‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 17 sur 30 · SYRINX · texte numérisé non relu

SYRINX

PAN ET LA SYRINX

— Ah ! Ah ! une naïade, je vois ! Vous devez me trouver hien laid, bien Caliban, bien capricant ! Une naïade ! Une cousine du beau Narcisse, fils du fleuve Céphyse ! Peste ! Il était beau, hein, Narcisse? et distingué !

La nymphe Syrinx se raidit, écarte une boucle de son grand front, et proclame d'une voix rude et fraîche :

— Vous vous méprenez ! Je suis une âme esthétique trempée sept fois dans l'eau glacée de la fontaine Castalie chère aux chastes Muses ; je suis la plus fidèle des compagnes de Diane...

Pan recule ! Syrinx lève les bras vers ce pur firmament où, ce soir, resplendira Hécate; par ce geste, ses deux pâles seins, sous sa diaphane tunique, remontent et s'effacent d'autant, purs et lunaires :

— O Diane ! Impératrice des nuits pures ! La muqueuse de ton cœur est rude comme la langue de tes molosses. Tu sautes les fossés et parles peu. L'acier de tes regards arrête le sang rose des jeunes filles qui voudraient tout de suite s'aliter. Les plis de ta chlamyde sont d'ordre purement dorique. Quand on rentre de tes grandes chasses, on tombe comme une vile masse sur les feuilles sèches, et l'on dort sans un rêve jusqu'aux fanfares de l'aube ! En chasse ! En chasse !

Syrinx pousse un strident éclat de rire de Walkyrie, et oubliant Pan, la voilà qui prend sa course, oh, jeune course bondissante ! par la prairie et la vallée, dans la belle matinée !

Et Pan, le cœur crevé d'une vaste tristesse primitive, la regarde qui s'en va! et qui ne se retourne pas. Il reste là, soudain abattu, et grand misérable comme à la révélation

de l'état de misère et de souillure où décidément on vit. Qu'elle est pure, ainsi, bondissante et regardant droit devant elle! Pauvre Pan! Oh ! il vient de lui passer sur le cœur, d'un éclair, la révélation de la grande et légendaire douleur de Cérès parcourant toute la terre et, poudreuse et mendiante, interrogeant les bergers, cherchant sa fille Proserpine disparue un matin comme elle faisait un bouquet de fleurs des champs pour sa mère.

Amour! Amour! Veux-tu donc que je sèche sur place, sans un mot, sans un vers ?

Mais Pan est immortel ! Et à la pensée de ce soir, seul avec sa tristesse de génie ! oh ! à l'idée de son génie, à l'idée des sublimes discussions dans lesquelles il charmerait Diane elle-même, Pan aspire le grand air qui est à tous et s'élance à la poursuite de la précieuse fugitive ! En chasse !en chasse!

Et la légendaire poursuite de la nymphe Syrinx par le Dieu Pan dans l'Arcadie commence. Oh, quelle aventure !...

Oh, il l'aura ! Il la fera mettre à genoux au coin d'un bois, il lui dira son fait, il la fera s'abaisser à devenir son égale, et alors il pourra l'adorer de tout son bon grand cœur méconnu !

Elle est déjà loin. Elle se retourne et se voit poursuivie. Elle s'arrête un instant et fait front ; puis reprend son galop, éperdue !

— Ah, tu fuis, tu fuis! Oh, je t'aurai! Je te tordrai les poignets, je te broierai tes petits os de chatte, je t'apprendrai!...

O longue journée légendaire, tu es loin, tu ne reviendras plus !... Cela se passait en Arcadie avant la venue des Pélasges.

Le soleil est partout, les prairies sont transportantes, les

PAN ET LA SYRINX

PAN ET LA SYRJ

oiseaux s'égosillent dans les paysages, que de buissons à noter ! Des couples de cerfs s'écartent de boire, des isards s'arrêtent de brouter perchés sur des rocs à pic, et, à la lisière des bois qu'on longe, les écureuils ont dans les feuilles sèches de petits bonds secs, coupés de grands silences.

Oh ! quand il l'aura vaincue et matée, cette petite sauvage surhumaine, ils viendront errer par ici, il lui fera mal à propos de la nuance d'une feuille, il ne se vengera jamais assez !

En attendant, en chasse, en chasse! toute la matinée!...

Syrinx gardera longtemps encore son avance, elle n'est pas épuisée d'insomnies et de fièvres, elle n'a pas perdu l'habitude de la gymnastique, elle a bien dormi et vit avec principe. Et encore, tant qu'on est en plaine, cela va ; mais quand on longe un bois, Syrinx s'amuse de temps en temps à disparaître dans les arbres de la marge, et Pan doit s'arrêter pour voir si ce n'est pas un piège, si elle ne va pas prendre à travers les bois et laisser le grand chemin.

— Oh ! je t'aurai, je t'aurai ! Mais je bouderai pendant trois jours et trois nuits. Mais, que je t'aime, que je t'aime, que tu es donc mon but ! Que ta fuite est belle ! Et que mon cœur de Caliban s'illumine à chaque minute de ta fuite, et quelles belles larmes de moi cela te vaudra, ce soir, une fois que je t'aurai pardonné !

Après des bois et des prairies et des paysages, Syrinx se trouve devant un haut talus qui se présente à pic et palissade de ronces fleuries. Syrinx oblique et va escalader cet obstacle de côté, par une pente douce, puis vient se camper au haut en vue de Pan qui accourt tout droit. Elle le regarde venir.

Et Pan, au lieu de prendre de côté comme elle, vient échouer au pied de cette muraille ravinée. Il s'arrête. Ce sera un armistice pendant lequel il va la contempler ainsi (oh ! qu'il se pénètre au moins de cette réalité présente !). Ils vont sans doute reprendre leur discussion, cela se terminera peut-être à l'amiable, au soleil de midi.

Comme elle domine irrésistiblement, de là-haut, en cette noble pose frémissante encore ! Et toute sa chaste et fraîche personne, et sa chevelure en diadème solide, et ses grands yeux tout unis aussi vierges des insomnies que l'eau des sources l'est de l'essence de rose ! Que ses jambes sont pures et parfaites, là-haut !

— Pourquoi me poursuivez-vous? lui crie-t-elle, d'une voix habituée à lancer et retenir les meutes de Diane.

— Parce que je vous aime; vous êtes mon but ! répond-il de sa voix la plus panthéiste.

De sa voix la plus panthéiste ! Mais Syrinx, compagne de Diane, est spiritualiste, elle doit avoir ses idées sur la reproduction, etc.

— Me tenez-vous pour un animal, un petit animal classé ? Savez-vous que je suis inestimable !

— Et moi, je suis un artiste,quelqu'un d'étonnant ! Mais au fond, mon âme est celle d'un grand pasteur, vous verrez.

— Sachez que mon orgueil de rester moi-même égale au moins ma miraculeuse beauté ! Bien que je sache, parfois, être enfant...

— O Syrinx ! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette matinée et la circulation de la vie. Oh! vous

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