‹ Moralistes grecsChapitre 50 sur 81 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Du Gain sordide.

L'amour du gain sordide n'est autre chose que le besoin de gagner à tout prix. Celui qui en est possédé est homme à se priver, en ne mangeant que la quantité de pain qui lui est absolument nécessaire ; à tenter d'enaprunter de l'argent à un étranger qui s'arrête chez lui. Quand il sertà table, ildit qu'il est de toute justice que celui qui découpe ait une part doubl(\ et aussitôt il se la donne. S'il vend du vin -, il le

' On croit que cette dernière phrase, depuis ces mots : En somme, n'est pas de Théophraste.

^ Chez les anciens , les pi-opriétaires de vignes vendaient ou faisaient vendre eux-mêmes le vin qui dépassait la quantité nécessaire à leur consommation. Cet usage existe aujourd'hui à Florence, où les palais les plus somptueux ont une sorte de guichet, au rez-de-chaussée, par on se débite le vin du maître. L'acheteur passe une bouteille avec son argent, et un instant après, on lui rend sa bouteille pleine. En France même, sous Louis XIV, une coutume semblable existait pour les gens de robe , et les ruines de Pompeï attestent encore que ces habitudes d'ordre et d^économîe remontent aux anciens.

27G DL GAIN SORDiDC.

trempe dVau, même pour son ami. Une va voir un spectacle avec ses enfants, que quand les directeurs annoncent que la représentation sera gratuite. S'il voyage aux frais de l'Etat, il laisse chez lui l'argent qui lui est assigné pour les dépenses de route , et on emprunte à ceux qui sont chargés avec lui de la même mission. En chemin, il charge son valet d'un fardean beaucoup plus lourd qu'il ne peut lo porter, et ne lui accorde qu'une ration de vivres bien moindre que celle des autres. Quand il est arrivé, il n'a point (1(^ cesse qu'il n'ait reçu sa part des présents de bienvenue, pour la vendre ensuite. Au bain, s'il se fait frotter d'huile, il dit à l'esclave : « L'huile que tu m'as achetée est ranoo, et il se sert de c^Ue d'un autre. Si quelqu'un de sa maison trouve la plus petite monnaie, il en réclame la moitié en s'écriant : Mercure est commun. Quand il donne son vêtement à nettoyer, il en emprunte un autre à l'un de ses amis, et attend pour le rendre qu'on le lui redemande, etainsi pour tout. C'est lui-même qui distribue les provisions. à si^s gens, et il se sert pour cela d'une mesure économique dont le fond est bombé, et ne manqug jamais d'égaliser le dessus quand elle est pleine. Use fait donner par un ami des objets qu'il revend ensuite. S'il lui faut payer une dette de trente mines, il a toujours quatre drachmes de moins quand il s'agit de payer'. Sises enfants ont manqué d'aller à l'école, à cause

^ If faUait cent drachmes pour faire une mine : le gain de cei homme serait donc dans une proportion de 20 centimes sur I JO francs. I.a mine ayant une valeur de 95 francs de notre monnaie , c'était en n'alité 3 francs 80 centimes sur 2,8;)0 francs.

Î)L* GAIN SORDIUE. 277

(1<* ([uelqiie indisposition, il a soin de diminuer à proportion la somme qu'il paie au maître; et pendant le mois d'Anthestérion, il ne les y envoie point ; car il ne veut pas payer un mois où tant de fêles théâtrales interrompent les études. Si un esclave lui paie en monnaie de cuivre la contribution qu'il exige de lui * , il lui demande quelque chose de plus pour la perte du cuivre sur For ; et il agit de même envers le fermier qui lui rend ses comptes. Quand il arrive à un repas de corps, il demande à prendre sur le service commun une part pour ses enfants, et compte les demi-raves qui sont restées sur la table, de crainte que les esclaves qui les desservent ne les prennent. S'il fait un voyage avec quehiues personnes de sa connaissance, il se sert de leurs esclcives, et pendant ce temps, il loue le sien, sans partager avec personne le profit qu'il en tire. Il va plus loin : si Ton se réunit chez lui pour faire un repas à frais communs, il cherche à soustraire une partie du bois, des lentilles, du vinaigre, du sel et de Thuile de lampe qu'il a fournis. Si l'un de ses amis se marie ou marie sa fille, il se met en voyage pour quelque temps afin de n'avoir point à donner de présent de noces. Et chez ses connaissances il aime à emprunter de ces choses qu'il sait qu'on ne lui redemandera pas, ou qu'on n'oserait recevoir s'il voulait les rendre ' .

' Un maître louait à d'autres ses esclaves , et prélevait un droit sur le produit de leur tra>ail. Ce droit ne pouvait guère se payer eu or ni même en argent.

- Nous avons traduit cette phrase selon le sens que lui donne Schweighîeuser, d'après les corrections de Coray et de Schneider, et qui no;:s semble prt^férablo à tous 1 s autres.

IG

Nous avons adopté pour les Caractères de Théophraste la traduction de La Bruyère comme la plus connue j en nou^ réservant toutefois de la rectifier dans les notes, quand l'illustre traducteur nous a para s'éloigner de sa fidélité au texte, ou de la vérité des mœurs de V ancienne Gi'èce. Po iules deux chapitres xxix et xxx qui n'ont été découverts qw dans le siècle dernier , nous avons emprunté la traduction de M. de Sivry, telle quelle a déjà paru dans notre èihlion de La Bruyère (i 844).

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