E A SEPT TUYAUX
ur son galoubet matinal, Pan se plaint, Pan donne cours à des doléances très personnelles, aux échos de la Yralléedu-Gazon-Diapré, en Arcadie.
Tout le monde a passé par une belle matinée d'été dans une vallée folâtrement merveilleuse, tout le monde dira : «Je sais ce que c'est. » Au large bienheureusement virginal, les cataractes printanières du soleil en radieuses brumes de bonheur, en déluge mousseux d'un vin de Champagne où infuserait le Soleil même, arrosent les futaies des bois et les nappes des collines et toute la vallée ! O milliards
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PAN ET LA SYRINX
PAN ET LA SYRINX
de prismes d'optimisme! O Jeunesse, ô beauté, ô unanimité ! Oh ! du soleil î...
Immortel et jeune, Pan n'a jamais aimé comme lui et moi l'entendons.
Toute la nuit, dans la vallée inondée d'un mémorable solo de lune, il s'est plaint amèrement sur son imparfait et monotone pipeau-galoubet, sur son galoubet de deux sous. Puis il a fini par s'endormir. Ses rêves lui ont encore plus vidé le cœur. A l'aube, il a étiré et déraidi ses jambes de chèvre dont les poils étaient frisés de rosée (il ne fait plus de gymnastique) ; et maintenant il est là dans les thyms, à plat-ventre et accoudé, et il a recommencé à se seriner sa détresse sur son galoubet qui n'a que quatre notes, et il est seul dans la fine solitude matinale. Que faire, quand on aime, sinon attendre ainsi, en plein air, en essayant de s'exprimer par l'art?...
Pan attend et chante ainsi :
L'Autre sexe ! L'Autre sexe !
Oh ! toute la petite Eve
Qui s'avance, ravie de son rôle,
Avec ses yeux illuminés
D'hyménée,
Et tous ses cheveux sur ses épaules,
Dans le saint soleil qui se lève !...
Oh ! dites, dites !
La petite Eve descendant des cimes,
Avec sa chair de victime
Et son âme toute en rougeurs subites !...
Un corps, une âme Amis d'enfance !
— S^tt^v
Toute ma femme De naissance !
Et s'emmenant toute vive
Avec son cœur trop gros,
Le miel rose de ses gencives
Et ses deux seins craintifs comme des levrauts!...
Les brises taquinaient Les cerises de ses boucles d'oreille Et elle levant son petit nez, Criant au soleil : « Hé, merveille ! »
Puis, proclamant, fièrement campée :
« Je ne suis pas un petit paon,
« Je ne suis pas une poupée !
« Je me suis tout échappée
<•> Pour venir échouer sur le cœur du grand Pan '
« Oh ! je suis pure comme une tulipe
« Et vierge de toutes espèces de principes !
« Avril ! avril !
« Mon bonheur ne tient qu'à un fil ! »
Lors ! la faune et la flore Nous traçant nos devoirs Du soir à l'aurore, Et de l'aurore au soir !
En rêve, je l'ai vue
La petite Eve bienvenue !
Epiphanie ! Epiphanie !
Mais ce n'était que mon génie.
Pan met un point et se reprend à considérer la bienheureusement virginale matinée dans toute la vallée. — Et c'est la radieuse matinée, et tout le soleil et l'universel bonheur
PAN ET LA SYRINX
PAN ET LA SYRINX
si insaisissable! Et voilà; à lui de s'arranger pour être heureux, comme cette matinée s'est arrangée pour être heureuse.
C'est facile à dire. Pan se réabandonne à son galoubet imparfait mais fidèle et digne d'être appelé « mon vieux ». Il commence l'antique ballade : Je suis dégoûté des fraises des bois, et aussitôt s'arrête, dégoûté de la ballade elle-même.
Mais enfin! Le thym frissonne entre ses membres, les frelons bourdonnent, les tiges d'ombelles sont bien àl'aise dans l'air charmant, les cigales commencent à cuire à petits cris, il fait heureux à perte de vue !
Et Pan, sentant qu'il a aussi sa raison d'être, reprend plus humainement sa ritournelle d'un grand amour :
Mon corps a mal à sa belle âme.
Ma belle âme a mal à son corps, Voilà des nuits et des nuits que je brame, Et je ne vois rien venir encor.
Ce n'est pas sa chair qui me serait tout, Et je ne serais pas que le grand Pan pour elle, Mais quoi ! aller faire les fous Dans des histoires fraternelles!
Puis il se raisonne tout haut, en un petit aparté.
— O femme, femme! toi qui fais l'humanité monomane! Je t'aime, je t'aime! Mais qu'est ce mot : Je {.'aime? D'où vient-il et que sonne-t-il avec ses deux syllabes quelconques et si neutres? Pour moi, voici ce que je m'ai trouvé. Aime ne me dit quelque chose que lorsque j'associe à ce son, et par une inspiration non fantaisiste, le son du mot britannique
aim qui veut dire but. — Ah ! but, oui! « Je t'aime ss signifierait ainsi : s< Je tends vers toi, tu es mon but ! » Comme cela, à la bonne heure ! si j'y suis ! C'est du grand !
Oh ! viens-tu, tout à l'heure ?
Où aller te chercher,
Ma fragile Psyché
Que chaque instant déflore
Loin de mes bras prospères?
Oh ! ce sera tant toi !
Ingénieusement je t'emmènerai Au plus profond des bois, Là où il fait'le plus frais ; Et puis tu pourras t'étirer sur le gazon Après tant d'après-midi virginales, Et t 'abandonner à la bonne saison Dans l'assourdissement des cigales.
Tu verras, tu verras.
Je ne suis pas ingrat,
Et mes bras sont prospères
Comme toute la terre.
Et ce n'est pas ta chair qui...
— Chut ! oh, mais, la voici ! rieuse et blanche, venant dans les hautes herbes de ma prairie ! Jouons et chantons, très absorbé, pour ne pas l'effaroucher. Mon Dieu, mon Dieu, qu'elle approche donc !
Je suis dégoûté des fraises des bois,
Depuis que j'ai vu en rêve
Ma petite Eve
Me sourire mais en mettant un doigt
Sur ses lèvres.
PAN ET LA SYRINX
M ET LA SYRINX
Je puis me dire dégoûté de tout mystère, Depuis que la petite Eve maligne, Tout en me souriant câline, M'a fait signe Qu'il faut se taire !...
Mystère et sourire, O mon beau navire !
Sourire et puis chut, Ah ! tais-toi, mon luth !
Et ce ?i est pas sa chair qui me serait tout, ma parole...
Dans la toute matinée, au saint soleil, par l'heureuse prairie, en effet, c'est la nymphe Syrinx qui s'est avancée, imprévue, et toute vivante et en chair et en os (avec quelle jeunesse ses grands yeux le jurent !) et qui s'est arrêtée là, les regards ravis, le col penché, les bras ballants, charmée par la plainte inoffensive de Pan, et qui peu à peu s'est, ma foi, pour mieux écouter, mise à son aise, dans les jolis thyms, en face de lui, bien qu'à distance (bien qu'irréprochablement à distance).
Oh! c'est parfaitement elle, rose et pudique, merveilleuse comme un amandier en fleur, en attendant !
Elle n'a pas honte, et sait ce qu'elle vaut, en dehors de tous étiages qu'il vous plairait. Mais avec sa forte chevelure montée en diadème très personnel, ses grands yeux élevés dans l'élévation et sa petite moue à peine rose, elle ne paraît guère pressentir qu'elle est au monde pour s'abandonner comme cela à la belle saison dans l'étourdissement des cigales.
Et cependant, malgré ses grands yeux élevés dans l'élévation et ses cheveux en diadème et sa moue si distinguée, elle
est née pour en venir là, elle est outillée pour en venir là.
— Oui, se dit Pan...
— Hélas ! se dit Pan, et aux lendemains et aux surlendemains elle n'en aura pas moins ses grands yeux surhumains et tout unis et sa moue de X autre monde !
Mais qu'importe! Pan s'est, dans ses méditations, heurté à plus d'une antinomie aussi irréductible. Et aujourd'hui, malade de grand amour comme il l'est, il accepterait la Femme sans discuter.
Il a cessé déjouer ses petites machines. Il la regarde. Il n'ose encore parler, de peur de rompre le charme de cette apparition, imméritée après tout. Qu'il se persuade et se pénètre d'abord qu'elle est là, et que c'est du présent !
Ils se regardent. Lui, les dents serrées, les yeux tout malheureux; elle, avec ses grands yeux tout unis et sa bouche d'enfant gâtée d'en haut, parfaitement comblée d'être, telle quelle et sans haut ni bas.
Aussi, c'est elle qui prend sur soi de rompre le charme puisque charme il y a. Sa voix est assurément traînante et nostalgique, maisinébranlablement fraîche.
— C'est très joli, ce que vous jouiez là.
— Oh ! un galoubet de deux sous. Si j'avais une flûte plus compliquée ! J'en ferais, des choses ! Je ne douterais plus de rien-!...
Elle se tait, ne demandant qu'à être intéressée, qu'à être distraite par ce beau temps.
— Je ne douterais de rien, insista Pan ; pas même de...
— De quoi ?
PAN ET LA SYRIh
PAN ET LA SYR1
— De vous faire partager mon vieil amour.
— Vraiment ?
Elle dit ce « vraiment ? » d'un air non mondain mais élevé. Et sans baisser les yeux, elle se met à lisser les plis droits de sa courte tunique, sa courte tunique blanche légèrement serrée en taille au-dessous des tout jeunes seins et agrafée d'une fibule à l'épaule.
— Vraiment ?
— Oui, mais je sais que ce n'est pas la peine d'essayer, avec vos grands, grands yeux, et cette moue, charmante d'ailleurs. Non. Et puis, ce matin, vraij'ai trop mal de tête. Mais merci d'être venue. Votre présence là est très reposante pour moi.
Elle se tait, les yeux tout unis : il fait si grandement beau!
Pan baisse la tête, s'amuse à déchiqueter des fleurettes, et des brins d'herbes aussi.
Il lève les yeux. Elle est toujours là, à son aise dans le thym, le considérant toujours de ses regards virginalement intelligents, de sa moue virginalement intelligente.
Non! On ne regarde pas avec cette inimitable innocence!
— Quand aurez-vous fini ?
— Mais, quoi?
Oh, ma foi! elle a dit ce « Mais quoi? » avec un tel redoublement du parfait de ses yeux et du parfait de sa moue, que Pan se tord, que Pan pousse, dans la radieuse solitude matinale, un sanglot, un long et unique sanglot d'amour, d'amour tout court, à la Pan !
Mais elle doit savoir d'où vient et où va ce sanglot, puisqu'elle n'en perd rien de sa perfection d'air !...
Pan qui la voyait déjà toute effrayée et tenait prêt un «oh! n'ayez pas peur! » qui aurait enfilé la situation, se contente de dire :
— Je suis malade, si malade ! Oh ! je vous entends bien ! Vous allez m'objecter, toute révoltée, que vous passiez, que vous n'êtes qu'une occasion. Qu'en savez-vous? Et d'abord comment passiez-vous par ici? Vous vous taisez... Moi, je ne serais pas ingrat ! Ah, tenez, laissons cela.
Il baisse la tête et se remet à déchiqueter des brins d'herbes et des fleurettes aussi, comme un vil maniaque. Il relève les yeux : elle le regarde de toute sa beauté qui semble décidément sans but. — S'il se jetait immortellement à ses pieds pour l'étourdir. — Mais il se contient. Arrivera ce qui doit arriver ; tout est dans Tout. Et il reprend son galoubet, son vieux biniou, d'un air déjeune homme à qui l'art suffit, à qui quelques gammes par jour suffisent.
Il roucoule chimériquement :
Beaux yeux illuminés D'hyménée !
Ame toute en vraies rougeurs subites,
Chair toute ointe de fausses pistes !
Ce n'est pas sa chair qui me serait tout,
Et je ne serais pas que le grand Pan pour elle,
Mais quoi! aller faire les fous,
Dans des histoires fraternelles !