. Ces biens sont d'un si grand prix à nos yeux , que notre plus grande crainte est de les perdre. Aussi les sociétés humaines ont-elles établi la peine de mort contre les crimes les plus atroces, parce qu'elles n'ont pas vu d'autres peines capables d'inspirer plus d'effroi.

L'époux nourrit son épouse qui doit le rendre père. 11 amasse pour ses enfants , même avant leur naissance , ce qui sera nécessaire à soutenir leur vie ; il fait en leur faveur le plus d'épargnes qu'il lui est possible; mais la mère fait encore plus pour eux; elle porte avec peine le fardeau qui la met en danger de

sa vie; elle nourrit de sa propre substance l'enfant qui est encore dans son sein ; elle le met au jour enlin avec de cruelles douleurs; elle Tallaite et lui donne tous ses soins, sans qu'aucun bienfait reçu puisse déjà rattacher à lui. 11 ne connaît pas même encore celle qui lui prodigue tant de témoignages de sa tendresse; il ne peut même faire connaître ses propres besoins ; mais elle cherche à deviner ce qui lui convient, ce qui peut lui plaire ; elle ne cesse de se tourmenter nuit et Jour , sans prévoir quelle reconnaissance elle recevra de tant de peines.

Il ne suffit pas de nourrir les enfants ; dès que Tàge semble leur permettre de recevoir quelque instruction , leurs parents s'empressent de leur enseigner ce qu'ils savent et ce qui pourra leur être utile un jour. Connaissent-ils quelqu'un plus capable qu'eux de les instruire? ils les envoient recevoir ses leçons et ne regrettent aucune dépense pour leur donner la meilleure éducation qu'ils puissent leur pror curer.

Je veux, répondit le jeune homme, que ma mèvo ait fait tout ce que vous dites, et même beaucoup plus encore ; mais elle est d'un caractère si difficile qu'on ne peut supporter son humeur. Elle dit , en vérité , des choses si dures, qu'au prix de la vie on ne se résoudrait pas à les entendre. — Et combien , depuis ton enfance , ne lui as-tu pas causé de désagréments plus insupportables encore ? combien tes cris ne lui ont-ils pas fait passer de mauvaises nuits î combien tes actions, tes paroles, ne l'ont-elles pas tourmentée pendant le jour ! et elle l'a supporté. Ne parlons que

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(le tes maladies : que de chagrins ne lui ont-elles pas causés ! — Mais du moins je ne lui ai jamais rien dit, jamais rien fait, dont elle ait dû rougir. — Eh ! doistu trouver plus difficile d'entendre ce qu'elle te dit, qu'il ne Test aux comédiens de s'écouter réciproquement de sang-froid, lorsque, dans les rôles tragiques, ils s'accablent mutuellement des plus cruelles injures? [N)urquoi montrent-ils tant de patience ? c'est qu'ils ne pensent pas que leurs camarades, en les chargeant (l'outrages, aient dessein de les insulter, ni qu'en les menaçant ils aient le projet de leur faire du mal. Et ne sais-tu pas bien aussi que ta mère , quoi qu'elle puisse te dire , est bien loin de te vouloir du mal ? Ne sais-tu pas qu'elle ne veut à personne autant de bien qu'à toi ? Et cependant tu te trouves offensé ! Penses-tu donc que ta mère soit ton ennemie? — Je suis loin de le croire.

Eh bien ! continua Socrate, tu as donc une tendre mère, qui, dans tes maladies, prend de toi des soins assidus, qui néglige sa santé pour te rendre la tienne, (|ui tremble que tu ne manques de quelque chose , (|ui demande pour toi les bienfaits du ciel dans les prières qu'elle adresse aux dieux , qui leur fait pour loi chaque jour des offrandes ; et tu la traites de cruelle mère ! Si tu ne peux la supporter, seras-tu même capable de vivre parmi les hommes? Dis-moi ; ne penses-tu pas que nos devoirs nous soumettent toujours à quelqu'un ? Ne seras-tu jamais obligé de plaire à personne, de suivre personne, d'obéir à personne , pas même à un général, pas même à un maj,'istrat? — J'y serai sans doute obligé. — Ne fau-

dra-t-il pas aussi que tu plaises à ton voisin , pour qu'il te permette, au besoin, de prendre du feu à son foyer, pour qu'il te rende de petits services dans l'occasion , pour qu il te donne volontiers de prompts secours en cas d'accidents? — Je conviens de cela. — Est-il indifférent d'avoir pour amis ou pour ennemis ses compagnons de voyage , de navigation , d'entreprises? Ne crois-tu pas qu'il faille travailler à mériter leur bienveillance? — Je le crois.

— Mais voilà bien des gens pour qui tu te proposes d'avoir des égards ; et tu n'en dois pas à une mère qui t'aime autant qu'on puisse aimer ! Observe la conduite du gouvernement. La justice néglige toutes les autres sortes d'ingratitudes ; elle ne donne point d'action contre ce vice, et laisse impuni le mauvais cœur qui reçoit des bienfaits sans en marquer sa reconnaissance ; mais elle frappe le citoyen qui manque de respect à ses parents ; elle le tient éloigné des magistratures , persuadée qu'il est incapable de rien de juste et d'honnête, et que les sacrifices publics seraient profanés s'il y prenait part : elle recherche même si ceux qui se présentent pour occuper les charges de l'état ont rendu les honneurs convenables aux sépultures de leurs pères. Si tu es sage, mon fils, tu prieras les dieux de te pardonner tes offenses envers ta mère. Crains qu'ils ne te poursuivent comme un ingrat et ne te refusent tous leurs bienfaits. Crains même que les hommes ne se doutent de ton mépris pour tes parents : ils te regarderaient avec horreur, t'abandonneraient à toi-même et rejetteraient ton amitié» Et comment , témoins de tes procédés offen-

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sants pour les auteurs de tes jours , ne croiraient-ils pas que tu ne sauras jamais payer les bienfaits que de la plus noire ingratitude ?

Il s'aperçut que les deux frères Chéréphon et Çhérécrate étaient mal ensemble. 11 les connaissait, et se trouvant avec le dernier : Écoutez, mon cher Chérécrate, lui dit-il ; seriez-vous par hasard du nombre de ces gens qui aiment mieux des richesses que leurs frères , et qui ne sentent pas que les richesses sont des choses inanimées qui ont besoin de nos secours, et qu'au contraire nous pouvons trouver de grands secours dans la tendresse de nos frères ? D'ailleurs , il y a bien des richesses dans le monde, et vous n'avez qu'un frère. ' Si l'on se trouve lésé parce qu'on ne jouit pas du bien de son frère , chaque particulier aura la même raison de se plaindre parce qu'il I ne réunit pas sur sa tète la fortune de tous ses concitoyens. Comment ! on comprendra fort bien tous les avantages de la vie sociale ; on sentira qu'il vaut bien mieux jouir sans danger d'une propriété suffisante , que de posséder seul , toujours agité de nouvelles craintes , toujours tremblant de se voir dépouillé, toutes les fortunes réunies de ses concitoyens : et l'on ne comprendra pas les avantages de l'union fraternelle !

Dès qu'on a le moyen d'acheter des esclaves , on on fait l'acquisition pour rejeter sur eux une partie de ses travaux ; on cherche des amis pour profiter

de leurs secours , et Ton néglige ses frères ! On dirait qu'il est aisé de trouver des amis parmi des citoyens que Ton connaît à peine , et que des frères ne puissent être liés entre eux par les nœuds ,de Tainitié. Cependant Tunion la plus étroite est préparée par la nature entre des personnes nées du même sang, nourries, élevées ensemble. Nous voyons même naître la tendresse entre les animaux nourris du même lait.

L'intérêt seul devrait suffire pour inspirer Tunion fraternelle. Qu'un citoyen ait pour appui Tamitié de ses frères , on lui marque bien plus d'égards que s'il en était privé, et l'on ne se hasarde pas si légèrement à lui faire une injustice. — Je pense comme vous, Socrate. Je suis persuadé qu'on doit supporter les déftiuts de son frère ; qu'on ne doit pas s'éloigner do lui légèrement, et que les sujets les plus graves peuvent seuls autoriser une telle rupture. C'est un grand bien qu'un frère qui se montre tel qu'il doit être ; mais quand il manque à tous ses devoirs , quand on trouve en lui tout le contraire de ce qu'on avait droit d'en attendre, que voulez-vous que l'on fasse? Ira-t-on lutter contre l'impossible? — Mais, mon cher Chérérécrate, votre frère déplaît-il à tout le monde comme je vois qu'il vous déplaît ? N'y a-t-il pas même des personnes qui célèbrent, qui chérissent ses bonnes qualités ? — Et voilà, Socrate, ce qui me le rend encore plus odieux. 11 a bien l'art de plaire aux autres ; mais dès que nous sommes ensemble, il n'oublie aucune parole capable de me piquer ; il a l'adresse de trouver tout ce qui peut me faire de la peine.

Vous savez, dit Socrate, qu'un bon cheval renverse le cavalier maladroit qui essaie de le monter : si Ton a souvent à se plaindre d'un frère , n'est-ce pas par la raison qu'on ne sait pas saisir son humeur ? — Et comment pourrais-je mériter ce reproche , si je sais répondre avec tout le monde aux honnêtetés qu'on me fait , aux services qu'on me rend ? Mais voulezvous que j'aille prévenir de soins et d'honnêtetés un homme qui fait toute son étude de me chagriner? Je ne suis pas même tenté d'en faire l'essai. — Ce que vous dites là m'étonne, mon cher Chérécrate. Je suppose q^e vous ayez un chien qui garde vos troupeaux avec vigilance ; je suppose encore qu'il caresse les kTgers et qu'il aboie dès que vous l'approchez : vous fàcherez-vous contre lui ? Non, vous le flatterez pour tâcher de l'adoucir. Et vous qui savez si bien répondre aux honnêtetés qu'on vous fait , aux moindres services qu'on vous rend ; vous qui convenez qu'un frère est un grand bien quand il se comporte comme il le doit , vous ne ferez aucune démarche pour vous concilier la tendresse du vôtre !

— Je ne me flatte pjis, répondit Chérécrate , d'être assez habile pour le ramener à son devoir. — Mais il me semble que vous n'avez pas besoin pour cela d'une adresse si merveilleuse. Employez seulement pour vous faire aimer de votre frère un certain art qui ne vous est pas du tout inconnu. — Apprenez-moi donc si je sais la composition de quelque philtre amoureux ; car je vous avouerai que je ne me connais pas celte science— là. — Apprenez-moi vous-même ce que ^ous feriez si vous saviez qu'un homme de votre con-

naissance dût offrir un sacrifice, et si vous aviez envie d'être prié de son repas. — Il est clair qu'au premier sacrifice que j'offrirais, je commencerais par l'inviter lui-même. — Je suppose encore que vous entrepreniez un voyage et que vous vouliez engager un de vos amis à prendre soin de vos affaires en votre absence ; comment vous y prendriez-vous ? — S'il s'absentait lui-même, je serais le premier à nie charger des siennes. — Et si vous vouliez qu'un étranger vous accordât l'hospitalité quand vous voyageriez dans son pays ? — Je ne manquerais pas de lui offrir ma maison quand il viendrait à Athènes ; et mêm«, pour qu'il prît avec zèle mes intérêts, lorsque je serais dans sa patrie , j'embrasserais les siens avec chaleur pendant qu'il serait dans la mienne.

Eh ! ne voilà-t-il pas, reprit Socrate, que vous connaissez tous les phihres qui peuvent nous attacher les hommes; et vous m'en faisiez un mystère ! Commencez donc à n'avoir pas une mauvaise honte d'être le premier à prévenir votre frère. Je crois qu'il est également glorieux d'être le premier à attaquer les ennemis de l'état et à prévenir ses amis par des bienfaits. Si j'avais cru votre frère plus propre que vous à entamer la négociation , c'est à lui que je me serais adressé ; mais j'ai plus de confiance en vous pour conduire heureusement cette affaire.

En vérité , Socrate , je ne reconnais pas ici votre sagesse accoutumée. Quoi ! c'est moi qui suis le plus jeune, et vous voulez me charger du premier rôlei c'est à l'aîné que cet honneur appartient chez toutes les nations. — Comment! n'est-ce pas partout au

plus jeune à céder le pas à Taîné , à se lever pour le recevoir, à lui présenter le meilleur siège, à lui céder la parole? Ne différez pas , honnête jeune homme : essayez d'adoucir votre frère ; vous trouverez peu de résistance. Son cœur est noble, son ame grande, vous le savez. Il n'est qu'un moyen de s'attacher les petites âmes : c'est de leur faire des présents ; mais on se soumet les âmes généreuses en les prévenant d'amitié.

— Et si , malgré toutes mes démarches , il restait toujours le même? — Que risquez-vous? On reconnaîtra que vous êtes un bon , un tendre frère , et que lui-même n'est qu'un mauvais cœur , indigne de votre tendresse. Mais cela n'arrivera pas. A peine verra-t-il que vous le provoquez à ce combat d'amitié , qu'il vous fera connaître par ses paroles et par ses actions le plus vif empressement à vous obliger. A la manière dont vous êtes ensemble à présent , je crois voir les deux mains que les dieux ont faites pour s'entreaider, oublier leur destination et ne chercher qu'à se gêner l'une l'autre ; ou les deux pieds, que la providence a formés pour se donner des secours , ne faire que s'embarrasser réciproquement. N'est-ce pas le comble de la démence et du malheur de tourner contre nous-mêmes ce qui était formé pour notre avantage? Il me semble que le ciel , en formant deux frères , a bien plus consulté leurs intérêts mutuels que celui des pieds, des mains et des yeux, en les créant doubles. Car les mains ne peuvent saisir à la fois deux choses qui sont éloignées l'une de l'autre déplus d'une toise; les pieds ne peuvent s'écarter

d'une toise à l'autre : la vue s étend bien flus loin; mais il n'en est pas moins impossible aux yeux de voir à la fois par devant et par derrière les objets même les plus voisins. Mais placez aux plus grandes distances Tun de Tautre deux frères qui s'aiment : ils sauront encore se rendre des services mutuels .

J'ai aussi entendu Socrate s'entretenir de l'amitié , et je crois qu'on peut tirer un grand profit de ce (ju'il disait pour apprendre la manière de se faire des amis et de vivre avec eux.

J'entends toujours répéter, disait-il, que le plus grand des biens est un ami fidèle et vertueux ; et je vois qu'on pense à^toute autre chose qu'à se faire des amis. On s'occupe beaucoup d'acquérir des maisons, des terres, des esclaves, des troupeaux, des meubles; on a grand soin de les conserver; mais, tout en disant qu'un ami est le plus grand des biens, on ne cherche ni à se procurer ce bien, ni à s'en ménager la possession.

Considérez la plupart des hommes quand leurs amis ou quand leurs esclaves sont malades. Ils courent chercher un médecin pour secourir leurs esclaves, ils se donnent mille soins pour leur procurer des remèdes ; mais leurs amis sont délaissés sur le lit de douleur. Un de leurs esclaves meurt; ils gémissent, ils s'écrient qu'ils ont fait unegrande perte; un de leurs amis expire, ils semblent n'avoir rien perdu. Ils ont toujours les yeux sur toutce qu'ils possèdent, aucune

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peine ne peut les rebuter : leur ami aurait besoin de leurs soins, ils n'y prennent pas garo'e. lis connaissent fort bien toutes les autres richesses, quelque nombreuses qu'elles soient ; à peine se ressouviennent-ils du petit nombre de leurs amis ; et si on leur demande combien ils en ont, on les voit s'embrouiller dans ce caicul, tant ils font peu de c^s de Tamitié!

Est-il cependant quelque bien qu'on puisse comparer à un ami? Un bon ami est toujours prêt à se substituer à eon ami, à le seconder dans les soins de sa maison, dans les affaires de l'état. Vous voulez obliger quelqu'un; il va vous aider dans cette bonne œuvre ; quelque crainte vous agite , comptez sur ses secours. Faut-il faire des dépenses, des démarches, employer la force ou la persuasion? vous trouverez en lui un autre vous-même. Dans le bonheur, il ajouta à votre joie ; dans les revers, il relève votre âme prête à succomber. Les services que nous tirons (le nos pieds, de nos mains, de nos yeux, de nos oreilles, il n'en est aucun que ne puisse nous rendre le zèle d'un ami. Ce que vous n'avez pas fait vousmême, ce que vous n'avez pas vu, pas entendu, votre ami l'a entendu, l'a vu, l'a fait à votre place. Vous cultivez des arbrespour en recueillir les fruits : vousnégligezun verger bien plusfertile, et ([ui rapporte toutes les espèces de fruits : celui de l'amitié.

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Je me rappelle encore un de ses entretiens qui me semblait bien capable d'engager ses auditeurs à faire

un retour sur eux-mêmes, pour savoir àquel point ils méritaient Testime de leurs amis.

Ayant su qu'un homme de sa connaissance négligeait son ami accablé par Tinfortune, il adressa la parole à Antisthène en présence de cet indigne ami et de plusieurs autres personnes. Croyez-vous, dit-il, mon cher Antisthène, qu'on puisse mettre un prix à des amis comme on en met un à des esclaves? car, panni les esclaves, Tun vaut deux mines, l'autre n'en vaut pas la moitié d'une, un autre en vaut cinq ; on i en paie quelques-uns jusqu'à dix : on dit même que Nicias, fils de Nicérate, a donné jusqu'à un talent d'un esclave capable de diriger les travaux de ses mines d'argent. Examinons donc s'il est possible d'établir un tarif des amis, comme on pourrait en faire un des esclaves. — Cela ne me paraît pas impossible, dit Antisthène ; car il est tel ami que j'aimerais mieux avoir que deux mines, tel autre pourqui je ne voudrais 1 pas sacrifier une demi-mine, tel dontje donnerais volontiers cinq mines, et tel enfin que je préférerais à toutes les fortunes du monde.

Cela étant ainsi, reprit Socrate, je crois qu'on ferait bien de s'examiner soi-mSme, de cherchércombien on pourrait être évalué par un ami, et de travailler à devenir d'un assez grand prix pour ne pas craindred'être négligé. J'entends tous lesjours des gens qui se plaignent de ce que leurs amis les abandonnent ; d'autres qui disent que leurs prétendus amis se sacrifieraient pour une mine. Je crois en voir la raison : comme on vend, à quelque prix que se soit, un méchant esclave, il me paraît très-conséquent de

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se défaire d'un méchant ami au prix quon en peut trouver. Mais je ne voispas qu'on se détermine volontiers à vendre un bon esclave, ni qu'on abandonne sanspeine un ami vraiment estimable.

Xïï.

Je trouve qu'il donnait aussi de grandes lumières sur le choix qu'on doit faire de sesamis.

Que croyez-vous qu'on doive considérer, mon cher Critobule, disait-il un jour, quand on veut se procurer un digne ami? Ne faut-il pas d'abord qu'il sache commander à la sensualité, à l'amour, à la volupté, au sommeil, à la paresse? car s'il se laisse dominer par ces vices, il est incapable de rien faire d'utile pour lui-même; quel avantage pourrait donc en espérer un ami? — Aucun, sans doute. — Mais s'il aime la dépense, s'il n'a jamais assez, s'il emprunte sans cesse à ses voisins sans pouvoir jamais rendre, s'il se pique quand on refuse de lui prêter; ne trouvez-vous pas que ce sera un ami fort à charge? — Assurément. — Ce ne sera donc pas lui que vous choisirez ? — Dieu m'en garde ! — Cherchons-en donc unquisoit meilleur ménager. Mais il ne pense qu'à l'argent, est peu sûr en affaires, aime beaucoup à re eevoir et point du tout à donner. — Je crois que cet ami-là serait encore pire que l'autre.

Et celui qui, toujours animé du désir d'augmenter sa fortune, ne fera jamais rien qu'il ne voie quelque chose à gagner? — Je n'en ferai pas mon ami, car à quoi me serait-il bon? — Et que dirons nous du brouil

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Ion toujours prêt à faire à son meilleur ami une foule rF ennemis? — Que c'est un monstre qu'on doit fuir. *-Et de rhonmiequi n'a aucun de ces défauts, mais qui aime beaucoup à recevoir des services, et n'en sait jamais témoigner sa reconnaissance? — Que ce serait encore un ami fort inutile. Mais commentdonc nous y prendre pour nous faire un ami ?

— ' Il faut qu'il soit tout le contraire des gens que nous venons de dépeindre : ennemi de la mollesse cl delà sensualité, sur en affaires, fidèle à sa parole, incapable de recevoir un service sans en marquer sa reconnaissance : un tel homme ne peut manquer d'être utile à ses amis. — Mais comment le connaître avant de l'avoir éprouvé? — Et comment s'y prend-on, quand on a besoin d'un bon statuaire? On ne le choisit pas sur sa parole ; mais, quand on en voit un qui a déjà fait de belles statues, on a tout lieu de croire qu'il aura le talent d'en faire encore d'autres aussi belles. — J'entends: vous voulez dire qu'un homme qui s'est bien comporté avec ses premiers amis donne aux nouveaux une juste espérance qu'ils n'en seront pas moins satisfaits.

Xllî.

Nous avons donc trouvé Tami qu'il nous faut, continua Critobule; comment faire à présent pour nous l'attacher? — Voilà la difficulté, répondit Socrate; car il n'est pas aisé de prendre un ami malgré lui, ni de le retenir à la chaîne comme un prisonnier. — Mais dit^ donc enfin comment on S6 fait des amis.

DE SOCRATK. 7.*>

— On dit qu'il y a des paroles enchanteresses qui t'ont aimer ceux qui les savent, des philtres capables de gagner les cœurs que Ton veut conquérir. — Où trouverons-nous ces secrets? — Vous avez lu dans Homère lesparolesque les Sirènes chantèrent à Ulysse. En voici le commencement :

(Test à ici que les Grecs doÎTeut toote leur gloire.

—Mais dites-moi, Socrate, est-ce par les mêmes paroles qu'ellesenchantaientet savaient retenir tous les antres navigateurs? — Non, vraiment; elles ne les adressaient qu'aux cœurs amoureux de la gloire.

— Jecommence àcomprendrequel est Tenchantement dont vous parlez : ce n'est autre chose que la louange. Mais il ne faut pas qu'elle soit maladroite, et que celui qu'on loue puisse croire qu'on se moque de lui. Tel homme n'ignore pas qu'il est laid, petit, faible : si je m'avise de le louer sur la majesté de sa taille, sur la beauté de ses traits, sur sa force invincible, c'est le moyen d'en être rebutéet de m'en faire un ennemi. Mais ne connaissez-vous pas encore d'autres enchantements? — Non ; j'ai seulement entendu dire que Périclès en connaissait de toutes les espèces, et il en a bien fait usage pour se faire aimer de toute la ville. — Et comment Thémistocle avait^-il gagné les cœurs de tous les citoyens? — Oh ! celui-là ne savait pas d'enchantements ; mais il savait rendrede grands services.

— C'est comme si vous disiez que, pour se faire devrais amis, il faut être homme de bien et faire de

bonnes actions. — Croiriez- vous donc que, sans vertu, on pût se faire des amis vertueux? — Pourquoi non ? J'ai vu de méchants rhéteurs liés avec les orateurs les plus célèbres, et des gens qui n'entendaient rien au métier de la guerre vivre dans la familiarité denos meilleurs généraux. — 11 ne s'agit pas de cela. Avezvous jamais vu des gens qui ne fussent bons à rien se faire des amis utiles? — Jamais, et je vous acxorde volontiers qu'il est impossible au méchant de gagner le cœur des gens de bien.

Mais dites-moi, continua-t-il, est-ce assez d'être honnête et vertueux pour devenir l'ami des hommes estimables? — Je conçois d'où naît votre doute, reprit Socrate. Vous voyez tous les jours des gens qui font le bien, qui ont horreur de toute bassesse, et qui, loin de s'aimer, s'élèvent les uns contre les autres, et se traitent plus indignement que ne feraient les derniers des hommes. — Et ce n'est pas seulement entre les particuliers que je vois régner ces dissensions; les peuples mêmes qui ont le plus d'estime pour la vertu, d'horreur pour la honte, se font tous les jours entre eux les guerres les plus cruelles. Plus j'ypense, plus je désespère de trouver des amis. Les méchants ne peuvent s'aimer entre eux. Des ingrats, des cœurs froids, indifférents, des avares, des traîtres, des débauchés, seraient-ils dignes de connaître l'amitié? La nature les a faits pour se haïr réciproquement. Vous avez fort bien remarqué qu'ils peuvent encore moins prétendre à l'amitié des gens de l)ien. Ils font le mal :

Dfi SOCRATE. 77

comment plairaient-ils à ceux qui le détestent? Mais si ceux mêmes qui cultivent la vertu se portent mutuellement envie ; si , pour s'élever aux premières places, ils sont toujours prêts à s'attaquer les uns les autres, où trouvera-t-on des amis ? où trouvera-t-on de la bienveillance et de la fidélité?

Votre question, mon cher Crîtobule, peut s'envisager sous plusieurs faces. La nature semble avoir fait les hommes pour s'aimer : ils ont besoin les uns des autres ; ils sont sensibles à la pitié, ils trouvent leur avantage à s'entr'aider; les secours qu'ils reçoivent excitent leur sensibilité. Mais, d'un autre cdté, ils ne seuiblentpàs moins faits pour se haïr. Tous ont les mêmes idées sur les biens et les plaisirs : ils se combattent pour se les procurer. La diversité des opinions les arme les uns contre les autres : la colère, les querelles ne leur laissent point de paix ; la fureur de s'enrichir les divise, la jalousie attise leur haine.

Cependant l'amitié se fait place au milieu de toutes ces passions : elle unit les cœurs honnêtes et la vertu reçoit des sacrifices. On aime mieux posséder en paix une fortune bornée, que de combattre pour tout avoir : on supporte les besoins pressants pour ne pas les satisfaire aux dépens des autres ; on commande même à la plus impérieuse des passions, et l'on n'arrache pas la beauté qu'on aime au lit nuptial ; on se contente de ce qu'on possède légitimement, et, loin d'attenter aux propriétés des autres, on leur fait part de ses richesses. Les dissensions particulières s'apaisent en faveur de l'intérêt commun : la haine reçoit un frein et ne s'emporte pas à des excès qui

7H LES KNTRiîTtkKS

laisseraient un long repentir. 11 est même un moyen d'éteindre Tenvie ; le riche partage ses richesses avec son ami pauvre; et le pauvre regarde comme sa propre fortune celle de son bienfaiteur.

Pourquoi donc penser que les hommes honnêtes qui veulent s'élever aux honneurs et remplir les grandes charges ne sont jamais occupés qu'à se nuire? Ils peuvent, au contraire, se ser\ûr mutuellement. N'aspirer aux honneurs et aux magisti^atures que pour nager dans la volupté, pour opprinaer les citoyens, pour s'enrichir aux dépens de l'état, c'est être injuste, méchant, incapable de contracter avec personne une liaison estimable. Mais celui qui ne veut s'élever que pour se mettre au dessus de Finjustice, que pour secourir ses amis, que pour bien servir l'état, est-il donc incapable de s'unir avec d'autres citoyens honnêtes comme lui? Lié avec eux, en sera-t-il moins utile à ses amis ? En se donnant de vertueux coopérateurs, en servira-t-il moins bien son pays ! 11 est certain que si, dans les jeux gymniques, il était permis aux meilleurs combattants de se ranger du même parti, ils seraient aisément vainqueurs et remporteraient les prix de tous les combats. Ces ligues leur sont interdites; mais elles ne le sont pas dans les affaires d'état. Les hommes vertueux, élevés aux grands emplois, sont maîtres de s'accorder avec des citoyens qui leur ressemblent, et de faire d'un commun accord le bien de la patrie. Pourquoi donc ne chercheraient-ils pas à s'associer des amis honnêtes? Pourquoi ne leur communiqueraient-ils pas leurs desseins? Comment aimeraient-ils mieux

Di sq4:bate. 79

les avoir pour adversaires que de re< evoir leurs secours?

Prenez donc courage, mon cher Critobule; travaillez à vous rendre vertueux, et cherchez ensuite des amis dignes de vous. Peut-être ne vous serai-je pas inutile, car je suis fait pour l'amitié. Quand j'aime quelqu'un, je suis tout de feu pour m'en faire aimer. Il faut qu'il me recherche comme je le recherche lui-même, qu'il désire ma société comme je désire la sienne. Mon adiesse ne vous sera pas inutile pour vous faire des amis ; ne me cachez donc point alors vos penchants. Accoutumé à chercher à plaire à ceux qui me plaisent, je ne dois pas être tout à fait novice dans l'art de gagner les hommes.

— Un sage tel que vous, répondit Critobule , ne peut m'aider à trouver des amis qu'autant qu'il me croira digne d'en avoir , et je sais que vous ne voudriez pas mentir pour mes intérêts.

— Vos intérêts , repartit Socrate ; eh ! serait-ce donc les prendre que de vous donner des louanges que vous n'auriez pas méritées ? Non ; je vous sers bien mieux en vous exhortant à la vertu, en vous persuadant de l'embrasser. Je vais vous rendre cette vérité encore plus sensible. Si vous vouliez gagiîer l'amitié d'un habile pilote, que je pusse lui faire acr foire que vous entendez bien son métier , et qu'il vous confiât la conduite d'un vaisseau, qu'arriveraitil ? Ne sentez-vous pas que, ne connaissant rien aux manœuvres d'un navire, vous no manqueriez pas de

perdre le bâtiment et de vous perdre vous-même ? Si j'étais assez bon menteur pour persuader à la république de se remettre entre vos mains et de vousconfier le conmiandement de ses armées, l'administration de la justice , la gestion des affaires , ne vous représentez-vous pas tous les maux que vous lui feriez, et les malheurs que vous éprouveriez vousmême? Si je me contentais de vous recommander à quelque riche particulier , l'assurant qu'il n'y a pas d'homme plus capable que vous de bien conduire une maison, et que, sur ma parole, il se reposât sur vous de l'administration de ses biens , que gagneriez-vous à l'épreuve ? d'être à la fois regardé comme la ruine d'une maison , et couvert de ridicule.

Croyez-moi, mon cher Critobule, le moyen le plus court , le plus sûr, le plus glorieux, de passer pour homme de bien , c'est de travailler à l'être. Considérez tout ce qu'on appelle des vertus , et vous verrez que toutes s'augmentent par l'étude et l'exercice. Notre devoir est de les rechercher. Si vous pensez autrement vous pouvez me l'apprendre. — Je rougirais d'opposer quelque chose à vos sentiments ; ce serait contredire à la fois l'honneur et la vérité.

Quand les amis de Socrate se trouvaient dans l'embarras par ignorance , il tâchait de les en tirer par ses avis; si l'infortune était la cause de leur détresse, il leur apprenait à se donner des secours mutuels. Je vais raconter ce que je sais à cet égard.

DE SUCRAI fi. 81

Il voyait la trislosse peinte sur le visage d'Aristarque. Vous me paraissez , lui dit-il, avoir quelque chagrin : c est un fardeau pesant qu'il faut partager avec* ses amis , et je vous soulagerai peut-être en partie du poids qui vous accable. — Je suis dans un grand embarras, Socrate, répondit Aristarque. La sédition a forcé la plupart des citoyens à chercher un asile au Pirée ; mes sœurs, mes nièces, mes couîtines, se trouvant dans l'abandon , se sont toutes retirées chez moi. 11 n'y a pas à présent dans ma maison, moins de quatorze personnes libres. Nous ne retirons rien de nos terres, puisque la campagne est au pouvoir des ennemis. Nous ne recevons rien de nos maisons , puisque la ville est presque déserte. Vendrai-je mes meubles? Personne n'en veut acheter. Emprunterai-je de l'argent ? On n'en prête plus. Je crois qu'il serait plus aisé d'en trouver dans les rues que d'en emprunter. Il est bien triste , Socrate , de voir sa famille périr de misère ; et vous sentez qu'on ne peut nourrir tant de monde dans les circonstances actuelles.

— Mais comment se fait-il donc , reprit Socrate, que Céramon puisse nourrir un grand nombre d'hommes, qu'il suffise à ses besoins et aux leurs, et qu'il parvienne même à s'enrichir , tandis que vous êtes menacé de périr de besoin, parce que vous avez plusieurs personnes à nourrir ? — Cela est bien différent : ce sont des esclaves qu'il nourrit, et mes parentes sont des personnes libres. — Et qui estimez-vous le plus des personnes libres qui sont chez vous, ou des esclaves de Céramon ? — Mais ce sont

apparemment les personnes libres qui sont chez moi. — N*esl-il donc pas honteux que Céramcwa fasse fortune parce qu'il a chez lui des hommes dont vous faites peu de cas , et que vous soyez dans la misère, pour avoir chez vous des personnes qui méritent de la considération ? — Mais ses esclaves sont des ouvriers, et mes parentes ont reçu une éducation conforme à leur naissance.

— Expliquons-nous. Qu'appelez-vous des ouvriers? Ne sont-ce pas des hommes qui savent faire des choses utiles? — Sans doute. — La farine n'estelle pas utile ? — Assurément. — Et le pain ? — Rien ne l'est davantage. — Et les robes d'hommes et de femmes, les tuniques, les camisoles ? — Tout cela est d'une grande utilité. — Et vos parentes ne savent rien faire de tout cela ? — Je crois qu'il n'y a rien de tout cela qu'elles ne sachent faire. — Eh bien ! ne parlons que d'une seule de ces industries. Vous ignorez peut-être que Nausycidès , qui fae fait que de la farine, se nourrit très-bien lui et ses esclaves , qu'il entretient des troupeaux de toutes les espèces, et qu'il fait même d'assez grandes épargnes pour subvenir aux besoins de l'état: Ciribe, qui fait du pain , entretient toute sa famille et vit fort à son aise : Déméas , du bourg de Colyte , se soutient en faisant des tunic[ues ; et la plupart des habitants de Mégare vivent fort bien, quoiqu'ils ne sachent faire que des camisoles. — J'en conviens ; c'est qu'ils achètent des esclaves étrangers , et qu'ils les font travailler. Puis-je employer de même des personnes libres, mes parentes? — Oh! j'entends : parce

I>K SOCMATR. 85

({u'elles sont libres, parce qu'elles soûl vos pai^'utes, il faut qu'elles ne fassent autre ehose que manger et «iormir.

Mais, dites-moi parmi les personnes libres, lesquelles vous paraissent les plus heureuses de celles qui mènent une vie oisive , ou de celles qui s'occupent des choses utiles qu'elles savent ? Trouvez-vous que la mollesse et l'oisiveté aident beaucoup les hommes à apprendre ce qu'il leur convient de savoir , à se ressouvenir de ce qu'ils ont appris, à donner une nouvelle force à leur santé, une nouvelle vigueur à leur corps, à se procurer de l'aisance et à la conserver; et qu'au contraire le travail ne soit bon à rien ? Vos parentes ont-^llesappris tout ce que vousditesqu 'elles savent, comme des choses inutiles à la vie, et dont elles ne voulaient faire aucun usage, ou comme des choses auxquelles elles devaient s'appliquer, et dont elles espéraient tirer un bon parti ? Quels hommes vousparaissent avoir la meilleure conduite ? Sont— ce les paresseux, ou les hommes occupés d'objets utiles ? Quels sont les plus justes ? Sont-ce ceux qui travaillent , ou ceux qui rêvent, les bras croisés, anx expédients qu'ils trouveront pour vivre ? Je suis sur qu'en ce moment vous n'aimez pas vos parentes , et que vous n'en êtes pas aimé. Vous sentez qu'elles vous ruinent, et elles sentent qu'elles vous sont à charge. II est à craindre que bientôt la froideur ne se tourne en haine, et que vous ne perdiez pour toujours les sentiments qui vous unissent. Mais qu'elles travaillent sous vos yeux, vous les aimerez, parce que vous verrez qu'elles vous sont utiles : vous leur serez

84 LKS KNTRKTIKNS

cher, parce qu'elles reconnaîtront qu'elles vous plaisent davantage. Vous vous rappellerez tous avec joie vos services mutuels ; ce souvenir ajoutera à votre tendresse , et vous vous sentirez chaque jour plus fortement attachés les uns aux autres par les liens du sang et de Tamitié.

S'il s'agissait de faire quelque chose de honteux , il faudrait préférer la mort: mais ce que vos parentes savent faire est ce qui convient le mieux à leur sexe ; et ce qu'on sait , on le fait bien , ou le fait avec aisance , avec promptitude , avec plaisir. Ne tardez pas à leur faire une proposition qui ne leur sera pas moins utile qu'à vous-même ; et j'espère qu'elles la recevront avec joie. — Vous me donnez un excellent conseil , mon cher Socrate. Tantôt je n'osais emprunter de l'argent , parce que je savais qu'après l'avoir dépensé je ne serais pas en état de le rendre. Je crois pouvoir emprunter à présent pour commencer notre travail.

En eifet , il trouva de l'argent , il acheta de la laine. Les femmes quittaient à peine l'ouvrage pour prendre leurs repas. La tristesse fit place à la gaîté , le soupçon à la confiance. Elles aimèrent Aristarque comme leur protecteur ; il les aimait comme des personnes qui lui étaient utiles.

Enfin il revint voir Socrate , et lui conta gaiment cette révolution. 11 n'y a plus que moi , disait-il , qui sois grondé dans la maison , parceque je mange et que je ne fais rien. — Eh ! que ne leur contez-vous la fable du chien? répondit Socrate.

Du temps que les bétes parlaient, on dit qu'une

brebis fit des reproches à son maître. Je vous trouve admirable, lui dit-elle. Nous vous rapportons de la laine , des agneaux, des fromages , et jamais vous ne nous donnez rien : il faut que nous arrachions notre nourriture à la terre. Votre chien vous rapporte-t-il quelque chose ? et c'est pourtant à ce bel animal que vous prodiguez les mets de votre table. Le chien écoutait ces plaintes. A vous en croire , dit-il , je ne suis donc bon à rien. Et qui vous garde , si ce n'est moi ? Sans moi , vous seriez la proie des voleurs ou le repas des loups ; et si je ne veillais pas pour votre sûreté , la peur vous empêcherait même de prendre votre nourriture. Les brebis entendirent raison , et ne trouvèrent plus mauvais que le chien leur fût préféré.

Faites aussi comprendre à vos dames que \ ous êtes pour elles comme le chien de la fable , que c'est vous qui les protégez ,qui veillez sur elles, et que c'est par vous seul qu'elles peuvent travailler gaîment et sans craindre aucune insulte.

Socrate rencontra par hasard un de ses amis qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Eh ! d'où venezvous donc, mon cher Euthère? lui dit-il. —Je suis reveou à la fin de la guerre, d'un voyage que j'ai fait dans les pays étrangers , et je suis ici depuis ce tempslà. On m'a pris tous les biens que j'avais au delà des frontières ; mon père ne m'a rien laissé dans l'Attique : il faut à présent que je reste dans mon pays et que je travaille pour vivre. Je crois que cela vaut

86 LES BNTRETIG^iS

inioux que de rien demander à personne. D'ailleurs qui voudrait me prêter? je n'ai rien à mettre engages. — Eh ? combien de temps croyez-vous avoir assez de force pour gagner votre vie? — Ah ! fort peu de temps , mon cher Socrate. — Cependant , quand vous serez vieux, vous aurez des dépenses à faire, vous ne serez plus en état de travailler , et personne ne voudra se servir de vous. — Vous avez bien raison. — Ce que vous pourriez donc faire de mieux, ce serait de vous livrer dès à présent à des occupations qui puissent mettre votre vieillesse au dessus de la misère. Que ne tâchez-vous de trouver un homme qui ait de grands biens, et qui soit bien aise d'avoir quelqu'un pour les régir? Vous auriez l'œil sur ses ouvriers , vous ménageriez ses revenus , vous auriez une inspection sur toute sa maison ; en un mot , vous feriez ses affaires , et les vôtres ne s'en trouveraient pas plus mal.

Mais c'est une servitude, et j'aurais bien de la peine à la supporter. — Comment ! ceux qui sont à la tête de l'état, qui en conduisent les affaires, sontils donc regardés comme des esclaves? 11 me semble au contraire qu'ils passent pour les plus libres des hommes. — Cela est vrai; mais je ne pourrais me soumettre à recevoir des reproches. — 11 n'est pas aisé , mon cher Euthère , de rien faire sans être exposé au reproche. Quoi qu'on entreprenne, on ne peut guère éviter de faire des fautes; et, quand on n'en ferait aucune , ne trouve-t-on pas des juge« ineptes et malins, toujours prêts à cx)ndamner? Enfin , vous faites quelque chose à présent , et je serais

Dl SOCRATE. 87

bien étonné si vous pouviez vous mettre au dessus de la critique. Tout ce que je vous conseille , c'est d'éviter les gens qui aiment à condamner, et de vous attachera des personnes qui jugent sainement; c'est de vous en tenir à ce que vous êtes en état de faire , et de vous défier de ce qui est au dessus de vos forces ; c'est enfin de mettre tous vos soins , toute votre intelligence, à bien remplir ce que vous aurez entrepris. En un mot, suivez mes avis; c'est, je crois, le moyen d'essuyer peu de reproches, de vous mettre au dessus de la misère , de vivre dans une certaine aisance sans craindre un fâcheux avenir , et de vous ménager des ressources pour la vieillesse.

XVIU.

€riton disait un jour à Socrate qu'il était bien difficile de vivre à Athènes et de veiller sur sa fortune. On m'intente tous les jours des procès, ajoutait-il : ce n'est pas que personne ait à se plaindre de moi ; mais on sait fort bien que j'aime mieux donner de l'argent que de suivre des procédures. — Dites-moi, Criton , lui répondit Socrate , ne nourrissez-vous pas des chiens pour qu'ils éloignent les loups de vos troupeaux ? — Sans doute , et je me trouve fort bien de cette dépense. — Eh ! qui vous empêcherait de nourrir aussi un homme qui eût le pouvoir et la volonté d'éloigner de vous la foule des chicaneurs? — Je le ferais volontiers; mais je crains qu'il ne se tourne lui-même contre moi. — Eh quoi I ne voyez-vous pas qu'on trouverait à la fois plus d'agrément et de profit H obliger un homme tel que vous qu'à s'en faire im

ennemi? Sachez qu'il ne manque pas ici de gens qui se feraient un grand honneur d'obtenir votre amitié.

Ils firent quelque temps après la découverte d'Archédème : il était pauvre , mais il entendait bien les affaires, et ne manquait pas d'éloquence. Ce n'était pas de ces gens qui trouvent tout le monde digne de les obliger. 11 aimait la justice , et disait qu'il est fort aisé de s'enrichir avec ceux qui ne la respectent pas : mais il était incapable de faire fortune à ce prix.

Criton résolut de se l'attacher. Il ne recevait pas de ses maisons de campagne A\x blé , de l'huile , du vin , de la laine , ou d'autres semblables provisions , sans lui en envoyer une partie. Toutes les fois qu'il faisait des sacrifices, il l'invitait au repas, et ne négligeait aucune occasion de lui faire plaisir.

Archédème , voyant que la maison de Crilon lui était offerte , se dévoua tout entier à son bienfaiteur. Il se mit à étudier la conduite des ennemis de Criton, et découvrit que c'étaient des gens couverts d'infamie el chargés de la haine publique. Il en appela un en justice. Ce misérable, à qui sa conscience faisait plus d'un reproche, sentit bien qu'il ne pourrait se tirer d'affaire, sans éprouver le supplice qu'il méritait , ou sans payer du moins une forte amende ; il mit tout en œuvre pour faire désister Archédème de son accusation : mais celui-ci ne se laissa pas fléchir que le scélérat n'eût abandonné toutes ses poursuites contre Criton , et ne lui eût encore donné de l'argent. Ce ne fut pas le seul service de ce genre qu'il rendit à son bienfaiteur.

Quand un berger a un bon chien, les autres pas-

teurs ne s'éloignent pas de lui , afin que leurs troupeaux soient en sûreté sous la même garde : c'est ainsi que les amis de Criton cherchaient à se mettre sous la garde d'Archédème. Celui-ci saisissait toutes les occasions d'obliger Criton , qui vivait ainsi dans la sécurité , et la procurait à tous ses amis.

Les ennemis dWrchédème ne manquèrent pas de lui reprocher qu'il s'était rendu par intérêt le flatteur de Criton. Est-ce donc une honte, répondit-il, de recevoir les bienfaits des hommes qu'on estime , et de chercher à les obliger à son tour ; de s'en faire des amis , et de fuir le commerce des méchants ? Non, sans doute. Mais nuire aux hommes vertueux, mais provoquer leur haine , mais partager les complots des méchants , rechercher leur amitié , se lier avec eux plutôt qu'avec des gens de bien ; voilà ce que j'appelle le comble de l'infamie.

Archédème fut toujours depuis considéré des amis de Criton, qui le mettait lui-même au nombre de ses meilleurs amis.

XÏX.

Socrate se trouvant avec son ami Diodore : Si un de vos esclaves, lui dit-il, prenait la fuite, ne tâcheriez—vous pas de le retrouver ? — Je ferais plus encore : je promettrais une récompense à ceux qui me le ramèneraient. — Et n'auriez-vous pas soin d'un de vos esclaves qui tomberait malade ? N' appel 1er lezvous pas des médecins pour lui conserver la vie ? — Assurément.

— Et si un homme de votre connaissance , (jui

90 LES KNTRETIENS •

pourrait vous être bien plus utile que vos esclaves , tombait dans la misère , ne feriez-vous pas bien de penser à lui et de ne pas le laisser périr? Vous savez qu'Hermogène n'est pas un ingrat : il rougirait de recevoir de vous aucun service sans vous en rendre à son tour. Quoi donc ! un homme qui se porterait de lui-même à vous servir, qui serait plein de bonne volonté, qui vous resterait attaché constamment ; un homme que vous trouveriez toujours prêt à seconder vos désirs, à les prévoir, à les prévenir, à remplir vos volontés avant même que vous eussiez eu le temps de les former ; un tel homme ne vaudrait- il pas mieux que tous vos esclaves ? Les bons économes nous prescrivent d'acheter quand nous trouvons à bas prix une marchandise précieuse : nous sommes dans un temps où les amis sont peu recherchés : c'est une belle occasion de se les procurer à peu de frais.

— Vous parlez à merveille , reprit Diodore. Faites-moi un plaisir ; dites à Ilermogène de passer chez moi. — Je n'en ferai rien, dit Socrate. Je crois que c'est à vous d'aller le trouver , et il me semble que la chose vous intéresse encore plus particulièrement que lui.

Diodore rechercha donc Hermogène. 11 lui en coûta peu ; et il eut un ami qui n'agissait que pour lui être utile , qui ne parlait que pour lui plâtre , et dont l'esprit agréable répandait chaque Jour un nouveau charme dans sa société.

LiVllK III.

Je vais raconter les avantages que les jeunes gens qui se portaient au bien trouvaient dans la société de Socrate, et combien il savait ajouter encore à Tardeur de leur zèle.

Un certain Dionysidore , qui venait d'arriver à Athènes, s'annonçait pour donner des leçons dans Tart de commander les armées. Socrate n ignorait pas qu'un des jeunes gens qui s'étaient attachés à lui aspirait à se distinguer par la gloire desarmes. — Jeune homme , lui dit-il , il serait honteux de prétendre à. commander un jour les troupes de la république , sans apprendre Tart du commandement , surtout quand il se présente une si belle occasion de s'en instruire. Ce sqrait mériter d'être puni plus sévèrement encore qu'un impudent qui demanderait à faire des statues sans avoir reçu les principes de l'art. Dans les dangers de la guerre, toute la fortune de l'état est confiée au général : par sa bonne conduite il rend à sa patrie les plus grands services ; il lui fait le plus grand mal par ses fautes. Comment ne serait-il pas justement puni pour avoir osé briguer un emploi si délicat , sans avoir daigné se rendre capable de le remplir ?

Ce discours engagea le jeune homme à se mettre sous la conduite de Dionysidore. Après avoir pris ses leçons , il vint revoir Socrate. — Mes amis, dit le

sage en plaisantant, vous savez qu'Homère, en juiilant d'Agamemnon, lui donne le titre de respectable : ne trouvez-vous pas que ce jeune homme est plus respectable encore maintenant qu'il a appris Tart de commander les armées ? Car enlin celui qui sait Jouer du luth est un joueur de luth, même lorsqu'il n'en joue pas ; et quand'on connaît l'art de la médecine, on n'en est pas moins médecin pour n'avoir pas actuellement de malades à guérir. Ainsi ce jeune homme a, dès à présent , le caractère ineffaçable de général, quand on ne lui donnerait jamais d'armées a commander. Mais un homme qui ne saurait ni guérir les maladies , ni conduire les troupes , ne serait ni général, ni médecin, quand toutes les voix du monde entier se réuniraient en sa faveur.

Puis , adressant la parole au jeune homme : — Comme il pourrait , lui dit-il , arriver à quelqu'un de nous d'avoir sous vos ordres un commandement subalterne, il serait bon de né nous pas laisser dans toute notre ignorance. Faites-nous donc le plaisir de nous rendre les premières leçons que vous avez reçues. — Les premières , répondit le jeune homme , ont été les mêmes que les dernières : on m'a enseigné la tactique, c'est-à-dire l'art de ranger les troupes en ordre de bataille , et l'on ne m'a rien appris de plus. — Ce n'est là qu'une faible partie de l'art militaire : il faut encore qu'un général sache pourvoir à tous les besoins de l'armée ; qu'il ne laisse rien manquer au soldat ; (|u'il soit riche en expédients, soigneux, patient, laborieux; qu'avec une grande présence d'esprit, il ait à la fois de l'indulgence et de la sévérité ; qu'il

soit franc et rusé , habile à surprendre et à se tenir snr ses gardes, prodigue et rapace , aimant à donner , n'aimant pas moins à prendre , retenu tout ensemble et déterminé. Je pourrais détailler ici mille autres qualités naturelles et acquises , toutes également nécessaires à un général.

Je ne dis pas que ce soit une faible gloire de savoir bien ranger les troupes ; car il y a bien de la diiférence entre une armée bien rangée et des troupes en désordre. Jetez confusément des pierres , des briques, du bois, des tuiles ; vous ne ferez qu'un monceau bizarre et inutile. Mais si Ton emploie dans les fondements et sur les combles les matériaux qui ne peuvent ni pourrir ni se dissoudre par Thumidité , comme les pierres et les tuiles , et qu'on place au milieu les briques et les bois, suivant la naéthode des architectes, on fait une chose précieuse qu'on appelle un édifice. — Ce que vous dites là , interrompit le jeune homme , a le plus grand rapport à Fart militaire ; car on doit placer aux premiers et aux derniers rangs les meilleures troupes, et mettre au milieu le rebut de Tarmée, qui se trouve ainsi conduit et poussé par les soldats d'élite.

— A merveille, reprit Socrate. Mais votre maître vous »-t-il appris à discerner les bons et les mauvais soldats? car, sans cela, quel usage ferez-vous de ses leçons? Supposons qu'il vous eût dit d'arranger de Targent; de mettre aux premiers et aux derniers rouleaux les pièces de bon aloi, et au milieu celles de billon, comment vous en tireriez-vous si vous ne saviez pas distinguer la bonne et la fausse monnaie? —

Il ne m'a rien appris de cela ; c'est à nous de distinguer par nous-mêmes les bons et les mauvais soldais. — Eh bien? que n'examinons-nous ce qu'il faudra faire pour n'y être pas trompés? — J'y consens. — S'ils'agissaitd'enlever des trésors, ne ferionsnous pas bien de placer à la tête les soldats qui auraient le plus d'amour pour l'aident? — Je le crois.

— Où le danger est le plus grand, n'est-ce pas là qu'il faut placer ceux qui aiment la gloire? — Sans dout^, car ils ne demandent qu'à braver le péril sans autre récompense que l'honneur. Ceux-là ne sont pasdifiiciles à découvrir ; ils cherchent toujours à se montrer.

— Enfin vous avez appris de votre maître à mettre une armée en ordre de bataille ; mais il y a plusieurs manières de la ranger : ne vous a-t-il pas appris sur quel terrain, dans quelle occasion, l'on doit préférer l'une à l'autre? — Point du tout. — Cependant les circonstances diiférentes exigent un ordre différent. — Il ne m'a pas dit un mot de tout cela.

— Retournez donc le trouver; faites-lui les questions nécessaires. S'il sait l'art qu'il se mêle de professer, et que ce ne soit pas un impudeat, il rougira de s'être fait payer et de ne vous avoir pas mieux instruit.

Il rencontra un jour un citoyen qui venait d'être nommé général : Savez-vous bien, lui dit-il, pourquoi Homère appelle Agamemnon, le pasteur des peuples? Je crois en voir la raison. Comme il est du

Dl SOCRATK. 9K

devoir d'un pasteur de ménager la vie de ses troupeaux, et de les mener sur de gras pâturages, c'est celui du général de ménager la vie de ses soldats, de leur procurer des munitions suffisantes, et de remplir Tobjet qui a fait entreprendre la guerre. On ne renonce aux douceurs de la paix que pour vaincre ses ennemis, et pour être plus heureux soi-même. Pourquoi Homère fait-il cet éloge d'Agamemnon :

n était à la fois vaillant guerrier, bon prince?

Pour mériter le titre de vaillant guerrier , c'était trop peu de montrer son courage dans les combats : il était obligé par son rang d'en inspirer à toute l'armée. Pour être bon roi , c'était peu de se procurer à lui-même les agréments de la vie ; il fallait encore qu'il fît le bonheur de ses sujets. Un roi n'est pas élu par ses peuples, pour ne s'occuper que de sa prospérité personnelle , mais pour faire la félicité de ceux qui l'ont choisi. I^s peuples combattent pour ajouter à leur bonheur : c'est pour obtenir cet objet de leurs vœux qu'ils nomment des généraux. Le devoir du général est de répondre à la confiance de ceux qui l'ont proclamé. Remplit-il leurs vues? Rien n'est plus glorieux ; rien n'est plus honteux que de tromper leur espérance.

C'est ainsi qu'en recherchant quelle devait être la vertu du chef d'une nation , Socrate faisait abstraction de toutes les autres bonnes qualités, et bornait tous sesdevoirs à rendre heureux le peuple qu'il commande.

90 LKS ENTRETIENS

Je n'ai pas oublié Tentretien qu'il eut avec un homme qui venait de recevoir le commandement de la cavalerie.

Pourriez-vous m'apprendre, jeune homme, luiditil, pourquoi vous avez recherché ce commandement? Ce n'était pas, sans doute, pour marcher à la tête des cavaliers : c'est un honneur dont jouissent les archers à cheval ; ils précèdent même le commandant. — Vous avez raison. — Ce n'était pas non plus pour vous faire connaître ; car personne n'est plus connu que les fous. — Sans doute. — C'est donc que vous espériez faire des réformes utiles dans la cavalerie, et rendre, à la tête de ce corps, de grands services à l'état? — Voilà tout mon objet. — Il est bien glorieux si vous pouvez le remplir. Enfin, on vous a donc élu pour commander les chevaux et les cavaliers? — Précisément. — Fortbien. Dites-nous donc d'abord quelles sont vos idées pour rendre les chevanx d'un meilleur service. — Cela ne me regarde pas : c'est à chaque cavalier à prendre soin de son cheval. — Et si les uns vous amènent des chevaux qui n'aient ni jambes ni vigueur ; si les autres ont des chevaux si mal nourris qu'ils n'aient pas la force de suivre le corps, ou si fougueux qu'ils ne demeurent pas où vous les aurez placés, ou si rétifs que vous no puissiez même les mettre en rang ; comment, à la tête d'une cavalerie si mal montée, rendrez-vous de grands services à la république? — Vous avez

' DE SOrUATF. 97

raison, il faudm que je lâche d'avoir Tœil siirlesdievaux.

Mais n'établirez-vous pas aussi des réformes avantageuses parmi les cavaliers? — N'en doutez pas. — bâbord il faudra les habituer à sauter plus lestement à cheval. — Cela est important ; car, s'il leur arrive de tomber , ils se remettront plus vite en selle , et risqueront moins à périr. — Et quand il s'agira d'en venir aux mains , prierez-vous les ennemis de vouloir bien se rendre sur la place où vous avez coutume (rexercer vos troupes, ou n'essaierez-vous pas d'exercer vos cavaliers dans toutes les positions, sur toutes les espèces de terrain où il peut arriver de combattre ? — Voilà bien ce qu'il faudra faire. — Ne les accoutumerez-vous pas aussi à lancer adroitement des javelots pour éclaircir les rangs des ennemis? — Cela nest pas à négliger. — Il faudra piquer le courage (les cavaliers , les animer contre Fennemi : c'est le moyen d'augmenter leur force. — Si j'ai manqué à cela jusqu'ici, je l'obserxerai à l'avenir.

— Avez-vous aussi pensé aux moyens de vous faire obéir? Ayez la troupe la plus courageuse , la mieux montée, vous n'en ferez rien sans discipline. — Votre observation est bien juste : mais quel est Je meilleur moyen de plier mes cavaliers à l'obéissance ? — Vous avez pu remarquer qu'en toute occasion , pour se soumettre les hommes , il faut leur montrer de la supériorité. Est-on malade , par qui se laisse-t-on conduire ? Par ceux qui passent pour avoir le plus de connaissance en médecine. Doil-on s'embarquer ? On cherche le meilleur pilote. A-t-on

(les terres à faire valoir ? on se pourvoit du plus habile laboureur. — Cela est vrai. — A qui donc les cavaliers obéiront-ils de meilleur cœur , si ce n'est à celui qui réunira le plus de connaissances nécessaires à la cavalerie ? — Il suffira donc , pour m'en faire obéir, de leur prouver que je l'emporte sur eux en connaissance? — Oui, pourvu que vous leur ayez aussi prouvé qu'il est de leur honneur et de leur intérêt de vous obéir. — Eh ! comment leur apprendrai— je cela î — Vous seriez bien plus embarrassé s'il fallait leur apprendre que le mal est préférable au bien , et procure plus d'avantages.

^ — Mais il résulte de vos observations qu'un commandant de cavalerie doit avoir le talent de la parole. — Espériez-vous donc commander la cavalerie sans parler ? N'avez-vous donc pas remarqué que les plus belles connaissances , celles que nous prescrivent les lois, celles qui nous donnent les principes qui doivent régler notre vie, nous ont été communiquées par la parole ? S'il est quelque autre science digne de notre estime , c'est par la parole que nous la recevons : c'est la parole que sont obligés d'employer ceux qui nous instruisent ; et les sages qui possèdent le mieux les connaissances les plus utiles, sont en même temps ceux qui savent le mieux en parler. — J'en conviens.

— Quand on envoie d'Athènes à Délos un chœur de musiciens, nevousctes-vouspas aperçu qu'il n'est aucun pays où l'on pût rassembler autant de belles voix ? N'avez-vous pas aussi remarqué qu'aucune ville ne fournit autant de beaux hommes ? — Cela

M SOCRAT8. 99

est vrai. — Mais ne croyez pas que nos Atliénîens ne remportent sur les autres nations que par la beauté de la voix , ou par la force et les belles proportions du corps : ils ne s'en distinguent pas moins par Tamour de la gloire qui les excite aux grandes choses. — C'est encore une vérité dont il faut convenir. — Et ne croyez-vous pas aussi que notre cavalerie l'emporterait sur toutes les autres par le choix et l'entretien des armes et des clievaux , par la justesse des évolutions , par l'ardeur de se précipiter dans le danger, si l'on prenait la peine de lui persuader qu'elle obtiendrait des éloges et se couvrirait de gloire ? — Cela est vraisemblable. — Eh bien ! que tardez-vous ? Engagez votre troupe à vous faire honneur en servant bien la patrie. — Du moins n'épargnerai-je pas mes efforts.

II vit un jour Nicomachide qui sortait de l'assemblée du peuple. Eh bien ! mon cher Nicomachide, lui dit-il, quels sont les généraux qu'on vient de nous donner? — Ali ! Socrate , les Athéniens n'ont garde de m'élire, moi qui ai si bien servi pendant tant d'années , qui ai commandé tantôt des compagnies , tantôt des cohortes ; moi qui ai reçu tant de blessures ! 1 ont en disant cela cela il ôtait son habit, et montrait les cicatrices dont il était couvert. Devinez, continua-t-il, le beau choix qu'ils ont fait. Us ont élu Antisthène, lui qui n'a jamais servi dans

l infanterie , qui ne s'est jamais distingué dans la cavalerie , qui n'a d'autre habileté que d'amasser de TargcMit.

— Mais vraiment cette habileté-là n'est pas méprisable. 11 saura mieux qu'un autre trouver des ibnds, et son armée ne mancfuera de rien. — Des marchands sont capables d'en faire autant : en est-ce donc assez i>our qu'on les mette à la tête des armées? — Mais Antisthène aime à remporter la victoire , et c'est une cpialité nécessaire à un général. Ne savezvous pas qu'il n'a jamais été chargé par sa tribu de diriger les choeurs des musiciens sans leur avoir fait gagner le prix ? Eh ! quel rapport y a-t-il entre une armée et des chœurs de musique ? — Ne voyez-vous pas qn' Antisthène ne sait pas chanter, qu' Antisthène ignore absolument la science des chœurs, et qu'il a eu l'art de choisir les meilleurs musiciens ? — Il trouvera donc aussi à l'année des gens qui mettront pour lui les troupes en ordre de bataille , des gens qui combattront pour lui ? — 11 est certain que s'il a le talent de trouver, de choisir les meilleurs guerriers , comme il a eu celui de choisir les meilleurs musiciens, il l'emportera, du moins dans cette partie, sur les autres généraux. 11 n'a pas épargné la dépensa' pour triompher avec sa tribu dans les combats de musique ; il faut croire qu'il la regrettera moins encore pour remporter sur les ennemis une victoire dont il partagera les honneurs avec toute sa nation.

— 11 résulte de votre discours fjue le mt^nio lionnne qui dirige bien les chœurs de musique ,

I>C SOCRATR. loi

saura tout aussi bien coiniuaiider les ai luées. — Il eu résulte du moins qu'un homme qui, dans tout ce qu'il entreprend , connaît ce qu'il faut , et qui a l'art de se le procurer , saura diriger des chœurs do musique , régler une maison , commander une armée, gouverner un état.

— En vérité , Socrate , je ne m'attendais pas k vous voir établir qu'un bon maître de maison fût aussi un bon général. — Eh bien ! recherchons quels sont les devoirs de l'un et de l'autre : nous verrons s'ils sont les mêmes, ou s'il se trouve entre eux des différences essentielles. — Fort bien. — N'est-il pas d'abord du devoir de tous deux de tenir dans l'obéissance, dans le bon ordre, ceux qui leur sont soumis?

— Assurément. — Ne doivent-ils pas imposer à ciiacun ses fonctions? — Sans doute. « — Je crois qu'ils sont également obligés de punir les méchants, de récompenser ceux qui remplissent leurs devoirs.

— Oui. — Ne feront-ils pas bien l'un et l'autre de l^agner les cœurs de ceux qui leur sont subordonnés?

— Sans difficulté. — N'ont-ils pas intérêt de se faire des an\is dont ils puissent employer les secours ? — Rien ne peut leur être plus avantageux. — Tous deux ne doivent-ils pas être en garde contre les événements ? — Qui pourrait en douler? — Enfin , dans leurs fonctions différentes , ne doivent-ils pas être également attentifs et infatigables? — J'avoue <|ue, dans tout cela les rapports sont frappants : mais il faut qu'un général combatte, et voilà la différence.

Eh quoi ! reprit Socrate, tous deux ne peuvent-ils

lOi LES ENTRETIENS

pas avoir des ennemis ? — Sans doule. — Ils ont donc le même intérêt à remporter sur eux — Certainement : mais, sans parler de cela, de quelle utilité sera la science économique lorsqu'il s'agira de combattre ? — De la plus grande utilité. Un bon économe sait que rien n'est plus utile, plus profitable, que de remporter la victoire sur ses ennemis ; rien de plus nuisible, de plus ruineux, que d'être vaincu. Il mettra donc toute son intelligence à chercher , à rassembler les moyens de vaincre. Il n'examinera pas avec moins d'attention ce qui pourrait occasionner sa défaite ; il aura soin de s'en garantir. Verra-t— il qu'il a tout ce qu'il faut pour s'assurer la victoire? il ne craindra pas de combattre . Quelque chose lui manque-l-il encore ? 11 ne risquera pas l'action. Mon cher Nicomachide , rie méprisez pas les bons économes. Les affaires d'un particulier sont moins nombreuses que les affaires publiques : voilà toute la différence. L'essentiel , c'est que les unes et les autres ne peuvent se traiter que par des hommes : ce sont les mêmes hommes qui régissent les affaires de l'état et celles des particuliers ; et celui qui a montré ses talents dans les affaires privées est souvent choisi pour gouverner celles de la république.

En un mot, quand on sait bien employer les hommes, on est capable de bien régir les affaires d'un particulier et celles de toute une nation :mais, dans les unes et les autres, ce talent manque-il? on ne fait que des fautes.

Oe SOCRATK. 1(15

Socrate eut un entretien avec Périclès , fils du célèbre Périclès. J'espère , lui dit-il , que, si vous commandez un jour nos armées , la république fera la guerre avec plus de succès et plus de gloire , et que nous la verrons victorieuse de ses ennemis. — Je voudrais bien , répondit le jeune Périclès, confirmer vos espérances ; mais je ne vois pas même par quel moyen je pourrais les remplir. — Eh! bien, raisonnons ià-dessus, et voyons comment vous pourriez ne les pas tromper. — Rien ne peut m'êlre plus agréable.

— Vous savez que le peuple d'Athènes n'est pas moins nombreux que celui de la Béotie? — Je le sais. — Où croyez-vous qu'on puisse lever de plus belles troupes? est-ce dans l'Âttique ou dans la Béotie? — Notre patrie. ne paraît pas le céder non phis en ce point. — Chez lequel des deux peuples voyez-vous mieux régner la concorde? — Chez les Athéniens : car les Béotiens sont mal disposés envers ceux de Thèbes qui ne cherchent qu'à les opprimer. Je ne vois rien de semblable dans notre république. Maison ne connaît pas de peuple ni plusambitieux, ni plus obligeant que les Béotiens : et ce caractère porte les hommes à braver les périls pour acquérir de la gloire, et servir leurs concitoyens et leur patrie. — Aussi ne dira-t-on pas que ces qualités manquent aux Athéniens. D'ailleurs , est-il un peuple qui puisse se rappeler un plus grand nombre de belles actions qui aient illustré ses anc^^tres? Ce sonvonir élève les ci-

toyens au dessus d'eux-uiénios , enflamme leur courage , et les excite à la vertu.

— Cela est vrai , Socrate. Mais vous voyez que depuis la malheureuse affaire de Lébadie, où mille hommes périrent avec Tolmide , et depuis la défaite d'Hippocrate , qui reçut la mort en combattant devant Délium, notre gloire s'est humiliée devant celle des Béotiens , qui ont commencé dès lors à nous braver. Autrefois les Béotiens n'osaient nous résister, môme sur leurs frontières, sans le secours des Lacédémoniens et des autres peuples du Péloponèse : contents aujourd'hui de leurs propres forces , ils menacent de se jeter sur FAttique. Autrefois, quand nous n'avions que les Béotiens pour ennemis, nous portions la désolation jusque dans le sein de leurs foyers ; et nous craignons aujourd'hui de leur voir ravager nos campagnes. — Je sais tout cela , et c'est cela même qui me persuade que notre république obéira plus volontiers à un général digne de la conduire. La confiance engendre la langueur, l'indolence et l'indiscipline : la crainîe rend les homuies plus vigilants, plus soumis, plus fidèles au bon ordre. Nous en voyons la preuve dans les matelots : tant qu'ils ne craignent aucun danger , ils s'abandonnent au désordre ; quand ils aperçoivent la tempête , quand ils sont en présence de l'iînnemi , ils obéissent à la voix de celui qui les commande, ils attendent ses ordres dans le plus profond silence , comme des clianteursse règlent sur la voix du maître de musique.

DK SOCRATE. lO^i

Si Ton peut espéixîr que les Athéniens se souniettenl à la discipline, reprît le jeune Périclès, voyons donc comment on pourrait leur rendre Téncrgie qu'ils ont perdue , les rappeler à la vertu de leurs ancêtres, à leur première gloire, à leur ancienne prospérité. — Quel moyen trou ver iez-vous le plus capable de leur faire revendiquer des richesses qui seraient eu d'autres mains? Ne serait-ce pas de leur montrer qu'elles ont appartenu à leurs pères ; et qu'ils doivent les regarder comme leur patrimoine? Nous voulons les élever au dessus de tous les autres peuples par la vertu : il faut donc leur montrer que cette première place leur appartenait dès l'antiquité la plus reculée, et qu'en cherchant à la reprendre, ils se mettront au dessus de toutes les autres nations. — Va comment leur donner une instruction si utile? — En rappelante leur mémoire les belles actions de leurs ancêtres dont ils ont entendu célébrer la vertu.

— Voulez-vous parler, dit Périclès, de ce fameux différent qui s'éleva parmi les dieux sous le règne de Cécrops , lorsqu'ils reconnurent les Athéniens polir juges de leur querelle? — Sans doute : je veux parler aussi de la naissance et de l'éducation d'Erechthée , et des guerres que , du temps de ce prince , ils soutinrent contre tous leurs voisins ; de celles qu'ils eurent avec les peuples du Péloponèse du temps des Héraclidos, et de toutes celles qu'ils firent sous la

conduite de Thésée. Dans toutes, il» se montrèrent les plus valeureux des hommes.

Aux grandes actions de ces héros , vous pouvez encore ajouter les exploits de leurs neveux , qui se rapprochent bien plus de nos jours. Représentez-les tantôt combattant avec leurs seules forces ces fiers dominateurs de TAsie entière qui étendaient leur puissance en Europe jusqu'à la Macédoine , et reculant les limites de leur empire bien au delà des bornes qu'avaient connues leurs ancêtres; tantôt se couvrant de gloire sur terre et sur mer avec le secours des peuples du Péloponèse, qui jouissaient alors eux-mêmes d'une si haute réputation de valeur. Il faut aussi raconter qu'il s'est fait un grand nombre d'émigrations dans la Grèce, sans que les peuples de l'Attique aient jamais abandonné leur pays; que plusieurs nations, qui disputaient ensemble de leurs droits , se sont soumises au jugement des Athéniens ; et que d'autres , opprimées par la force , ont eu recours à leur protection.

— Je ne puis concevoir , reprit Périclès , comment notre république , brillante alors d'un tel éclat, est tombée dans une telle décadence. — Ne voyezvous pas , répondit Socrate , que les hommes qui l'emportent trop aisément sur les autres par la supériorité de leurs forces s'abandonnent à une folle confiance, tombent dans l'engourdissement , et finissent par ne pouvoir résister à leurs adversaires? C'est parce que les Athéniens se sont enorgueillis de leur puissance, qu'ils sont tombés dans la langueur, et qu'ils ont dégénéré de leur première vertu. — Et

DK so<:r\te. 107

(.'omment pourront-ils la recouvrer? — Par un moyen qui se présente de lui-même. Qu'ils étudient , qu'ils reprennent les mœurs de leurs ancêtres , qu'ils n'y soient pas moins fortement attachés que ne l'étaient leurs pères ; ils ne leur céderont pas en vertu. Sont-ils incapables d'un si généreux effort? qu'ils imitent du moins les peuples dont ils éprouvent aujourd'hui la puissance; qu'ils empruntent leurs institutions, qu'ils ne les suivent pas avec moins de zèle , ils cesseront bientôt de leur être inférieurs ; qu'ils redoublent de soins , ils les auront bientôt surpassés.

C'est dire assez, repartit Périclès, que notre république sera longtemps encore bien éloignée de la vertu. Quand verrons-nous nos citoyens , à Timitalion des Spartiates, respecter les vieillards, eux qui, pour mieux s'affermir dans le mépris pour l'âge avancé , commencent par mépriser leurs pères? Quand chercheront-ils à se fortifier par l'exercice , eux qui , non contents de négliger leurs forces, tournent en ridicule ceux qui cherchent à en acquérir ? Quand obéiront-ils à leurs magistrats , eux qui se font gloire de les mépriser? Quand agiront-ils d'un commun accord , eux qui, loin de se réunir pour leurs propres intérêts , ne cherchent qu'à se nuire , et portent plus d'envie à leurs propres concitoyens qu'aux étrangers et aux ennemis ; eux qu'on ne voit pas moins divisés dans les assemblées de famille que dans celles de la nation , qui s'intentent chaque jour de nouveaux procès, et qui aiment mieux les profits qu'ils peuvent faire en se nuisant les uns aux autres,

108 LES ENTRET1E?(S

([lie s'ils les devaient à leurs secours mutuels ? La république leur devient étrangère ; ils se combattent pour en obtenir les emplois : mais les premières ^ places leur sembleraient indignes de leurs vœux, s'ils

*^ ne les devaient pas à la violence. De là Tignorance, la malignité, les cabales, les haines : et je crains bien de voir l'Etat plongé dans une source de maux qu'il n'aura pas la vigueiir de supporter.

Ah ! mon cher Périclès, n'exagérez pas la corruption de nos chers Athéniens , et ne croyez pas que leurs maux soient incurables. Ne voyez-vous 'pas le fK)n ordre (pii règne parmi nos rameurs ?N'avez-vous pas remarqué combien, dans les jeux gymnastiqiies, les combattants s(»nt soumis à leurs chefs, et comme, dans les chœurs de chants , les musiciens obéissent au maître qui les conduit? — On peut , sans doute , être surpris que de telles gens se fassent remarquer par leur subordination , et que les guerriers , qui doivent tenir les premiers rangs entre les citoyens , ne se distinguent que par leur indiscipHne. — Mais ce sont aussi des hommes d'un rang supérieur qui composent l'Aréopage : connaissez-vous un tribunal qui se comporte, à tous égards, avec plus de dignité, qui mette plus d'honneur, plus d'équité dans tous ses jugements, qui observe plus religieusement les lois , qui discute avec plus de scrupule les causes qui lui sont confiées , qui remplisse enfin avec plus d'éloge

DE SOCRATB. i09

toutes ses fonctions ?— J'avoue que je ne trouve rien à lui reprocher. 11 ne faut donc pas désespérer des Athéniens comme s'ils étaient tout à fait incapables de conduite et de bon ordre. — Mais c'est précisé* ment à la guerre que la tempérance , Tordre et la discipline sont le plus nécessaires, et c'est là qu'ils se piquent de ne connaître aucune de ces vertus.

— 11 faut peut-être , mon cher Périclès, en rejeter la faute sur l'ignorance des généraux. Vous voyez que personne ne se présente pour commander aux joueurs de luth , aux chanteurs, aux danseurs , aux athlètes , sans avoir acquis le talent nécessaire pour les diriger ; tous peuvent nommer le maître dont ils ont pris les leçons ; mais la plupart des généraux le deviennent subitement et sans maîtres. Je ne crois pas que vous méritiez ce reproche ; et vous diriez aussi bien le temps où vous avez commencé à vous instruire dans l'art de la guerre , que celui où vous avez commencé à vous exercera la lutte. Non content de conserver, les principes que vous a donnés votre père, vous avez rassemblédetoutes parts des lumières qui ne manqueront pas de vous être utiles. Je suis persuadé que vous réfléchissez souvent sur vgtre métier , curieux de ne laisser échapper aucune des connaissances qui peuvent y être nécessaires. Si vous vous .apercevez qu'il vous en manque quelques-unes , vous interrogez lespersonnes les plus instruites; vous n'épargnez ni présents ni bienfaits pour apprendre d'elles ce que vous ignorez, et pour vous attacher des hommes capables de vous seconder. — Je vous entends, Socrate. Vous ne me ferez pas accroire que

i 10 LKS KNT RETIENS

VOUS me jugiez digne de tant d'éloges ; vous savf / tr<»p bien que je ne me suis pas donné toutes les peines dont vous parlez : mais, par ce tour adroit, vous m'apprenez qu'on ne doit prétendre au commandement qu'après se les être données.

— J'en veux bien convenir avec vous, reprit Socrate. Mais continuons. Avez- vous remarqué que, sur nos frontières , s'étendent de hautes montagnes qui dépendent de la Béotie , et qui ne permettent d'entrer d^ns nos plaines que par des défilés étroits et difficiles, entourés de roches inaccessibles . — Assurément. — N'avez-vous pas entendu dire que les Mysiens et les Pîsidiens occupent dans la Perse des contrées défendues par la nature , et qu'armés à la légère , ils font par leurs incursions beaucoup de mal au pays du grand roi , et conservent eux-mêmes la liberté ? — J'en ai entendu parler. — Ne pensez-vous donc pas que si les Athéniens s'emparaient des montagnes qui les séparent de la Béotie, et qu'ils y envoyassent tine jeunesse agile et légèrement armée , ils feraient beaucoup de mal à leurs ennemis, et formeraient un puissant rempart en faveur de leurs concitoyens ? — Je n'en doute pas, et il serait très-avantageux de suivre vos projets. — Puisqu'ils vous plaisent, jeunehomme, travaillez à les mettre un jour en exécution. Quand un seul réussirait , vous en tireriez de la gloire, vous rendriez service à l'Etat : si la fortune refuse de vous seconder , vous ne serez pas du moins la honte de votre pays, vous n'aurez pas à rougir de vous-même.

DK SOfJUTE. t I 1

11 prit en fantaisie à Glaucon, iils d'Ariston, de parler dans rassemblée du peuple , quoiqu'il n'eût pjis encore vingt ans : il ne visait pas à moins qu'au gouvernement de TEtat. Les railleries ne lui étaient pas épargnées ; on lui faisait même quelquefois Taffront de rarracher de la tribune. Tout cela était inutile : ses amis, ses parents, ne pouvaient le guérir de sa folie. Socrate, qui lui voulait du bien par amitié pour Cliarmide et pour Platon , parvint seul à le rendre plus sage. Se trouvant un jour avec lui , il prit le moyen le plus adroit de s'en faire écouter.

Vous avez donc envie, mon cher Glaucon, lui ditil , de prendre en main les rênes de notre république? — 11 est vrai, répondit Glaucon. — De tous les projets c|u'un homme puisse former, c'est le plus beau , sans doute ; car, si vous parvenez à le remplir, vous n'aurez pas de désirs que vous ne puissiez satisfaire ; il vous sera facile d'obliger vos amis , d'élever votre propre maison, et d'augmenter la puissance de votre patrie. D'abord vous vous ferez le plus grand nom dans l'Etat ; bientôt votre gloire s'étendra dans toute la Grèce, et peut-être même, comme celle de Thémistocle, parviendra-t-elle jusque chez les barbares. En quelque endroit que vous vous trouviez, tous les regards se porteront sur vous.

Ces paroles chatouillaient la vanité de Glaucon, et le plaisir de les entendre l'arrêtait auprès de Socrate. Pendant qu'il en savourait la douceur, celui-ci con-

lia tBS ENTRETIENS

tinuaon ces termes : — Vous voulez que la république vous accorde des honneurs, mon cher Glaucon; il est un moyen sur d'en obtenir : c'est de lui être utile. — Je le sais. — Au nom des dieux, n'ayez pas pour moi de secret : quel est le premier service que vous comptez lui rendre?

(ilaucon gardait le silence, cherchant en lui-même quelle réponse il pourrait faire ; mais Socrate voulut bien ne pas faire durer son embarras. — Si vous vouliez, lui dit-il, rendre plus florissante la maison d'un (le vos amis, vous chercheriez les moyens d'augmenter sa fortune : ne tâcherez-vous pas aussi d'augmenter les richesses de la république? — C'est à quoi je n'ai garde de manquer. — Le moyen de la rendre plus riche, n'est-ce pas de lui procurer de plus grands revenus?— Cela est clair. — Eh ! quels sont les objets <roii se (irent à présent les revenus de l'Etat? à combien peuvent-ils monter? Je suis bien sûr que vous en avez fait une étude : car, sans cela , comment suppléer aux produits qui se trouveraient trop faibles , et remplacer ceux qui viendraient à manquer? — Voilà, en vérité , une chose à laquelle je n'avais pas même songé. — Puisque cela vous est échappé , dites-nous au moins quelles sont les dépenses de l'Etat : il faut bien que vous en ayez pris connaissance, pour supprimer celles qui sont inutiles. — Je ne me suis pas plus occupé des dépenses que des revenus. — Remettons donc à un autre temps notre magnifique projet d'enrichir la patrie : nous ne pouvons y parvenir, si nous ne connaissons ni ses revenus ni ses dépenses.

DE SOCRATK. 115

— Mais, Socrdte, vous ue parlez pas d'uu autre moyen d'enrichir la républicfue ; c est de lui procurer les dépouilles de ses ennemis. — Oh! cela est bien vrai : il ne faut même pour cela que se rendre plus puissant qu'eux ; car, si Ton était plus faible, on ne ferait que se ruiner. — J'en conviens. — Celui qui forme le dessein d'entreprendre une guerre est donc obligé de bien connaître la force de sa nation et celle des ennemis. S'il voit que sa patrie est la plus forte, il lui conseille de prendre les armes : s'il reconnaît qu'elle est la plus faible, il lui persuade de ne rienhasarder. — On ne peut mieux parler. — Dites-nous donc d'abord quelles sont nos forces de terre et de mer ; quelles sontcellesdenos ennemis. — C'est une question à laquelle je ne saurais répondre sur-lechamp. — Mais vous avez du moins là-dessus quelques mémoires : faites-moi le plaisir de me les communiquer. Je serai fortaisQ de m'instruire sur cet objet. — Non, en vérité, je n'ai rien écrit. — Nous ne nous presserons donc pas de délibérer sur la guerre. J'avoue que c'est un article dont les détails sont immenses : c'est ce qui vous a empêché d'en faire votre étude dès les premiers temps de votre administration.

— Mais je vois bien, ajouta-t-il, que vous avez pris des mesures pour la défense du pays : vous savez quelles garnisons sont nétessaires, quelles autres ne le sont pas ; les unes sont trop nombreuses, les autres trop faibles ; rien de cela n'a pu vous échapper. Vous augmenterez celles qui ne sont pas assez fortes, vous retirerez celles qui ne sont pas nécessaires. — Pour

114 LES ENTHSTIENS

moi, je suis d'avis de les retirer toutes : car, à la manière dont elles gardent le pays, on peut dire que Tennemi n'y ferait pas plus de ravage. — Mais si le pays n'est plus gardé, vous sentez bien qu'il va devenir la proie du premier qui voudra s'en saisir. D'ailleurs, avez-vous visité vous-même les garnisons ? ou comment savez-vous quelles font si mal leur devoir? — Je le soupçonne. — Des soupçons ne suffisent pas : quand nous aurons quelque chose de plus que des conjectures, nous proposerons au peuple de supprimer les garnisons. — Ce sera peut-être ce qu'on pourra faire demieux.

— Je sais, ajouta Socrate, que vous n'avez pas visité les mines d'argent. Il serait bon cependant que vous pussiez dire pourquoi elles rapportent moins qu'elles ne faisaient autrefois. — Il est vrai que je n'y ai pas encore été. — On dit que l'air en est malsain : c'est une fort bonne excuse que vous pourrez donner ([uand il s'agira de délibérer sur cette partie. Mais je suis sûrdumoinsquevous avez soigneusement examiné combien de temps le blé qu'on recueille dans le pays peut nourrir la ville, et combien on en consomme (le plus chaque année. Si vous n'étiez pas instruit là— dessus, nous risquerions foi^t d'éprouver la disette ; mais, avec les connaissances que vous avez acquises, vous saurez prévenir nos besoins, et nous vous devrons notre conservation.

— Mais, Socrate, on ne finirait jamais, s'il fallait outrer dans tous ces détails. — Cependant on n'est pas même capable de gouverner sa maison, si l'on n'en connaît pas les besoins, si l'on ne sait pas les moyens

DK SOGRATK. illi

d'y subvenir. Notreville contient pins de dix mille maisons, et ce n'est pas une chose aisée que de vouloir les gouverner toutes. Que n'avez-vous essayé d'abord de relever la maison de votre oncle? elle en a bon besoin. Après avoir rétabli ses affaires, vous vous seriez élevé à de plus grandes choses. Si vous ne pouvez rendre service à un seul homme, comment pourrez-vous être utile à tout un peuple ? Quand on ne peut soulever un fardeau de cent livres, il ne faut pas essayer de porter une charge encore plus pesante. — Je n'aurais pas manqué non plus de rendre de grands services à mon oncle ; mais il n'a pas voulu m'écoute r.

— Comment ! reprit Socrate, vous n'aurez pu vous faire écouter de votre oncle, et vous serez capable de soumettre à votre volonté tous les Athéniens, et votre oncle lui-même qui en fait partie! Prenez-y garde, mon riier Glaucon : vous recherchez la gloire ; craignez de vous attirer tout le contraire. Ne voyezvous pas combien il estdangereux déparier de ce qu'on ne sait pas , d'entreprendre des choses dont on n'a pas même les principes? Voyez ceux qui parlent, qui agissent sans savoir : vous paraissent-ils obtenir des éloges? ou ne sont-ils pas accablés de reproches? Trouvez-vous qu'on les respecte ?Non ; ils sont couverts de mépris. Regardez les hommes sages ; ils ne disent pas nu mot, ilsne font pas une action sans bien connaître les conséquences de ce qu'ils font, la force de ce qu'ils disent. Vous verrez que, dans toutes circonstances, ceux qui réunissent les suffrages, (|ui s'attirent l'admiration, sont précisément les hommes lf>s

liO LES ENTRETIENS

plus éclairés, et que les ignorants ne recueillent que de la honte et de Topprobre. Vous aimez la gloire ; vous voulez vous faire admirer de votre patrie* travaillez à vous instruire avant que d'entreprendre. Quand vous l'emporterez sur les autres par vos lumières, entrez alors dans les affaires de Tétat : je ne serai pas étonné que, sans beaucoup depeine, vous ayez les plus grands suc(îès

Socrate regardait Charniide, fils d'un autre Glaucon, comme un homme d'un mérite distingué : il lui trouvait bien plus de talents qu'à aucun des citoyens qui fussent alors dans les grands emplois. Fâché de voir qu'il n'osâtni porter laparoledevant le peuple, ni prétendre aux dignités publiques, il lui parla en ces termes :

— Dites-moi, mon cher Cliarmide, si quelqu'un était capable de gagner les couronnes dans les jeux de la Grèce, d'acquérir de la gloii'epour lui-même, et de donner un nouvel éclat à sa patrie, et que cependant il refusât de combattre, quel nom lui donneriez-vous? — Il est clair que ce serait un lâche et un efféminé. — Et s'il existait un citoyen qui eût le talent des grandes affaires, qui fût capable, s'il voulait s'en charger, de bien servir l'état et de se couvrir luimême de gloire, et qu'il aimât mieux languir dans l'oisiveté, ne mériterait-il pas le même nom? — Peutêtre. Mais pourquoi me fairecette question? — C'est que je vous crois des talents; c'est que je vous vois

nE SOCRATE. I i 7

redouter les affaires ; c'est eiilrft que vous êtes obligé d'y prendre part en qualité decitoyeu. — Eh! quelles preuves avez-vous de ma capacité, pour me parler ainsi? — Vos entretiens avec nos magistrats. Vous eommuniquent-ilsquel(|ues affaires? je vois que vous leur donnez de bons conseils : font-ils des fautes? je m'aperçois qu'elles ne vous échappent pas.

— 11 est bien différent , Socrate, de soutenir des ♦entretiens particuliers, ou de parler devant une multitude. — Cependant quand on sait calculer, on peut aussi bien dresser un compte sous les yeux d'une foule de spectateurs que dans la solitude ; et les musiciens qui jouent le mieux du luth quand personne ne les écoute , l'emportent en public sur tous leurs rivaux. — Ignorez-vous donc que la honte et la timidité sont naturelles à l'homme , et qu'elles prennent sur nous bien plus d'empire dans les assemblées publiques que dans les entretiens particuliers ? — Eh bien , je vais vous montrer que ce ne sont pas les plus sages des citoyens , que ce ne sont pas les personnages les plus puissants de l'état qui vous intimident ; mais que vous rougissez de parler devant la partie la plus faible , la moins éclairée de la nation.

Quels sont en effet ces juges redoutables qui vous en imposent ? des foulons , des cordonniers , des maçons, des chaudronniers, dos laboureurs , des petits marchands , des colporteurs , des brocanteurs : car voilà le^ graves personnages qui composent rassemblée du peuple. Je crois voir un savant maître d'escrime qui craindrait de .se mesurer avec un ignorant.

I I 8 LKS KXTKETIENS

Vous parlez avec focilité devant les plus illustres citoyens ; plusieurs d'entre eux affectent pour vous peu d'cotime sans pouvoir vous intimider ; vous l'emportez sur ceux qui font leur état de parler en public : et vous craignez de vous faire entendre devant une multitude qui ne s'est jamais occupée des affaires d'état , et qui est bien loin d'avoir pour vous du mépris ! Vous craignez peut-être qu'elle ne vous tourne en ridicule ?

— Eh ! ne voyez-vous pas en effet , Socrate , que , dans les assemblées du peuple , on se moque souvent de ceux qui parlent le mieux ? — Et ces hommes importants que vous fréquentez ne raillent donc jamais ? En vérité, je vous admire ! Vous qui savez si bien repousser leurs railleries, vous croyez n'avoir aucun moyen de vous mesurer avec la populace ! O mon estimable ami ! apprenez à vous rendre justice. Garantissez-vous d'un défaut qui est celui de la plupart des hommes : ils scrutent d'un œil curieux les actions des autres , et ne s'avisent jamais de s'examiner. Cette indolence est indigne de vous. Employez toute votre énergie à vous considérer, à vous connaître ; et si vous pouvez rendre quelque service à votre patrie , ne l'abandonnez pas. Le bien qu'elle recevra de vous se répandra sur tous les citoyens, sur vos amis et sur vous-même.

DK SOCRATF. I I \)

Arislippe, que Socrate avait quelquefois réduit au silence, avait biea envie de Tenibarrasser à son tour * par des questions captieuses. Socrate ne répondit pas en homme qui se tient sur ses gardes et qui craint que ses paroles ne soient inter\erties. 11 avait un plus grand objet , celui de rendre cet entretien utile à ses auditeurs , et il parla de manière à les éclairer sur leurs devoirs.

Aristippe lui demanda s'il connaissait quelque chose de bon. Si Socrate avait répondu que c'est une bonne chose que fa boisson , la nourriture , la richesse, la santé, la force, le courage, il se préparait à lui démontrer que c'est quelquefois un mal. Mais Socrate, considérant que nous cherchons surtout à nous délivrer de nos incommodités, lui fit la réponse la plus convenable. — Me demandez-vous, lui dit-il, si je connais quelque chose de bon pour la fièvre ? — Non. — Pour les maux d'yeux? — Pas davantage. — Pour la faim ? — Pas encore. — Si vous entendez quelque chose de bon qui ne soit bon à rien, je ne le connais ni n'ai besoin de le connaître.

Aristippe changea de batterie et lui demanda s'il connaissait quelque belle chose. — J'en connais , et l>eaucoup, répondit Socrate. — Et toutes ces belles choses sont-elles semblables entre elles ? — 11 y en a qui diffèrent des autres autant qu'il est possible. — Kt comment ce qui diffère du beau peut-il être beau?

iSO LES ENTRETIENS

— Rien n'est plus simple. Un bouclier est fait pour défendre le corps : il a sa beauté ; niais cette beauté est bien différente de celle d'un javelot dont la belle proportion doit le rendre propre à être lancé avec autant de force que de vitesse. — Mais vous me répondez comme si je vous demandais sM y a quelque chose de bon. — Eh ! croyez-vous que le bon et le beau ' soient deux choses différentes? Ignorez-vous que tout ce (pii est l)eau, relativement à un objet , est bon par rapport à cet objet même ? La vertu n'est pas bonne dans une occasion, et belle dans une autre. L'homme qu'on appelle beau à certain égard est bon à ce même égard, et les proportions qui constituent la beauté de son corps en font aussi la bonté. Tout ce qui peut être destiné à quelque usage est bon et beau relativement à Tusage auquel il est destiné.

— Vous trouvez donc, reprit Aristippe, qu'un panier à mettre des ordures est une belle chose? — Assurément, s'il est fait comme il doit l'être pour y mettre des ordures ; et un bouclier d'or est fort loin d'être beau, s'il n'est pas propre à garantir le coi'ps.

— D'où il faudra conclure que les belles choses peuvent en même temps ne l'être pas. — Sans doute, et que le bon peut aussi être mauvais. Ce qui est bon pour apaiser la faim est souvent mauvais pour guérir la jSèvfe, et ce qui est bon pour la fièvre est trèspeu convenable pour soulager l'appétit. Un genre de beauté est nécessaire pour la course, et ne conviendrait pas du tout pour la lutte : ce qui est beau à la lutte serait fort laid à la course. Les choses sont belles et bonnes pour l'usage auquel elles conviennent ;

DE SOCRATE. I2fl

elles sont laides et mauvaises pour T usage auquel elles ne conviennent pas.

Socrate soutenait que la coniniod!té d'un éditiee en constitue la véritable beauté , et c'était donner Iv meilleur principe de construction.

Quand on fait bâtir une maison , disait-il , ne veut-on pas qu'elle soit en même temps fort agréable et très-commode ? On ne pouvait en disconvenir. H est bien agréable , ajoutait-il , qu'elle soit fraiche pendant Tété , et chaude pendant Thiver. C'est encore un point qu'on n'avait garde de lui nier. — Eh bien 1 continuait-t-il, quand les maisons regardent le midi , le soleil pénètre en hiver dans les appartements ; et, en été, se trouvant élevé perpendiculairement au dessus de nos tètes , il passe par dessus les toits , et procure de l'ombre. Il faut, par conséquent, donner de l'élévation aux édifices qui regardent le midi, pour que les appartements puissent recevoir le soleil en hiver, et tenir fort bas ceux qui sont exposés au nord , afin qu'ils soient moins battus des vents les plus froids. En un mot , le plus beau , le plus agréable des édifices est celui qui fournit la plus agréable retraite en toute saison, et dans lequel on renferme avec le plus de sûreté ce qu'on possède. I^s peintures, les ornements variés fttent bien plus de plaisirs qu'ils n'en procurent.

Les chapelles et les temples, disait-il, doivent être

I2i LES KNTRKTIËNS

élevés dans des endroits [mui lViî(|iientés et très-api>areiits : car il est agréable à ceux qui veulent faire leur prière de voir le lieu saint ; il leur esl agréable d'en approcher sans se souiller.

Ou lui demandait si le courage est une qualité naturelle ou acquise.

— Comme on voit, répondit-il, des corps qui sont naturellement plus robustes que d'autres, et qui résistent bien mieux aux fatigues, je crois que la nature forme aussi des âmes plus fermes que les autres et plus capables d'affronter les dangers : car je vois des hommes nés sous les mêmes lois , élevés dans les mêmes mœurs , différer beaucoup entre eux par le courage. Mais je crois que la valeur naturelle peut être augmentée par l'instruction et Texercice. Il est clair que les Scythes et les Thraces n'oseraient attaquer les Lacédémoniens avec la pique et le bouclier , et que les Lacédémoniens ne tenteraient pas de résister aux ïhraces en s' armant comme eux d'écus échancrés et de javelots , ni de se présenter devant les Scythes en adoptant les flèches, que ce peuple sait lancer avec tant d'adresse. Je vois qu'en tout les hommes différent naturellement les uns des autres ; je vois qu'en tout ils font des progrès par l'exercice : et je conclus que les hommes les plus favorisés et les plus maltraités de la nature doivent prendre

UK SOCRATË.

des leçons s'ils veulent exceller dans quelque partie que ce soit.

XIH.

H ne séparait pas le savoir de la bonne conduite, et regardait comme savant et comme bien réglé dans i>es mœurs celui qui connaît le bon et Thonnête, qui sait le pratiquer , et fuir tout ce qui est honteux. On lui demanda s'il regardait comme des gens instruits ceux qui savent bien ce que Ton doit pratiquer , et ([ui font tout le contraire. — Ils ne sont pas moins ignorants que déréglés , répondit-il. Si nous savon; discerner entre toutes les actions que nous pouvons faire celles qui nous sont les plus avantageuses, nous ne manquerons pas de les choisir : quand on fait le mal , on n'est donc pas moins ignorant que coupable.

Il assurait que la justice n'était qu'une science ; il en disait autant de toutes les vertus. Toutes les actions justes et vertueuses , disaitr-il , réunissent une bonté parfaite aux charmes de la beauté. A-t-on la science nécessaire pour les connaître? il n'est plus possible de leur rien préférer. Cette science manquet-elle? on veut en vain les pratiquer : on cherche à faire des essais ; on ne fait que des fautes. Puisqu'on ne peut rien faire de beau , de bon , d'honnête , que par la vertu , il est certain que la vertu elle-même pst une science qu'il faut posséder.

124 * LKS ENTRETIENS

11 regardait bien la folie comme contraire à la sagesse, cependant il ne traitait pas l'ignorance de folie. — Mais ne se pas connaître soi-même, et croire que Ton sait ce qu'on ignore, c'est, disait— il, toucher de près à la démence. Le vulgaire, ajoutait-il, ne regarde pas comme des insensés ceux qui se trompent sur des objets inconnus au commun des hommes : mais il traite de fous ceux qui se trompent dans des choses qui sont connues de tout le monde. On appelle insensé celui qui se croit trop grand pour passer sous la porte d'une ville sans se baisser, qui présume assez de sa force pour essayer d'enlever des maisons, qui entreprend enfm des choses dont tout le monde reconnaît l'impossibilité : mais ne fait-on que de petites fautes , on n'est pas traité de fou par le vulgaire. Comme il ne donne le nom d'amour qu'à la plus violente affection , il ne donne le nom de folie qu'à la plus forte démence.

L'envie , disait-il en réfléchissant sur cette passion, est un sentiment douloureux qui n'est causé ni par les malheurs d'un ami , ni par la prospérité d'un ennemi. Il ne traitait d'envieux que ceux pour qui le bonheur de leurs amis est un sujet de douleur. Comment, lui dirent quelques personnes, peutr-on sentir l'amitié et souffrir du bonheur de celui qu'on aime? Remarquez, leur répondit-il, que bien des

DE SOCRATË. 42r>

gens ont une singulière conduite eu amitié : ils sont incapables d'tibandonner leurs amis dans le malheur : ils leur donnent des secours dans leurs afflictions, et se désolent quand ils les voient heureux. Il ajouta qu'un sentiment si bizarre ne pouvait entrer dans le cœur du sage , et n'était fait que pour Tâme d'un sot.

— Qu'est-ce que Toisiveté? disait-il. Je vois que la plupart des hommes sont toujours en action ; car enfin les joueurs de dés y les bouffons , ne restent pas à ne rien faire , mais ils n'en sont pas moins des fainéants , car ils pourraient faire quelque chose de mieux. Quand on fait le mieux, on ne trouve pas le loisir de le quitter pour s'adonner au pire ; et , si on le fait , on est bien coupable , puisqu'on ne manquait pas d'occupation.

A quoi , lui demandait-on , l'homme doit-il surtout s'appliquer? — A bien faire. — Y a-t-il des principes pour faire fortune? — Non; car faire fortune n'est autre chose que ne rien faire du tout , Trouver son bien-être sans le chercher , voilà ce que j'^appelle faire fortune ; devoir son bonheur à ses soins , à son travail , c'est ce que j'appelle une bonne conduite : avoir une bonne conduite , c'est faire le bien. Je regarde comme des hommes estimables et chéris des dieux, le lîiboureur qui travaille bien la

l!2() I.KS fiNTRETIK?(S

terre, le médecin qui pratique bien l'art de guérir, l'homme d'état qui doit à ses études de bons princi* I>es du gouvernement. Ne rien faire , ou ne faire rien d'ulile , c'est être indigne de plaire aux dieux.

Pour être roi, disait-il, il ne suflit pas de porter un sceptre, d'avoir réuni les suffrages d'une nation, d'avoir été favorisé par le sort, d'être monté sur le trône par la force ou par la ruse : c'est la science de régner qui fait seule les rois.

On convient que le devoir d'un souverain est d'ordonner ce qu'il est utile de faire ; celui des sujets , d'obéir : mais il n'en faut pas conclure que les rois n'aient pas besoin de conseils. S'il se trouve dans un vaisseau un homme plus habile que les autres, il donne des ordres ; les matelots et le pilote lui-même ne refusent pas de les suivre. Le maître d'un champ suit les lumières de son laboureur qui en sait plus que lui ; les malades obéissent au médecin ; ceux qui veulent s'exercer , aux maîtres d'exercices. Pour oser même prendre sur soi de diriger ses propres affaires; il faut se sentir les connaissances qu'elles exigent. Manquent-elles ? on obéit aux habiles gens qu'on peut rencontrer : on les mande souvent de fort loin pour se mettre à leurs ordres , pour faire ce qu'ils proscrivent. Les femmes elles-mêmes (omiuandent

DK StMlRAïK. i27

aux hommes dans les travaux qiii|COUvieiiuentà leur sexe, parce qu'elles s'y connaissent, et que les hommes n'y entendent rien.

Si on lui objectait qu'un tyran est maître de ne pas suivre les bons avis qu'on lui donne : A quel prix , répondait-il, lui est-il permis de ne les pas suivre? Ne voyex-vous pas que la punition est toute prête , quand il refuse de les écouter î Rejette-t-il un sage conseil? il fait des fautes : et il n'en peut faire aucune sans en être puni.

11 peut ôter la vie au plus sage de ses conseillers : cela est vrai ; mais en donnant la mort à ceux qui lui prêtent le plus ferme appui , croyez-vous qu'il ne soit pas puni? croyez-vous même qu'il le soit légèrement? Trouvera-t-il sa sûreté dans une telle conduite? Non : elle ne peut qu'entraîner sa ruine.

XVlï.

11 ne négligeait pas de converser avec les artistes , ot ses entretiens ne leur étaient pas inutiles.

Il alla voir un jour le peintre Parrhasius. — La peinture , lui dit-il , n'est-elle pas une représentation des objets visibles? Vous imitez avec des couleurs les enfoncements et les saillies , le clair et l'obscur, la mollesse, la dureté, le poli ; il n'y a pas jusqu'à la fraîcheur de l'âge et sa décrépitude qui ne soient exprimées dans vos ouvrages. — Cela est vrai. — Et si

VOUS voulez représenter une beauté parfaite , coinme il est difficile de trouver des hommes qui n'aient dans les formes aucune imperfection, vous rassemblez les b$>autés de plusieurs modèles pour en faire un tout accompli. — Tel est notre procédé. — Mais quoi ! ce qu'il y a de plus aimable dans le modèle , ce qui lui gagne la confiance et les cœurs, ce qui le fait désirer , le caractère de Tâme enfin , parvenez-vous à l'imiter, ou faui-il le regarder comme inimitable * ? — Eh! comment le représenter, puisqu'il ne dépend ni de la proportion , ni de la couleur , ni d'aucune des choses que vous avez détaillées ; puisqu'enfin il ne tomije pas sous le sens de la vue? — Mais ne remarque-t-on pas dans les regards tantôt la douceur de l'amitié, tantôt l'indignation de la haine? — Cela est vrai. — Il n'est donc pas impossible de rendre ces expressions dans les yeux. — J'en conviens. — Trouvez-vous le môme caractère de physionomie dans ceux qui prennent part au bonheur ou au malheur de leurs amis , et dans ceux qui n'en sont pas touchés? — Non , assurément. Dans le bonheur de nos amis, la joie se peint sur notre visage; et la tristesse, dans leur infortune. — Voilà donc encore des passions qu'on peut représenter. La noble fierté , l'or-

' Socrate qui avait été sculpteur dans sa jeunesse, ne peut être soupçonné cI*avoir parlé des arts sans s^y connaître. On doit donc ini'érer de sa conversation avec Parrbasius que, de sou temps, \e» peintres et les sculpteurs ne s'étaient pas encore appliqués à exprimer dans leurs ouvrages les passions de Tâme ; et Ton peut soupçonner que les Grecs furent redevables de cet,te belle partie de Part aux entretien» de notre sage avec les artistes.

' DE SOCRATR. I2ÎÏ

^ueil,rhiimilité, la modestie, la prudence, la rusticité, la pétulance , la bassesse , tout (îela se fait remarquer sur le visage et dans le geste ; tout cela se reconnaît dans l'action et même dans le repos. —

) Vous avez raison. — Nouveaux caractères que r.art peut exprimer. — Je Tavoue.* — Et qui croyez-vous qu'on aime le plus à voir? Sont-ce les hommes qui se font remarquer, par un caractère doux, heureux, aimable , ou ceux qui n'offrent que des inclinations ^haïssables, méchantes et honteuses? — Il y a bien

. de la différence.

XVIU.

Il allait quelquefois à l'atelier de Cliton le statuaire, et s'entretenait avec cet artiste. — Je vois bien , lui dit-il un jour , que vous ne représentez pas de la même manière l'athlète qui dispute le prix à la course, et celui qui s'exerce à la lutte, au pancrace , ou au pugilat.. Mais le caractère de vie que j'admire dans vos statues , ce caractère qui charme surtout les spectateurs, comment parvenez-vous à l'exprimer?

Comme Cliton hésitait et tardait à répondre : — Je vois ce que c'est, continua Socrate; vous conformez votre ouvrage à ce que vous offrent vos modèles vivants, et c'est par cette justesse d'imitation qu'il paraît vivre comme eux. — Voilà tout mon secret. — ^ Nos mouvements font élever certaines parties, tandis

130 LES KNTRKTfKNS

([lie «Tauti^es s'abaissent; ils forcent certains muscles à fléchir , à se gonfler , tandis que leurs antagonistes s'étendent : c'est en exprimant ces effets que vous donnez à Touvrage de Tart la ressemblance de la vérité.. — C'est cela même. — Cette imitation si précise de l'action des corps et de leurs divers mouvements ne fait pas peu de plaisir aux spectateurs. — C'est la source des effets de l'art. — Il faut donc exprimer la menace dans les yeux des combattants , et la joie dans le regard des vainqueurs? — C'est le devoir du sta-s tuaire. — Il est donc aussi de son devoir d'exprimer ^ par les formes tous les mouvements de l'âme.

Un jour il entra dans la boutique de l'armurier Pistias , qui lui montra des cuirasses très-bien faites. — Voilà, dit-il, une excellente invention, mon cher Pistias : avec cette armure , les parties qui ont besoin d'être défendues se trouvent couvertes , et les bras conservent toute leur liberté. Mais , dites-moi , pourquoi vendez-vous vos cuirasses plus cher que les autres armuriers, quoiqu'elles ne soient ni plus fortes ni plus magnifiques? — C'est que les miennes sont mieux proportionnées. — Est- ce par le poids , est-ce par la mesure que vous jugez de cette proportion? Si vous voulez que vos cuirasses puissent servir , je pense que vous ne les faites pas toutes semblables. —

DE SOCIIATK. I5i

Xon, assurément. Si elles étaient toutes dans les mêmes proportions , elles ne pourraient servir à tout le monde. — Mais il y a des corps bien proportionnés, ei d'autres qui le sont fort mal. — Cela est vrai, — Comment donc faites-vous pour que vos cuirasses aillent bien à des corps mal proportionnés et qu'elles soient d'une belle proportion? — Elles ont la meilleure proportion qu'elles doivent avoir , précisément parce qu'elles leur vont bien.

— Je vous entends : vous ne considérez pas ici la beauté de la proportion en elle-même ; mais par rapport à son utilité. Ainsi vous direz qu'un bouclier est bien proportionné , s'il est commode à celui qui doit s'en servir : on en peut dire autant d'un manteau ou d'autres choses semblables. Il y a peut-être dans cette convenance un autre avantage qui n'est pas à mépriser. — Ne refusez pas de me l'apprendre. — C'est (ju'une armure qui va bien à celui qui la porte le fatigue moins de son poids , sans être en effet plus légère que celle qui ne lui va pas bien. Celle-ci est incommode et difficile à porter , ou parce qu'elle ne s'ajuste pas bien à la forme des épaules, ou parce qu'elle presse fortement quelque partie du corps. L'autre se partage avec un juste équilibre sur les clavicules, sur les épaules , sur le dos, sur la poitrine , sur l'estomac ; on dirait que ce n'est pas un fardeau étranger, mais un appendice du corps. — Et voilà pourquoi je mets un ^rand prix à mes ouvrages. Je sais que bien des gens aiment mieux acheter des cuirasses bien peintes, bien dorées. — Si elles ne s'ajustent pas à leur corps , je trouve que c'est acheter

15â LES ENTRETIENS

une iiieoinmodité couverte d'ornements et de dorure !

— Mais comme on n'est pas toujours immobile, que tantôt on se courbe, tantôt on se redresse, comment des cuirasses trop justes peuvent-elles se prêter aux mouvements? — Elles ne le peuvent pas. — \o\\s dites donc que des cuirasses qui vont bien au corps ne sont pas celles qui le pressent pour en montrer toutes les formes, mais celles qui ne font de mal dans aucune attitude du ix)rps? — C'est vous-même qui le dites , et vous savez à présent tout le fin de mon mélier.

Il y avait à Athènes une fort belle femme nommée Théodote', qui n'était pas de l'humeur la plus sévère. Quelqu'un parlait d'elle chez Socrate, et soutenait qu'il n'y avait pas de paroles capables d'exprimer sa beauté. Il ajouta que les peintres la prenaient pour

' En lisant cet entretien de Socrate avec une coortisane, il faut se rappeler que sa méthode était de tirer des exemples des premières conditions et des professions les plus méprisées, pour prouver qu^on ne peut se faire aimer des autres que par le bien qu'on leur fait. D'ailleurs, dans le temps de Socrate, dans ce siècle de corruption où les courtisanes tenaient un rang dans l'état, il n'était pas indigne du moraliste de leur apprendre les vertus qui leur restaient encore à pratiquer après avoir abjuré celles de leur sexe. Ainsi Socrate, eu feignant de louer Théodote, lui fait entendre ce qu'elle doit faire ; partager le malheur et la joie de ses amants , les visiter, les soulager dans leurs maladies , pay^r, dans l'occasion , leurs bienfaits de re«

DR SOCRATR. 150

modèle , et qu'elle ne leur faisait pas un seeret de ses charmes.

-*I1 faut aller la voir, dit Socrate ; car s'il n'y a pas de paroles qui puissent exprimer sa beauté , vous ne nous en donnerez qu'une idée fort imparfaite, et nous. perdrons notre temps à vous entendre. — Al- JoDs-y dans Tinstant , dit celui qui avait parlé le premier , nous vous suivrons.

Ils y allèrent en effet , et purent admiuer à leur gré tous ses charmes ; car , en ce même moment , un peintre en faisait son étude. Quand il eut cessé de travailler : Est-ce à nous , dit Socrate à ceux qui raccompagnaient, d'avoir obligation à Théodote quia déployé devant nous les trésors de sa beauté? Est-ce elle qui nous doit de la reconnaissance , parce que nous avons senti tout le prix de ses charmes? Si elle a gagné le plus à se soumettre à notre admiration , c'est à elle d'avoir de la reconnaissance : c'est à nous, si nous avons gagné plus qu'elle à ce charmant spectacle. Quelqu'un ayant remarqué qu'il parlait juste : Je conviens , ajouta-t-il , qu'elle ne gagne avec nous que des éloges ; mais ces éloges , nous les répandrons, et ils ne lui seront pas inutiles. Pour nous, à qui tant d'appas secrets ont été dévoilés, nous n'em-

lour, n'exiger d'eux que ce qiiMls peuvent donner aisément. Lors niétne qu'il semble lui donner des leçons de coquetteri ' , il prouve qu'il ii*y a point de plaisirs sans la modération. Tout cet entretien semble n'être qu'un badinage, on y trouve même ce ton de plaisante* rie railleuse que les Français de notre siècle se sont avisés d'appeler du persifHage : mais sous cette écorce légère sont cachées des vérités morales*

15i LKS KNTKKTIKNS

porterons que des désirs et des touriueiUs ; et désormais esclaves de Théodote , c'est à nous de reconnaître son empire. — A ce compte , repartit la belle-cou rtisane , je vois bien que c'est à moi de vous avoir obligation.

Quand Socrate la vit ensuite superbement paréo , quand il vit auprès d'elle sa mère vêtue d'une manière peu commune, de nombreuses esclaves toutes proprementjiabillées, et toutes se disputant de beauté , des appartements ornés avec autant de richesse (|ue de goût : Faites-moi une confidence, belle Théodote , lui dit-il ; auriez-vous des terres ? — Je n'en ai aucune. — Vous avez donc quelque maison d'un bon revenu ? — Pas davantage. — Ah ! j'entends ; vous avez des esclaves habiles dont le travail vous rapporte beaucoup. — Je n'en ai pas un. — Mais comment donc pouvez-vous suffire à vos dépenses? — Si je me fais un ami, il trouve son plaisir à m'obliger , et je n'ai pas d'autre revenu. — Vos amis font vos richesses ! c'est la plus belle de toutes , et bien préférable aux plus riches troupeaux. Mais vous abandonnez-vous à la fortune ? AtteiKlez-vous que les amis volent autour de vous comme des essaims d'abeilles , ou n'employez-vous pas quelque artifice pour les attirer ? — Eh î comment voulez-vous que j'invente des artifices ? — Bien plus aisément qu'une faible araignée. Vous voyez comme elle se procure une subsistance assurée : elle tisse une toile sulHile ; les mouches y tombent et deviennent sa proie. — Vous me conseillez donc aussi de tendre des filets pour prendre des amis ?

DK SOCRATE. I .">%

— Il ne faut pas croire , répondit Socrate , qu'on doive aller sans art à la chasse des amis, la plus précieuse de toutes les proies. Voyez combien d'adresse on emploie pour chasser aux lièvres : cependant les chasseurs ne se promettent qu'une proie de peu de valeur. Ils savent que les lièvres paissent pendant la nuit ; ils se procurent des chiens capables de chasser dans les ténèbres. Les lièvres prennent la fuite i)endant le jour : on a d'autres chiens qui Iqs sentent ati fumet et les arrêtent quand ils retournent au gite. Le lièvre court avec une telle rapidité, que l'œil |>eut à peine le suivre : on a des chiens légers qui le gagnent à la course. Quelquefois encore il échap|)e : ntais on tend des filets dans les sentiers ; il y tombe et se trouve pris.

— Voilà bien des moyens pour prendre des lièvres, dit ïhéodote ; mais je ne vois pas lequel pourrait me servir à prendre des amis. — Je sais bien que vous ne les poursuivrez pas avec des chiens : mais il faudrait trouver quelqu'un d'assez adroit pour suivre à la piste et pousser dans vos filets les richards sensibles aux charmes de la beauté. — Eh ! j'ai donc des filets? — Si vous en avez ! vos attraits qui ont tant de force pour envelopper votre proie ; votre esprit qui vous inspire des paroles capables de plaire ; des regards faits pour enchanter ; cet esprit qui vous apprend à recevoir avec tant de douceur ceux qui vous aiment , à repousser les téméraires trop peu dignes de sentir le prix de vos beautés , à ne pas ressentir le bonheur de vos amis moins vivement (ju'ils ne l'éprouvent eux-mêmes , à marquer une

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bienveillance sans bornes à ceux qui se sont livrés à vous tout entiers , à leur accorder de si aimables soins dans leurs maladies , à leur rendre visite , à leur montrer une sensibilité qui leur fait oublier leurs maux pour ne sentir que leur amour. Je sais qu'auprès de vous on n'éprouve pas moins de tendresse que de douceur : et si vous avez des amants illustres, ce ne sont pas seulement des paroles enchanteresses , c'est la bonté de votre cœur qui les retient dans vos chaînes. — Mais je n'emploie aucun des artifices dont vous parlez.

— 11 n'est cependant pas indifférent, belle Théodote , de saisir le caractère de celui qu'on veut atta— cfuer. Vous ne vous ferez pas un ami , vous né le retiendrez pas par la force : c'est une proie qu'on prend et qu'on arrête par les bienfaits et les plaisirs. — Ce que vous dites est bien vrai. — Il faut d'abord vous contenter de ne demander à ceux qui vous aiment que ce qu'ils peuvent aisément vous accorder : il ne faut pas négliger de les payer de retour. C'est ainsi qu'ils vous aimeront plus tendrement encore ; c'est ainsi qu'ils vous resteront plus constamment attachés, et qu'ils se plairont davantage à vous faire éprouver de nouveaux bienfaits. Vous savez quel est le plus grand prix qu'ils attendent de leurs soins, et vous n'aurez pas la rigueur de le leur refuser : mais vous voyez que les mets les plus délicieux n'ont aucune saveur quand ils ne la reçoivent pas de l'appétit, et qu'ils inspirent le dégoût quand on est rassasié : est -on pressé de la faim , les mets les plus simples prennent une saveur exquise. IS'offrez donc pas les

aliments de l'amour à vos aiiiaiits rassasiés : laissez à leurs desîrs le temps de renaître. Ne vous hâtez pas même de satisfaire leurs désirs naissants : entretenezles par les charmes de Tespérance ; toujours disposée en apparence à répondre à leurs vœux, sachant éluder toujours , jusqu'à ce que leur passion ait acquis la pl|is grande force. Les faveurs reçoivent un nouveau prix , quand elles ont été vivement désirées.

— Vous ne refuserez donc pas, Socrate, de m'aider à me fa're des amis ? — Non, si vous parvenez à me persuader. — Et comment y parvenir ? — C'est à vous d'en chercher les moyens, et vous les trouverez si vous avez besoin de moi. — Eh bien , faites-moi donc le plaisir de venir souvent me voir.

Socrate se contenta de plaisanter sur ses occupa- Hons. Il ne m'estpas aisé, lui dit-il, d'en trouver le temps : mes propres affaires et les affaires publiques rie me laissent pas de loisir. J'ai d'ailleurs des maîtresses qui ne me permettent de les quitter ni le jour ni la nuit, et qui savent bien faire usage des philtres et desenchantements que je leur îii montrés. — Quoi ! Socrate sait composer des philtres ! — Eh ! comment croyez-vous qu' Apollodore et Antisthène ne me quittent jamais? Commentcroyez-vous que Cébès et Cimmias viennent de ïhèbes pour me voir? Sachez que eelanepeutsefairesansphiltresetsansenchantements. — Prêtez-moi donc un philtre dont je puisse me servir pour vous attirer. — Maisje ne veux vraiment l)as être attiré près de vous ; je prétends bien que vous veniez me chercher vous-même. — J'irai volon-

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tiers, si vous voulez bien me recevoir. — Je vous recevrai, s'il uV a personne auprès de moi (\ne j'aime plus (fue vous.

11 voyait qu'Épigène, l'un des jeunes gens qui \o fréquentaient , avait fort mauvaise grâce. Que vous avez l'air commun , lui dit-il , mon cher Épigène ! — Un simple particulier comme moi n'a pas besoin de mieux payer de sa personne. — Pas moins que ceux qui combattent dans les jeux olympiques. Si les Athéniens font la guerre , croirez-vous combattre pour peu de chose, quand vous aurez à disputer votre vie contre les ennemis de l'état? Dans le danger des armes, les gens qui se négligent comme vous ne sauvent leur vje qu'en se déshonorant, ou la perdent souvent parce qu'ils n'ont pas la force de la défendre. Plusieurs sont faits prisonniers : ils passent misérablement le reste de leurs jours dans la plus dure captivité ; ou, après avoir payé une rançon supérieure à leur fortune, ils finissent par traîner leur vie dans la douleur et dans la plus profonde misère. D'autres, parce qu'ils manquent de vigueur, paraissent lâches et timides, et se perdent de réputation.

Telles sont les punitions attachées à la faiblesse : vous sen:blent-elles donc méprisables, et croyezvous pouvoir aisément les supporter ? N'est-il donc

|)a$ plus facile et plus doux de se soumettre aux fatigues qu'il faut s'imposer à soi-même pour acquérir (Je la force? Pensez-vous qu'une constitution délicate soit meilleure pour la santé qu'une constitution robuste? qu'elle soit plus utile dans tous les événements que l'on peut éprouver? Méprisez-vous les avantages que procure un bon tempérament? L'homme bien constitué conserve sa santé , jouit de toute sa force , défend sa vie avec honneur dans les combats , se tire heureusement des périls , prête des secours à ses amis, et rend à l'état des services signalés : oii l'aime , il acquiert de la gloire et parvient aux plus grands honneurs : le reste de sa vie s'écoule avec plus de douceur ; et la considération qu'il s'est acquise est un héritage qui ne sera pas inutile à ses enfants.

Si fétat n'ordonne pas de faire publiquement les exercices militaires, ce n'est pas une raison pour les particuliers de les négliger , et ils ne doivent pas s'y appliquer moins assidûment. Ne parlons plus de la guerre : sachez que, dans aucune circonstance de la vie, vous n'aurez à vous repentir d'avoir exercé vos forces et votre adresse. Nous ne faisons rien qu'à l'aide de notre corps ; il est toujours de la plus grande importance qu'il soit bien constitué. Vous croyez lieut-être qu'il a peu de part aux fonctions de l'intel-^ ligence ? Eh ! comment se dissimuler que la pensée |)èche souvent parce que le corps n'est pas bien affecté ? Le défaut de mémoire, la lenteur d'esprit, la Ivresse, la folie même , sont des suites d'une disposition vicieuse de nos organes , et nous font perdre

quelquefois toutes les conuaissaiices que nous avions acquises, l^e corps est-il sain? les organes conservent-ils toute leur vigueur? on n'a pas à craindre de semblables infirmités. Si tels sont les effets d'un mauvais tempérament , il est certain qu'une santé vigoureuse produit les effets contraires : et que ne fora pas un homme de bon sens pour éviter tant de maux et se procurer de si grands avantages?

D'ailleurs n'est-il pas honteux que, par les suites de l'indolence, on arrive à la vieillesse sans savoir jusqu'où l'on aurait pu porter sa force et son adresse? C'est ce qu'on ne peut connaître sans travail , car il ne faut pas croire que ces qualités se développent entièrement d'elles-mêmes.

Quelqu'un venait de faire une politt^sse sansqu'on lui eût rendu le salut. Socrate le vit fort en colère : Hé quoi ! lui dit-il , si vous aviez rencontré un homme infirme, vous ne vous seriez sûrement pas fâché : vous avez rencontré un homme d'un esprit rustique , et cela vous tourmente ! rien n'est plus ridicule.

Un autre se plaignait d'être dégoûté. Je sais , lui dit-il , un bon remède à votre mal. — Eh! quel estil ! — C'est de manger moins : les mets vous parai- Iront plus agréables , vous dépenserez moins pour votre cuisine, et vous vous porterez mieux.

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Je n'ai chez moi que de Teau ctiuiide , lui disait un troisième. — Tant mieux ; elle sera toute prête quand vous voudrez vous baigner. — Mais elle est trop fraiehe pour le bain. — Est-ce que vos domestiques refusent de s en servir pour se baigner et pour boire? — Non vraiment, et je m'en suis souvent étonné. — Quelle est Teau la plus chaude de la vôtre ou celle du temple d'Esculape ? — Oh ! c'est celle du temple d'Esculape. — Vous êtes donc plus difficile à contenter que vos gens et que les malades mêmes. -

Un certain maître avait rudement maltraité son valet. Socrate lui en demanda la raison. — C^omraent ! c'est un gourmand , un paresseux : il n'aime que deux choses : gagner de l'argent et ne rien faire. — Avez- vous examiné quelquefois qui méritait le plus d'être châtié de vous ou de votre valet?

XXUI.

Quelqu'un était effrayé d'avoir à faire le voyage (FOlympie. — Eh ! qu'a donc ce chemin qui puisse vous épouvanter ? Ke passez-vous pas le jour presque entier à vous promener dans votre maison? Que vous arrivera-t-iideplus? Vous vous promènerez, et vous vous arrêterez pour dîner : vous vous promènerez encore , et vous vous arrêterez pour souper et pour vous rej>oser. No savez-vous pas qu'en mcltaiit en-

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semble les promenades que vous faites en cinq ou six jotirs, on peut aller aisément d'Athènes à Olympie ? Au reste, vous ferez mieux de partir un jour plus tôt que de différer ; car il est désagréable d'avoir de trop longues journées à faire , et c'est un plaisir de pouvoir perdre un jour en route. Il vaut mieux se hâter de partir, que d'être trop pressé d'arriver.

Je suis fatigué, disait un autre, d'une longue route que je viens de faire. — Est-ce que vous aviez un paquet à porter? — Je ne portais que mon manteau. — Etiez-vousseul, ou aviez-vous uir valet avec vous ? — J'en avais un. — Portait-il quelque chose? — 11 portait mes hardes et mon bagage. — Et com ment s'est-il tiré d'affaire ? — Je crois qu'il s'en est tiré mieux que moi. — Et si vous aviez eu son fardeau à porter, comment vous seriez-vous trouvé? — Fort mal , assurément , ou plutôt je n'aurais pu le porter. — Comment donc ! votre valet résiste mieux à la fatigue que vous qui devriez être un homme «xercé î

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