‹ Moralistes grecsChapitre 63 sur 81 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Je m'enorgueillis follement de ma jeunesse. Insensé! bientôt privé de la lumière' du soleil, semblable à la pierre insensible, je serai couvert de terre pour toujours, et le bien même que j'aurai fait sera bientôt oublié.

On se fait une fausse idée du bonheur qu'on n'a point éprouvé. Rien de pire que le préjugé, rien do préférable à rexpérience.

DK THÉOGMS. 579

Bonjour; que viens-tu me dire? Si c'est quelque chose de bien, ix)urquoi hésites-tu? il est facile de Tannoncer.

D'un homme de bien, il est aisé de faire un méchant : mais qui pourra, d'un méchant, faire un homme vertueux ?

LVIï.

Je hais la femme que je rencontre partout ; je hais l'homme insensé qui néglige son champ et veut labourer cehii de son voisin.

Point de projets sans danger. Qui sait , en commençant, quelle sera la fin de son ouvrage? Tel croit voler à une gloire certaine , qui ne fait que préparer sa perte. Dieu seul peut nous détourner de Terreur, et couronner nos bons desseins par un heureux succès.

Homme , ne murmure pas de ce que t'envoient les (lieux : supporte d'une âme égale l'une et l'autre fortune. Dans le lionheur, ne t'abandonne pas aux excès

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de la joie; ne te livre pas aux excès de la douleur dans l'adversité : attends quelle sera la fin de ton sort.

Le passé ne peut se rappeler : mais gardons-nous de l'avenir : il doit occuper seul toute notre attention.

LXÏ.

On veut toujours avoir plus qu'on ne possède : mais la disette a perdu bien moins de gens que la satiété.

Il n'est difficile ni de louer ni de blâmer : c'est un art familier aux méchants. L'intérêt leur inspire l'éloge ; la médisance est leur plaisir. L'homme de bien sait lui seul garder en tout des mesures : ou plutôt le soleil n'éclaira jamais un mortel toujours ami de la modération , toujours circonspect et naesuré.

Nous ne verrons jamais tous les événements succéder au gré de nos désirs. N'envions pas un bien qui n'est réservé qu'aux dieux.

Il n'est donc aucun mortel qui ne respecte le riche, qui ne méprise le pauvre! Et je ne serai pas navré de

• DK THÉOGNIS. 581

douleur, moi qui ne puis me soustraire à Tavilissante pauvreté !

Observez bien les hommes : vous trouverez en eux tous les vices, tous les talents et toutes les vertus.

Il est difficile au sage d*avoir une longue conversation avec rinsensé; mais il ne lui est pas possible de se taire toujours.

LXVIT.

Il est honteux qu'un homme sobre s'arrête avec des gens pris de vin : le sage n'est pas moins déplacé dans la compagnie du vulgaire.

La jeunesse donne à l'âme de l'énergie ; mais souvent elle ne l'élève que pour la plonger plus profondément dans l'erreur. Eh ! comment ne pas y tomber quand l'esprit a moins de force que les passions, et se laisse conduire par elles?

LXÏX.

Nous voyons chaque jour les événements tromper

S8â SENTENCES

notre prndenco, et nous nous obstinons à créer sans cesse de nouveaux projets !

La crainte et Tespéranc^ sont deux divinités également puissantes, et qui nous commandent avec le même empire.

Lxxr.

Quelque projet qui se présente à ton esprit, consulte-toi deux ou trois fois. Quant on agit avec précipitation, on ne peut éviter le reproche.

Tu étais dans la joie ; une foule d'amis s^offraient à la partager : ton esprit souffre, plongé dans la cruelle anxiété ; tu trouveras peu d*amis qui veuillent partager tes larmes.

LXXin.

Affreuse pauvreté ! tu t'appesantis sur mes épaules tu déformes mon corps, tu corromps mon esprit. Malgré ma vive résistance, tu me contrains avec un empire tyrannique d'apprendre bien des choses honteuses, moi qui n'étudiais jamais le juste de Thonnéte. Je ne connais, je ne chéris plus à présent d'autre vertu que la prospérité : voilà donc, ô ciel! où conduit l'infortune!

Tu t'affliges, malheureux Cyrnus, et tu nous vois tous pleurer avec toi. Mais ne t'y trompe pas, la douleur d'un ami ne nous afflige qu'un jour.

Le sage ne doit jamais perdre le calme de Tâme. Ne te laisse point abattre par l'infortune, ne triomphe pas imprudemment dans la prospérité. Surtout garde-loi de jurer que tes desseins auront l'issue que tu prévois. 11 semble que les dieux se plaisent à punir le téméraire qui veut prévoir la fin des événements. Du mal naît le bien ; le bien engendre le mal : cet homme n'avait rien, il s'enrichit tout à coup : cet autre nageait dans l'abondance, il se réveille dans la misère : le sage fait des fautes , la gloire se plaît à ronronner l'insensé, et souvent les honneurs viennent se rassembler sur la tête du méchant.

Si j'étais riche, mon cher Simonide, nos importants, avec tout leur orgueil, ne sauraient m'intin^ider : mais en vain j'ai cultivé mon esprit ; l'ignorant m'en impose , et la misère me rend muet.

Ceux qui ont des richesses manquent de lumières

pour en faire usage ; ceux qui voient et désirent le bien sont opprimés par la pauvreté : les uns et les autres éprouvent une égale inpuissance ; ceux-ci sont arrêtés par la misère , c^ux-la par leur imbécillité. Soumettons-mous. Il n'est pas permis aux mortels de combattre contre les dieux, et de leur demander raison de leurs décrets.

Sois riche , c'est la seule vertu : la tourbe des humains ne sait point en connaître d'autres.

Tu pourais être aussi juste que Rhadamanthe luimôme , aussi habile que Sisyphe , fils d'Éole ; que ce Sisyphe qui, par son adresse, parvint à sortir des enfers : (il eut Tart do persuader Proserpine en la flattant , et d'apaiser cette déesse qui prive les hommes du sentiment et leur fait perdre la mémoire. Avant lui, jamais aucun mortel, vivant encore, n'avait considéré les tristes humains enveloppés du sombre nuage de la mort, n'était descendu dans la froide demeure des ombres , et n'avait franchi les portes noires qui les tiennent enfermées malgré leurs efforts impuissants : mais Sisyphe ,* par son habileté , revint de ces lieux redoutables , et revit la lumière du soleil : ) ne sois pas moins éloquent que Nestor , semblable aux dieux , qui auraient su donner à la fable les couleurs de la vérité ; surpasse en vitesse le vol rapide des har-

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pies , et la course légère des fils de Borée : tu aéras encore obligé de convenir que tous ces avantages sont bien faibles , et que les richesses ont bien plus de pouvoir.

Personne n'emporte aux enfers ses richesses superflues. On ne peut, en donnant une rançon, se racheter de la mort , de la maladie , de la triste vieillesse qui nous poursuit.

O Jupiter ! que Tinjure et Topprobre ne poursuivent-ils le scélérat, ne sont-ils sa juste récompense! QueTimpiequi méprise les dieux, que Thomme cruel qui porte la méchanceté dans son cœur et ne sait faire ({uemal, reçoive la peine due à ses crimes, et que la malice du père ne soit pas imputée à ses enfants. Maître des dieux, que les fils de Thomme injuste, s'ils aiment Féquité, s'ils craignent ta colère, s'ils se plaisent à faire régner la concordeentre leurscitoyens, ne soient pas poursuivis pour les fautes de leurs pères! Mais, hélas! celui qui commet le crime en évite la peine ; un autre en éprouve la vengeance. 0 roi des immortels !rhomme droit, que jamais ne souilla Timpiété ni le parjure, éprouve un sort qu'il n'a pas mérité ; et nous adorons encore ta justice ! Qui pourra révérer les dieux, quand le scélérat, couvert d'ini- (juités, brave la colère des humains et celle des im-

mortels; quand, du sein des richesses, il insulte à riiomme de bien; quand le juste est courbé sous le poids de la misère '?0 mes amis !enriehissez-vous s'il est possible, mais sans commettred*injus|iees : soyez liabiles, mais sans devenir coupables.

LXXXU.

Jupiter! étends du haut des cieux la main sur ma patrie, et daigne la défendre ; que les autres dieux la protègent, mais qu'Apollon dirige ma voix, éclaire mes pensées. Flûte mélodieuse, douces cordes de la lyre, accompagnez nos chants sacrés. Allons faire des libations en rhonneur des dieux, et profitons des bienfaits de Bacdms. Vivegaîté, anin^e seule nos discours; et ne craignons ni les Mèdes, ni leurs armes. Est-il rien de .plus sage que d'entretenir son âme dans les douceurs d'une jolie innocente, d'en bannir les soucis rongeurs, de mîpriser les caprices du destin, les maux de la vieillesse, elles horreurs de la mort?

LXXXUI

Élève et messager des Muses, toi qui puisas dans leur sein les leçons dv la sagesse, ne les envie point au vulgaire. Qu'importe quetu sois instruit, situ ne Tes que pour toi seul?

• Ce morceau doit être regardé conime m» souhait exprimé d*une manière poétique , eoinme une vive imprécation contre le criminel triomphant sur ia terre, et non comme un blasphème. Théognis, dans plusieurs de ses maximes, a célébré la justice des dieux et recommande la résignation à leurs décrets.

DE THÉOGNIfi. 587

J'ai voyagé dans la Sicile; j'ai parcouru FEubée, riche des présents de Bacchus, j'ai vu la superbe Sparte baignée par TEurotas; partout je n'ai trouvé ([ue des hôtes caressants : mais la joie ne pouvait entrer dans mon cœur; je n'avais plusde sentiment que pour ma patrie .

Amis, ne me parlez plus que de l'aimable sagesse; qu'elle seule occupe tout mon cœur. Alors je serai sensible aux doux sons de la lyre ; alors la danse légère, les vers harmonieux porteront le plaisir dans mon sein; alors, content de moi-même, je goûterai l'entretien des hommes honnêtes, et je connaîtrai le bonheur sans offenser l'étranger ni mon concitoyen.

Il vient de m'arriver un malheur : je rencontre mes amis, ils détournent la tête, ils évitent de me voir. La fortune change, suivant sa coutume; il m'arrive un événement heureux : c'est à qui s'empressera de me saluer ; je ne trouve partout que des amis.

LXXXVU.

Suis-je dans le besoin? mes amis rougissent de ma présence, ils auraient honte de me consoler publique-

ment. 11 faut, pour lesalier trouver, que je sorte \e soir ; et je rentre avant le jour, lorsque le chant du coq rappelle les hommes au travail. Puisse tomber sur moi le ciel, ce ciel d'airain, dont nos aïeux, dans leur simplicité, redoutaient la ruine, si je refuse jamais des secours à ceux qui m'aiment!

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