TRADUIT PAR NAIGEON
NOTICK SUR ÉPICTÈTE.
T'^jic^ète, philosophe stoïcien dliiérapulis en Phrygle , fui esdav<» «J'Kpaphrodite , aflranchideNérun, que Domitien fit mourir. Le philosophe parut libre daus sa servitude et son maître esclave , ou du moins digne de Têtre. Épictète , avec un corps petit et contrefait, avait une âme grande et forte. Un jour Épaphrodite lui ayant donné un grand coup sur la jambe , Épictète l'avertit froidement de ne pas la rompre. Le barbare redoubla de telle sorte, qu'il lui cassa Tos; le sage lui répondit sans s'émouvoir : Ne vous l'avais-je pas dit que vous
me la casseriez ? Domitien chassa Épictète de Rome; mais il
revint après la mort de cet empereur , et s'y fit un nom respectable. Adrien l'aimait et l'estimait : Marc-Âurèle en faisait beaucoup de cas. Arrien, son disciple, publia quatre livres de discours, qu'il avait entendu prononcer à son maître. C'est ce que nous avons sous le nom iV Enchiridion ou de Manuel, La morale de ce livre est digne d'un chrétien 11 n'était pas permis d'aller plus loin avec les seules lumières du paganisme. Les plus grands saints , saint Augustin , saint Charles Borromée , l'ont lu avec plaisir , et les plus grands libertins avec fruit.
Epictète avait l'âme d'un sage , toujours content dans l'esclavage même. /c«ut«, disait-il, dans la place on la Providence voulait que je fusse : nCen plaindre, c^est V offenser. Les deux pivots de sa morale étaient savoir souffrir et s'abstenir. Il trouvait en luimême les ressources nécessaires pour pratiquer la première maxime. Il regardait avec raison, comme la marque d'un cœur corrompu, d'être consolé dès qu'on voit les autres souffrir les mêmes maux que nous. Quoi? s'écria ce philosophe , si Ton vous condamnait à perdre la tète , faudrait-il que tout le genre humain fût condamné au même supplice....? Uéiuâe delà philosophie exigeait, selon lui, une âme pure. Un homme perdu de débauche desirait acquérir les fonnai.ssanCcs dont Épictète faisait part à scsdisciplos : Insensé , lui
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dit ce philosophe, que veux'tu faire ? Il faut que ton vase soit pur <ivant que d'y rien verser , autrement tout ce que tu y mettras ic corrompra. 11 comparait la fortune à u une femme de bonne maison n qui se prostitue à des valets. 9) Nous avons grand tort, disait ce philosophe, d'accuser la pauvreté de nous rendre malheureux; c'est rambition , ce sont nos insatiables désirs qui nous rendent réellemnit misérables. Fussions-nous maîtres du monde entier , sa possession ne pourrait nous délivrer de nos frayeurs et de nos chagrins : la raison
a seule ce pouvoir Épictèfe soutint le dogme de Timmortalité de
Tâme , sans lequel il ne peut y avoir ni vertu ni morale , aussi forte' ment que les stoïciens ; mais il se déclara contre le suicide , que ces philosophes croyaient permis. Voici la prière qu'il souhaitait de faire en mourant: uDieu, ai-je violé vos commandements? ai-je ahu«:é » des présents que vous m'avez faits? ne vous ai-je pas soumis mes n sens , mes vœux et mes opinions ? Me suis-je jamais plaint de vous? » ai-je accusé votre providence? J'ai été malade parce que vous l'a-
V vez voulu, et je l'ai voulu de même. J'ai été pauvre parce que 7» vous l'avez voulu, et j'ai été content de ma pauvreté. J'ai é:é n dans la bassesse parce que vous l'avez voulu , et je n'ai jamais
V désiré d'en sortir. M'avez-vous vu jamais triste de mon état? M'a-
V vez-vous surpris dans l'abattement et dans le murmure? Je suis
V encore tout prêt à subir tout ce qu'il vous plaira ordonner de moi. r> Le moindre signal de votre part est pour moi uu ordre inviolable. » Vous voulez que je sorte de ce spectacle magnifique; j'en sors , et n je vous rends mille très-humbles grâces de ce que vous avez dain gné m'y admettre pour me faire voir tous vos ouvrages, et pour ■n étaler à mes yeux l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers » .
Epictcte mourut sous Warc-Aurèle dans un âge fort avancé. La lampe de terre dont il éclairait ses veilles philosophiques fut vendue quelque temps après sa mort trois mille drachmes.
MA Ml Kl,
D'ÉPICTETK.
Tout ce qui est dans la nature ou dépend de nous, ou n'en dépend pas. Ce qui dépend de nous, ce sont nos opinions, nos penchants, nos désirs, nos répugnances, en un mot, toutes nos actions ; ce qui n'en dépend pas, ce sont le corps, les biens, la réputation, les dignités, enfin tout ce qui n'est pas notre ouvrage.
Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature ; rien ne peut les forcer ni leur faire obstacle : celles qui n'en dépendent point sont faibles, esclaves, incertaines, étrangères.
Souviens-toi donc que, si tu crois libre ce qui est dépendant par sa nature, si tu regardes ce (pii nVst
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pas en ton j>oiivoir comme une chose qui te soit propre, tu trouveras des obstacles à chaque pas; tu seras affligé, troublé ; tu accuseras les hommes et les dieux : au lieu que, si tu prends seulement pour tien ce qui est réellement à toi, et pour étranger ce qui est à autrui, tu n'éprouveras jamais ni contrainte ni obstacle dans tes actions, tu n'accuseras ni ne blâmeras personne, tu ne feras rien malgré toi, personne ne pourra te nuire, tu n'auras point d'ennemi, et il m* t'arrivera rien de fâcheux.
Si tu aspires en effet à un but si noble, souvienstoi que, pour l'atteindre, il ne faut pas le désirer faiblement ; mais que tu dois renoncer entièrement à de certaines choses, t' abstenir pour un temps de quelques autres, et, surtout, veiller sur toi-même ; caj* si, avec les véritables biens, tu recherches encore les richesses et les dignités, tu n'obtiendras pas même ces derniers avantages, parce que tu as désiré les autres; et tu perdras certainement ceux qui peuvent seuls te rendre libre et heureux.
Ainsi donc, à la vue de quelque accident fâcheux, dis aussitôt : Tu n'es qu'une imagination, et nulhment ce que tu parais. Sers-toi ensuite, pour en dtterniiner la nlesu^^ des règles que tu as appris<'>,
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surtout de la première : examine si ce malheur est du nombre des choses qui sont ou ne sont pas en notre pouvoir; car s'il est de la nature de celles qui ne dépendent pas de nous, dis alors hardiment qu'il ne Ip louche point.
Souviens-toi que la fin de tout désir est d'obtenir ce qu'on souhaite, comme la fin de toute aversion est d'éviter c>e qui en est l'objet; et que l'homme est également malheureux , soit que l'événement réalise ses craintes, soit qu'il ne réponde point à ses désirs. vSi donc ton aversion ne tombe que sur les choses (pii vsont en ton pouvoir, tu n'éprouveras jamais les maux (jue tu crains; mais si tu redoutes la maladie, la pauvreté, la mort, tu seras toujours misérable. Tranquille sur tout ce qui n'est pas en ton pouvoir, crains uni- (juement les choses qui te sont soumises : retranche d'abord tous tes désirs; car, s'ils ont pour objet ce ({ui ne dépend pas de toi, tu seras nécessairement frustré dans tes espérances. Quant aux choses mêmes qui dépendent de toi, tu n'es pas encore en état de connaître celles qu'il est honnête de désirer : contente-toi seulement de ne rien rechercher, de ne rien fuir, qu'avec modération, avec discrétion, avec retenue.
Examine avec attention la qualité de chacune des ciioses qui contribuent à tes plaisirs, qui servent à tes
l)esoiiis, ou que tu aimes; et commence par les plus viles. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi que tu aimes un pot de terre ; car, s'il se casse, tu n'en seras point troublé. Si tu aimes ton fils ou ta femme, souvienstoi qu'ils sont mortels; et si la mort te les ravit, tu n'en seras pas ému.
Avant d'agir, pense à ce que tu vas faire. Si tu vas au bain, représente-toi ce qui s'y passe ordinairement; on s'y jette de l'eau, on s'y pousse, on y dit des injures, on y vole. Tu t'y présenteras avec plus de sécurité, si tu dis : « Je veux me baigner ; mais je » veux aussi conserver mon indépendance, en sup- » portant tout ce que m'impose la nature. » Observe cette maxime dans toutes tes entreprises; par ce moyen, si quelque obstacle t'empêche de te baigner, tu te diras aussitôt : « Je ne voulais pas seulement me » baigner, je voulais encore conserver ma liberté et » mon caractère ; et je ne les conserverais point, si » je ne savais pas souffrir patiemment les insolences » qui se commettent ici. »
Ce ne sont point les choses qui troublent les hommes, c'est l'opinion qu'ils en ont. La mort, par exemple, n'est point un mal ; si c'en était un, elle aurait paru telle à Socrate. C'est Topinion qu'on a de la niorî,
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qui la rend si affreuse. Lors donc que nous sommes traversés ou troublés, n'en accusons que nous-mêmes, c'est-à-dire nos préjugés.
Accuser les autres de ses malheurs, c'est le fait d'un ignorant ; les rejeter sur soi, c'est commencer à s'instruire ; n'en accuser ni les antres ni soi-même, c'est être sage.
Ne t'enorgueillis jamais d'aucun avantage étranger. Si un cheval disait, en se vantant : Je suis beau, on pourrait le supporter ; mais toi, lorsque tu te glorifies d'avoir un beau cheval, sache que c'est de cela que tu te vantes. Or qu'y a-t-illà qui t'appartienne? l'usage seul de ton imagination. C'est pourquoi, si tu sais la régler conformément à la nature, tu pourras alors te glorifier; car au moins tu t'applaudiras d'un bien qui est véritablement à toi.
Comme, dans un voyage sur mer, si ton vaisseau arrive à un port, et que tu descendes pour faire de Teau, tu peux ramasser quelques plantes ou quelques coquillages qui se trouvent sur ta route, mais tu dois toujours penser à ton vaisseau, tourner souvent la tête de ce côté-là, pour être prêt lorsque le patron t'appellera, et, au moindre signal, jeter tout ce que tu as amassé, de peur qu'il ne te fasse lier et mettre
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au fond du vaisseau, comme les bestiaux; de mênip dans le voyage de la vie, si, au lieu d'une coquille on d'un champignon, on te donne une femme ou un enfant, tu peux les accepter ; mais si le patron t'appelle, cours promptement, abandonne tout sans regarder derrière toi. Si tu es vieux, ne t' éloigne pas trop du vaisseau, de crainte que tu ne puisses plus \o rejoindre Vjuand le patron t'appellera.
Ne demande point que les événements se règlent, au gré de tes désirs ; mais conforme tes désirs aux événements : c'est le moyen d'être heureux. ,
XIU. !
La maladie est un obstacle pour le corps, mais non pas pour la volonté, à moins qu'elle n'y consente : lu es boiteux; voilà un obstacle pour ton pied, niais ton esprit n'en est pas moins libre. Si tu fais le même raisonnement sur tous les accidents delà vie, tu trouveras qu'ils sont toujours im obstacle pour quelque autre chose, et non pour toi.
A chaque impression que tu reçois des objets extérieurs, rentre en toi-même, et cherche quelle vertu la
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aature fa donnée pour y résister. Si tu vois un beau eune homme ou une belle fille, tu trouveras en toi la continence pour te défendre de la séduction ; contre la peine ou le travail, tu trouveras le courage ; contre les injures, la patience. Si tu prends cette habitude, les fantômes de ton imagination n'auront plus aucun empire sur toi.
Ne dis jamais sur quoi que ce soit : J'ai perdu cela ; mais dis : Je Fai rendu. Ton fils est mort; tu Tas rendu : ta femme est morte ; tu Tas rendue : ton champ *'a été enlevé ; n'est-ce pas encore une restitution que tu as faite? Mais c'est un méchant qui t'en chasse; eh! que t'importe par qui celui qui te l'a donné le redemande? Pendant qu'il t'en laisse jouir, uses-en comme d'un bien étranger, et comme le voyageur use d'une hôtellerie.
Si tu veux faire des progrès dans la vertu, laisse là tous ces raisonnements : « Si je néglige mes affaires, » je n'aurai pas de quoi vivre ; si je ne corrige pas » mon esclave, il deviendra méchant : » car il vaut mieux mourir de faim, exempt de crainte et de chagrin, que de vivre dans l'abondance, avec de continuelles terreurs ; il vaut mieux aussi que ton esclave soit méchant, que toi malheureux. Commence donc
àt'exercer sur les plus petites choses. On a répandu j ton huile, on a volé ton vin; dis-toi : a C'est à ce » prix qu'on achète la tranquillité ; c'est à ce prix » qu'on vend la constance : on n'a rien pour rien. » Si tu appelles ton esclave, pense qu'il peut ne pas t' entendre, ou, après t' avoir entendu, ne rien faire de ce, que tu lui as ordonné. Par cette conduite ton esclave ne deviendra pas meilleur : mais tu y gagneras infiniment ; tu l'empêcheras de porter à son gré le trouble dans ton âme.