‹ Moralistes grecsChapitre 52 sur 81 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Si tu veux faire des progrès dans la vertu, aïe le courage de passer pour un imbécile et pour un insensé , par le peu de cas que tu fais des biens extérieurs. Ne cherche point à paraître savant : si l'on te regarde comme un personnage , défie-toi de toimême. Sache qu'il est difficile de conserver une volonté conforme à la droite raison , et de s'occuper en même temps des choses du dehors : il faut nécessairement que celui qui s'attache à l'un néglige l'autre,

Si tu desires que tes enfants , ta femme, tes amis, vivent éternellement, tu es un fou ; car c'est vouloir que les choses qui ne dépendent point de toi en dépendent, et que ce qui est à autrui t'appartienne.

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même, si tu exiges que ton esclave ne fasse jais de faute , ce n est pas être moins fou , puisque st vouloir que le vice ne soit plus vice , mais quel- 3 autre chose.

Veux— tu que tes désirs aient toujours leur effet? désire que ce qui dépend de toi.

Notre maître est celui qui a le pouvoir de nous rar ce que nous voulons, ou de nous forcer de faire qui nous répugne. Veux-tu donc être libre ? ne cherche, ni ne fuis rien de ce qui dépend des aues : sinon tu seras nécessairement esclave.

Souviens-toi de te comporter dans la vie comme ans un festin. On avance un plat vers toi : étends imain, et prends-en modestement. L'éloigne-t-on ; e le retiens point. S'il ne vient pas de ton côté, ne lis pas connaître au loin ton désir ; mais attends paiemment qu'on Tapproche. Use de la même modéulion envers ta femme et tes enfants , envers les lonneurs et les richesses ; et tu seras digne alors d'ê- Te admise la table des dieux. Si, pouvant jouir de ?es biens , tu les rejettes et les méprises ; alors tu ne seras pas seulement convive des dieux , mais tu partageras avec eux la souveraine puissance. C'est par

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cette conduite que Diogène , Heraclite , et leurs sed blables, furent justement appelés des hommes divins et Tétaient en effet.

Si tu vois quelqu'un dans la douleur , et pleurad la perte de sa fortune , la mort ou le départ de soi fils, prends garde d'être la dupe de ton imagination et ne va pas croire que cet homme soit malheureii par la privation de ces biens extérieurs : mais rentr aussitôt en toi-même, et fais cette distinction : « C » n'est point ce malheur qui afflige cet homme, pui^ » qu'un autre n'en est point ému ; c'est l'opinioi » qu'il en a. » Fais ensuite tous tes efforts pour guérir de ses préjugés par de solides raisons ; et ma me, s'il le faut, ne refuse point de pleurer avec lui Mais prends garde que ta compassion ne passe au de dans de ton âme, et que cette douleur simulée n devienne réelle.

Souviens-toi que tu es ici-bas comme sur un thé* tre , pour y jouer le rôle qu'il a plu au maître de t( donner. Qu'il soit long ou court, peu importe. Si veut que tu fasses celui du pauvre, tâche de bien représenter ce personnage. Fais-en de même, soil qu'il te confie le rôle d'un boileux, d'un prince, on d'un simple particulier : car c'est à toi de bien jouer

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rôle c[u*on te donne t mais c est à un autre à te choisir.

Si le croassement d'un corbeau présage quelques alheurs, que ton imagination n'en soit point trouée : fais aussitôt ce raisonnement, et dis : « Aucun de ces malheurs ne me regarde , mais plutôt ce corps vil , ou mon bien , ou ma réputation , ou mes enfants , ou ma femme : mais pour moi , il n'y a rien qui ne m'annonce du bonheur , si je le veux ; car, quels que soient les événements , il dépend de moi d'en tirer un grand avantage. »

Veux-tu être invincible ? ne t'expose jamais à un )mbat où tu ne sois pas sûr de remporter la vic- )ire,

Si tu vois un homme comblé d'honneurs, ou élevé une grande puissance , ou distingué par quelques utres avantages, ne te laîsse point éblouir par ces vaies apparences, et ne dis pas qu'il est heureux ; car i le parfait bonheur et le repos de l'esprit consistent ans les choses qui dépendent de nous , les biens orangers ne doivent nous rendre ni envieux ni ja-

loux : et toi-même , lu ne voudras être ni génén (l'armée , ni sénateur , ni consul , mais libre. Or, n'y a qu'un moyen de le devenir, c'est de méprisa les choses qui ne dépendent point de nous.

XXVÏ.

Souviens-toi que l'offense n'est ni dans T insuit ni dans les coups que tu reçois, mais dans ton opinion. Lors donc que quelqu'un te met en colère, sa che que ce n'est pas cet homme-là qui t'irrite, mai l'opinion que tu en as conçue. Tâche donc surtou de ne pas te laisser troubler par les fantômes de t( imaginatiom : car, si une fois tu gagnes du tem si tu obtiens quelque délai , tu seras plus facilemei maître de toi-même.

Que h mort , l'exil , et tout ce qui effraie le plui les hommes, soient sans cesse devant tes yeux ; maiî surtout la mort. Par ce moyen tu n'auras aucum pensée basse et lâche , et tu ne désireras rien ave( trop d'ardeur.

xxvîii.

Tu veux te livrer à l'étude de la sagesse ; attendstoi donc à être sifflé et moqué par la multitude, qui

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dira : « Cet homme est devenu philosophe en un » moment ; d'où lui vient ce sourcil orgueilleux ! » Pour toi , ne montre ni faste ni fierté ; mais attaclietoi fortement à ce qui te paraîtra le meilleur, et restes-y comme si c'était un poste où Dieu lui-même t'eût placé. Souviens- toi de plus que , si tu soutiens ce caractère avec fermeté , ceux qui avaient commencé par se moquer de toi finiront par t' admirer : au lieu que , si leurs railleries te font changer de résolution , tu leur donneras un nouveau sujet de te tourner en ridicule.

S'il f arrive jamais de te produire au dehors et de vouloir plaire à quelqu'un, sache que tu es déchu de ton état. Contente-toi donc d'être philosophe. Si tu veux encore le paraître , que ce -soit à tes yeux seulement ; cela doit te suffire.

Ne va point troubler ton repos par ces vains raisonnements : « Je vivrai sans honneurs : on ne fera » nul cas de moi. » Car si la privation des honneurs est un mal , il n'est pas plus au pouvoir d'un autre de te rendre malheureux, que de te rendre vicieux. Dépend-il de toi de jouir du pouvoir suprême, ou d'être invité à un festin ? Nullement. Où est donc en cela le déshonneur, l'ignominie? Comment ne seraistu rien dans le monde, toi qui ne dois être quelque

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chose que dans ce qui dépend de toi, en quoî tu peuï môme valoir ce que tu voudras ?

<c Mais je ne puis être d'aucun secours à mes amis.» Qu'est-ce à dire? tu ne leur donneras point d'argent? tu ne leur feras pas obtenir le droit de bourgeoisie romaine ? Mais qui t'a dit que ces biens dépendent de nous et ne nous sont point étrangers ? Peut-on donner aux autres ce qu'on n'a pas soi-niême? Amassez du bien, disent-ils, afin que nous en ayons aussi. Si je peux m'enrichir en conservant l'honneur, la bonne foi, la magnanimité, j'y consens ; montrezmoi le chemin et je n'épargnerai rien pour réussir : mais si vous exigez que je perde mes véritables biens pour vous en acquérir de faux , voyez combien vous êtes injustes et déraisonnables. Qu'aimez-vous mieux, ou de Taisent , ou un ami fidèle et honnête ? Aidezmoi plutôt à conserver ces vertus , et n'exigez pas de moi des choses qui me les fassent perdre.

« Mais, diras-tu encore, je ne serai d'aucune uti- » lité à ma patrie. » Quels services peux-tu lui ren-i dre ? Il est vrai qu'elle n'aura de toi ni portiques, ni bains publics : mais quoi ! ce ne sont pas non plus les forgerons qui lui fournissent des souliers , ni les cordonniers qui fabriquent les armes. 11 faut que chacun fasse son métier. Mais si tu donnais à ta patrie , un citoyen honnête et vertueux , ne lui rendrais-tw donc aucun service? Certainement tu ne pourrais lui faire un plus beau présent : tu ne lui serais donc pas inutile ?

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tt Quel rang aurai-je dans la ville ? » demandestu. Celui que tu pourras obtenir en conservant des mœurs pures et irréprochables. Mais si , pour servir ta patrie , tu renonces à ces vertus , de quelle utilité lui serasr-tu, quand tu seras devenu impudent et perfide?

On fa préféré quelqu'un dans un festin , dans une visite, ou dans un conseil. Si ces préférences sont de véritables biens , tu dois en féliciter ceux qui les ont obtenues ; et si ce sont des maux , pourquoi t'affliger d'en avoir été exempt? Souviens-toi qu'en ne faisant rien pour mériter ces distinctions qui ne dépendent pas de nous , tu n'as aucun droit d'y prétendre. Comment celui qui ne va jamais à la porte des grands , qui ne les accompagne point quand ils sortent, qui ne les flatte point , en serait-il aussi bien traité que celui qui leur fait assidûment la cour, qui se trouve tous les jours sur leur passage , et qui les loue sans cesse? Tu es donc injuste et insatiable de vouloir obtenir ces faveurs , sans donner le prix qu'elles coûtent.

Combien se vendent les laitues au marché? Une obole, je suppose. Si quelqu'im donne cette obole et les emporte , toi qui n'en offres rien , crois-tu avoir moins que celui à qui on les donne pour son argent? S'il a ses laitues, tu as aussi ton obole. Il en est de même de tous ces honneurs. Tu n'as point été invité

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à un festin : aussi n*as-tu pas payé au maître de ce festin le prix qu'il le vend ; ce prix, c est une flatterie, une complaisance, une soumission. Si la chose te convient, donnes-en donc la valeur ; car prétendre l'obtenir sans faire aucuns frais, c'est être injuste et insatiable. D'ailleurs n'as-tu donc rien à la place de ce festin? Tu as certainement quelque chose qui lui; est préférable , c'est de n'avoir pas flatté celui que tu n'en croyais pas digne, et de n'avoir pas souffert 1 à sa porte son orgueil et ses dédains.

Nous pouvons connaître l'intention de la nature par les sentiments qu'elle inspire à tous les hommes dans ce qui ne les intéresse pas personnellement. Par exemple , lorsque l'esclave de ton voisin a cassé un vase ou quelque autre chose , tu ne manques pas de lui dire , pour le consoler, que c'est un accident trèscommun : sois donc aussi tranquille s'il arrive à ton esclave de faire la même faute. '

Appliquons cette maxime à des objets plus sérieux. Si quelqu'un perd sa femme ou son fils, il n'y a personne qui ne lui dise que c'est le sort de l'humanité. Éprouvons le même accident; nous nous désespérons , nous nous écrions aussitôt : « Ah ! que je » suis malheureux ! » 11 fallait se souvenir du sangfroid que nous avions montré en apprenant qu'ui autre avait ou le même malheur.

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Comme on ne met pas un but pour le manquer : de même la nature du mal n'existe point dans le inonde.

Si quelqu'un livrait ton corps à la discrétion du premier venu , tu en serais sans doute indigné .: et tu ne rougis point d'abandonner ton âme, en permettant au premier qui te dit des injures de la troubler et deTagiteràson gré?

Ne fais rien sans considérer auparavant ce qui doit précéder et ce qui doit suivre Faction que tu projettes. Si tu enfreins cette règle , tu commenceras gaiement ton entreprise, parce que tu n'en auras pas prévu les suites; mais apercevant enfin tout ce qu'elle a de honteuic, tu seras rempli de confusion.

Tu voudrais remporter la victoire aux jeux olympiques; et moi aussi, en vérité; car rien n'est plus glorieux. Mais examine bien auparavant ce qui précède et ce qui suit une pareille entreprise; et tentc-la

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après cet examen. Il faut d'abord l'assujettir à une règle sévère ; ne manger que par besoin ; t'abstenir de toute délicatesse ; faire des exercices malgré toi , et aux heures marquées. Tété comme l'hiver; ne boire jamais frais , ni même de vin , à moins qu'on ne te l'ordonne ; en un mot, te soumettre sans réserve au maître d'exercices , comme à un médecin. Ensuite il te faudra descendre dans l'arène, et là peut-être te rompre le bras, ou te démettre le pied, avaler beaucoup de poussière, être quelquefois meurtri de coups ; et , après tout cela , courir encore le hasard d'être vaincu. Si tu as fait toutes ces réflexions , sois athlète si tu ven\. Mais , sans cette précaution , tu feras comme les enfants, qui, dans leurs jeux , contrefont tour à tour les lutteurs , les joueurs de flûte , les gladiateurs ; qui tantôt sonnent de la trompette, et un instant après représentent des tragédies. 11 en sera de même de toi : tu seras successivement athlète , gladiateur, orateur, philosophe; et, dans le fond de l'âme, tu ne seras rien. Tu imiteras , comme un singe , tout ce que tu verras faire aux autres , et tous les objets te plairont tour à tour, parce que tu n'as rien entrepris d'après un mûr exament , mais témérairement , et entraîné par la légèreté de ton esprit et de tes désirs. C'est ainsi que certaines gens , voyant un philosophe , ou entendant dire à d'autres : « Qu'Euphrate parle bien ! qui est- » ce qui peut raisonner avec autant de sens et de » force? » forment aussitôt le projet de devenir euxmêmes philosophes.

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O homme ! considère d'abord ce que tu veux entreprendre ; examine ensuite ta nature , pour voir si le fardeau que tu t'imposes est proportionné à tes forces. Tu veux devenir pentathle ou lutteur : regarde auparavant tes bras et tes cuisses , éprouve la force de tes reins ; car nous ne sommes pas tous nés pour les mêmes choses. Penses-tu qu'en embrassant la profession de philosophe tu pourras manger, boire , et vivre aussi délicatement que tu faisais? Il faut veiller , travailler , s'éloigner de ses parents et de ses amis, souffrir les mépris d'un esclave ; il faut s'attendre à toutes sortes d'humiliations, à échouer dans la poursuite des honneurs , des charges, devant les tribunaux, en un mot, dans toutes les affaires. Considère bien tout cela ; et vois si tu veux acheter à ce prix la tranquillité de l'âme, la liberté, la constance. Sinon, prends garde de changer à tout moment comme les enfants , d'être aujourd'hui philosophe , demain partisan , ensuite rhéteur , puis intendant du prince. Ces choses ne s'accordent point. Il faut te résoudre à n'être qu'un seul homme , bon ou méchant. Il faut cultiver ton esprit , perfectionner ta raison , on t' occuper uniquement de ton corps. Il faut que tu travailles à acquérir les biens intérieurs ou extérieurs ; c'est-à-dire qu'il faut que tu soutiennes le caractère d'un philosophe, ou d'un homme ordinaire.

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Tous les devoirs se mesurent en général par les rapports qui lient les hommes entre eux. C'est ton père ? ton devoir est d'en prendre soin , de lui céder en tout , de souffrir ses réprimandes et ses mauvais traitements. Mais ce père est méchant! Qu'importe? La nature t'avait-elle lié nécessairement à un bon père ? Non , mais à un père. Ton frère t'a fait une injustice ? remplis tes devoirs envers lui , et ne considère point ce qu'il a fait , mais ce que tu dois faire , et ce que la nature exige de loi. En effet, personne ne peut t' offenser, situnele veux; ettuneseras blessé véritablement, que lorsque tu croiras l'être. Suis cette règle , aie toujours devant les yeux les rapports mutuels établis entre les hommes ; et tu connaîtras facilement les devoirs d'un citoyen , et d'un général.

Sache que le principal fondement de la religion est d'avoir des idées saines et raisonnables des dieux ; de croire qu'ils existent, qu'ils gouvernent le monde avec autant de justice que de sagesse ; d'être persuadé que tu dois leur obéir, et te soumettre sans murmurer à tous les événements comme étant produits par une intelligence infiniment sage. Avec cette opinion des dieux, tu ne pourras jamais te plaindre d'eux , ni les accuser de négligence à ton égard.

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Mais il n est qu'un moyen d'atteindre ce but ; c est de renoncer à toutes les choses sur lesquelles tu n'as aucunpouvoir, etde ne placer tonbonheur ou tonmalheur que dans ce qui dépend de toi , car si tu prends pour un bien ou pour un mal quelques-unes de ces choses étrangères, il faut nécessairement que, te voyant frustré de ce que tu desires, ou affligé des maux que tu crains , les auteurs de ton infortune deviennent l'objet de tes plaintes et de ton aversion.

En effet , la nature inspire à tous les animaux de Téloignement et de la haine pour ce qui leur paraît nuisible , et en général pour toutes les causes malfaisantes : le même instinct les porte , au contraire , à rechercher ce qui leur est utile, et à aimer les causes de leurs sensations agréables. Il est donc impossible à celui qui croit avoir reçu quelque donmiage d'en voir l'auteur avec plaisir ; car on ne peut se réjouir du mal même qu'on éprouve : tel est le motif des reproches qu'un fils fait à son père , quand celui-ci lui refuse ce qui passe pour des biens : de là aussi la guerre cruelle d'Étéocle et de Polynice qui s'égorgèrent pour avoir regardé l'un et l'autre le trône comme un grand bien : de là enfin tant de murmures contre la Providence de la part du laboureur , du pilote , du marchand , de l'époux qui vient de perdre sa femme ou ses enfants , caria piété envers les dieux se mesure sur le bien qu'ils font : ainsi tout homme qui a soin de régler ses désirs et ses aversions selon les maximes prescrites , travaille en même temps à se rendre pieux.

Quant aux libations, aux sacrifices, aux prémices, que l'on a coutume d'offrir aux dieux, chacun dbit

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suivre en ce point la coutume de son pays , et les présenter avec pureté , sans hypocrisie , sans négligence , sans avarice , mais aussi sans une somptuosité qui excède ses moyens.

Lorsque tu vas consulter l'oracle, tu ignores ce qui doit arriver , et tu vas pour rapprendre. Mais si tu étais philosophe, tu saurais, sans le secours du devin, quel sera Tévénement : si c'est une des choses qui ne sont pas en ton pouvoir, ce ne peut être ni un bien ni un mal pour toi. N'apporte donc auprès du devin ni désir ni répugnance ; car alors tu ne l'aborderais qu'en tremblant : sois persuadé, au contraire, que tout ce qui peut arriver est indifférent , qu'il ne te regarde point , et que , de quelque nature que soit l'événement , il dépendra de toi d'en faire un bon usage ; sans qu'on puisse t'en empêcher. Présente-toi donc avec confiance devant les dieux , comme si tu venais leur demander des conseils. Quand ils auront prononcé leurs oracles, songe à la dignité de ceux que tu viens de prendre pour guides , et de qui tu mépriseras l'autorité si tu désobéis.

Cependant ne va consulter le devin que selon l'avis de Socrate , c'est-à-dire sur les choses qui ne donnent point de prise aux conjectures , et qu'on ne peut prévoir, ni par la raison , ni par les règles d'aucun autre art. S'il est question , par exemple, de t'exposer'au danger pour la défense de ton ami ou de ta

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patrie , il est inutile d'interroger l'oracle sur le parti que tu dois prendre dans cette circonstance; car si le devin te déclarait qu'il lit dans les entrailles des victimes quelque chose de funeste , il est certain que ce signe t'annoncerait, ou la mort , ou la perte de quelque membre, ou l'exil : mais la droite raison, d'accord avec les dieux, ne t'en prescrirait pas moins de sacrifier tes jours pour sauver ta patrie ou ton ami. Crois-en alors un devin plus éclairé ; c'est Apollon Pythîen , qui chassa de son temple celui qui avait vu égorger son ami sans le secourir.

Prescris-toi désormais une certaine règle , un certain caractère constant, qui te serve de loi , et dont tu ne f écartes jamais , soit au milieu de la société , soit quand tu seras seul avec toi-même.

Garde le silence le plus souvent ; ne dis que les choses nécessaires , et toujours en peu de mots. Nous parlerons rarement , si nous ne parlons que lorsque le temps et les circonstances l'exigent. Ne nous entretenons jamais de choses frivoles ; ne parlons ni des combats de gladiateurs , ni des jeux du cirque , ni des athlètes , ni de la qualité des mets et des vins , sujet ordinaire des conversations. Mais gardons-nous , sur-

tout , de parler des hommes , soit pour les blâmer , soit pour les louer, ou pour les comparer entre eux.

Si tu le peux, fais tomber , par tes discours, la conversation de tes amis sur des questions utiles et convenables : si tu es avec des étrangers , garde le silence.

Ne ris ni longtemps, ni souvent, ni avec excès.

Refuse, s'il se peut, de jurer pour quelque chose que ce soit ; ou du moins ne jure que très-rarement.

Évite de manger dehors ; et fuis surtout les festins publics. Si tu ne peux absolument t'en dispenser, redouble alors d'attention sur toi-même, de peur de prendre insensiblement les manières du peuple. Car si l'un des conviés est impur, celui qui est assis auprès de lui le devient nécessairement, quelque pur qu'il puisse être.

DÉPICTÈTE. 307

N'use des choses nécessaires au corps, telles que le boire , le manger , les habits, les maisons, les domestiques , qu'autant que l'exige le simple besoin ; et mets des bornes à tout ce qui ne sert qu'à l'ostentation ou à ta mollesse.

XLVm.

Abstiens-toi , autant qu'il est possible , des plaisirs de l'amour avant le mariage : si tu les goûtes, que ce soit suivant la loi. Mais ne juge pas avec sévérité ceux qui ont sur ce point des principes moins austères ; ne les reprends point avec aigreur , et ne vante point à tout moment ta continence.

Si l'on te rapporte que quelqu'un a mal parlé de toi , ne t'amuse point à te justifier ; réponds seulement : c< Il n'a pas connu mes autres défauts , car il » aurait dit encore plus de mal de moi. »

Il n'est pas nécessaire d'aller souvent aux théâtres ; mais quand l'occasion d'y paraître se présente , ne

favorise aucun des partis , et ne cherche à plaire qu'à toi seul, c'est-à-dire ne désire de voir arriver que ce qui arrive , et sois satisfait que la victoire demeure à celui qui a vaincu : par ce moyen tu attendras Téyénement avec tranquillité.

Évite , surtout, de prendre part aux acclamations , aux éclats de rire, et à tous les grands mouvements des spectateurs ; et, à ton tour, ne fais pas de longs récits de ce qui s'est passé au théâtre : car rien de tout cela ne peut contribuer à te rendre meilleur ; et Ton en conclurait que le spectacle a seul attiré ton admiration.

Ne va point aux lectures publiques des poètes et des orateurs , et ne t'y laisse pas entraîner légèrement. Si tu y assistes, conserve la décence et la gravité , mais sans blesser , par aucune marque d'ennui , celui qui t'a invité.

LU

Quand tu auras quelque affaire à traiter , surtout avec quelqu'un des premiers de la ville, représentetoi ce qu'auraient fait à ta place Socrate ou Zenon. En suivant de pareils modèles, tu ne feras rien que de raisonnable; et ton imagination n'aura point à craindre de s'égarer.

b'tPiCTÈTi. 309

I Lin.

Si tu vâs faire ta cour à quelque homme puissant, imagine-toi que tu ne le trouveras pas chez lui , qu'il se fera celer, que sa porte te sera fermée , ou qu'il ne te recevra qu'avec un dédain insultant. Après toutes ces réflexions, si ton devoir t'y appelle , souffre ces humiliations, et ne dis pas que l'objet n'en valait pas la peine; car c'est le langage du peuple et de ceux sur qui les choses extérieures ont trop de pouvoir.

Dans les entretiens que tu auras avec tes amis, garde-toi de parler sans cesse de tes exploits ou des dangers que tu as courus ; car si tu prends plaisir à les raconter , les autres n'en trouvent point à les entendre.

Évite encore de faire le plaisant et le bouffon ; car le pas est glissant, et tu courrais risque de prendre insensiblement les mœurs du peuple , et de perdre l'estime de tes amis.

11 est également dangereux de tenir des discours ol>scènes. Si tu assistes à quelques-unes de ces con-

5i0 MANUEL

versations , et que l'occasion soit favorable , reprends avec vigueur celui qui se permet ces propos indécents ; ou du moins fais-lui connaître ton mécontentement par ton silence , par la rougeur de ton front, et par la sévérité de ton visage.

Si quelque idée voluptueuse vient s'offrir à ton imagination , retiens-toi «omme sur tous les autres objets, de peur que cette idée ne t'entraîne. Ne cède pas d'abord à l'impulsion du désir, et prends quelque délai. Compare ensuite les instants , celui de la jouissance , et celui du repentir et des remords qui la suivront : n'oublie pas , surtout , la satisfaction intérieure qui t'attend, et les louanges que tu te donneras à toi-même , si tu résistes.

Quand tu auras fixé pour toi le moment oii tu peux jouir , prends garde de te laisser vaincre par le charme et les délices de la volupté : oppose-leur le plaisir plus grand encore de remporter cette victoire sur toi-même , et de pouvoir te rendre ce témoignage.

Ne crains point d'être aperçu en faisant une action que tu as jugée convenable , quoiqu'il puisse arriver que le peuple lui donne une interprétation maligne : car si cette action est mauvaise, ne la fais point; et

d'épictètk. 51 1

û elle est bonne , que t'importe le blâme de ceux }ui te condamneront injustement?

Ces propositions : Il est jour, il est nuit, sont trèsvraies si on les énonce séparément ; mais elles sont fausses si on les joint ensemble : de même , dans un festin , celui qui s'empare exclusivement de tout ce qu'on sert de meilleur, fait une chose très-utile pour son corps, mais très-malhonnéte si l'on considère la communauté et l'égalité qui doivent subsister entre des convives. Lors donc que tu seras à la table de quelqu'un , souviens-toi , non-seulement de ne pas t' occuper de la qualité des mets qu'on servira et qui exciteront ton appétit , mais encore de ne pas t' écarter du respect que tu dois au maître du festin.

Si tu prends un rôle qui soit au dessus de tes forces , tu le joues mal, et tu abandonnes c^lui que tu pouvais remplir avec distinction.

Comme , en te promenant , tu évites avec soin de marcher sur un clou , ou de te donner une entorse : prends garde de même , dans l'usage de la vie , de blesser cette partie supérieure de ton âme qui doit

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être la règle de ta conduite. Si tu observes ce précepte dans toutes tes actions , le succès en sera plus sûr.

» LXIL

Les besoins du corps doivent être pour chacun la mesure des richesses , comme le pied est celle du soulier. En te renfermant dans ces bornes , tu tiendras toujours un juste milieu : si tu les passes, tu seras entraîné dans le désordre comme dans un précipice. Il en sera de même des souliers, s'ils excèdent la mesure de ton pied : tu voudras d'abord des souliers dorés , ensuite de pourpre, et enfin brodés; car il n'y a plus de limite pour celui qui a une fois passé celle du besoin.

Les filles ont à peine atteint Tâge de quatorze ans, que les hommes les appellent leurs maîtresses : elles jugent de là qu'elles sont uniquement destinées à leurs plaisirs; dès lors elles commencent à se parer, et mettent toutes leurs espérances dans leurs ornements. Mais il faut leur faire comprendre qu'elles ne peuvent plaire et se faire respecter que par leur sagesse , leur pudeur , et leur modestie.

Un signe certain de stupidité , c'est de s'occuper beaucoup de son corps , de s'exercer longtemps , de

b'ÉPlCTÈTI. 313

boire longtemps , de manger longtemps , de donner beaucoup de temps an plaisir des femmes et aux autres nécessités purement corporelles. Toutes ces fonctions ne doivent se faire qu'en passant : c'est à cultiver notre esprit , que nous devons donner tous nos soins.

Si quelqu'un te fait du tort , ou dit du mal de toi, souviens-toi qu'il croit y être obligé : il n'est donc pas possible qu'il renonce à son propre sentiment pour suivre le tien. S'il juge mal , c'est à lui seul qu'il fait tort , comme il est le seul qui se trompe : car si quelqu'un accuse de fausseté un bon syllogisme, ce n'est pas le syllogisme qui en souffre , mais celui qui fait un faux raisonnement. Si tu sais appliquer cette règle , tu supporteras patiemment tous ceux qui parleront mal de toi ; car , à chaque injure que tu en recevras , tu te diras : Cet homme croit avoir raison.

Chaque chose a deux anses ; l'une qui la rend très-fecile à porter, et l'autre, très-difficile. Si ton frère ^te fait une injustice , ne va pas considérer seulement l'injustice ; car c'est là le côté désavantageux : mais songe plutôt que c'est ton frère, et que vous avez été élevés ensemble. Si tu envisages son procédé sous ce point de vue, tu le trouveras supportable.

M i MANUEL

C'est mal raisonner que de dire : Je suis plus ri-j che que vous, donc je suis meilleur; je suis pliisl éloquent, donc je suis plus vertueux. Mais cette conséquence est bien tirée : Je suis plus riche que vous, donc mes richesses surpassent les vôtres ; je suis plus éloquent, donc mes discours valent mieux que les vôtres. Mais toi , tu n'es ni discours ni richesses.

Quelqu'un prend le bain de bonne heure : ne dis pas qu'il fait mal de se baigner , mais qu'il se baigne de bonne heure : un autre boit beaucoup de vin ; ne dis pas qu'il fait mal de boire , mais qu'il boit beaucoup. Car avant de connaître les motifs qui les font agir, comment peux-tu savoir s'ils font mal ? En jugeant ainsi , tu cours toujours risque de voir une chose et de prononcer sur une autre.

Ne dis jamais que tu es philosophe , et ne débite point de belles maximes devant les ignorants : mais fais tout ce que ces maximes prescrivent. Dans un festin, par exemple, ne dis point comment il faut manger , mais mange comme il faut. Souviens-toi combien Socrate était éloigné de toute espèce d'ostentation. Les jeunes gens allaient le prier de lesre-

d'épictète. Zi 5

coiiimaoder à d'autres philosophes ; et il les y conduisait , sans se plaindre du peu de cas qu'on faisait de lui.

Si Ton agite devant des ignorants quelque question de philosophie , garde un profond silence ; car il y a bien du danger à rejeter aussitôt ce que Ton n'a pas digéré. Lorsque quelqu'un dira que tu ne sais rien , si tu écoutes ce reproche sans t'émouvoir, sache que dès lors tu commences à faire des progrès dans l'étude de la sagesse : car les brebis ne vont pas montrer à leur berger combien elles ont mangé d'herbe; mais, après se l'être appropriée par une bonne digestion , elles portent de la laine et du lait. De même ne va pas faire une vaine ostentation de savoir devant des ignorants; mais prouve, par tes actions, le bon usage que tu as fait des préceptes de la philosophie.

Si tu as bien réglé tes désirs et tes appétits , n'en tire point vanité : si tu ne bois que de l'eau , ne dis point à tout propos que tu ne bois que de l'eau. Vois combien les pauvres l'emportent sur toi par leur frugalité et par la dureté avec laquelle ils traitent leur corps ! Si tu veux t' exercer au travail et à la patience pour toi , et non pour les autres , n'embrasse point les statues; mais si lu es tourmenté par une soif ar-

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