‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 20 sur 30 · ET IN ARC AD I A EGO · texte numérisé non relu

ET IN ARC AD I A EGO

« Et moi aussi, je vivais en Arcadie ! »

— Pauvres mortels, que de raisons ils ont de s'aimer, eux!

Mais Pan et Syrinx sont immortels, rien ne presse.

La plaine jusqu'à la colline bleuâtre s'étend, vaste comme une après-midi qui finira bien par se fondre dans le soir. Les Hoyotoho ! et les Heiaha ! se font rares. Quelle plaine !...

Quelle plaine !

Quelle plaine !

Et peu à peu, car tout marche, le soleil décline. La pauvre nymphe sent venir le crépuscule qui tisse les invisibles mailles de ses filets. Syrinx perd du terrain ; et la bleuâtre colline à gravir sera bientôt là, palissadée d'atroces ronces sans doute. Oh ! dans les ronces, les ronces, elle rampera tant qu'elle pourra, et sera toute en sang, et lui fera pitié !...

— Elle faiblit, elle faiblit! Elle ne veut pas s'abandonner?

Elit* me prend pour un luxurieux Caliban. Oh! j'étancherai agenouillé le sang de tes pieds! — Oh ! je vais toucher ses cheveux, et passer à plusieurs reprises le doigt sur son bras délicat, et faire qu'elle s'occupe de moi! Je saurai la prendre par la douceur et quelques considérations fatalistes. Il faudra aussi que je m'occupe du dîner. Oh ! je vais la confondre par maintes petites prévenances contradictoires... Il faudra qu'elle en pleure et me sanglote des pardons infinis !

Voici l'heure du berger...

Le soleil fait ses adieux, ou plutôt dit au revoir, sans mines hypertrophiques (c'était le bon temps !) Les paysages commencent à frissonner et s'alanguir de tardives tendresses.

Le peuplier frémit, arbre si distingué qui choisit son heure ! Et le saule pleureur pleure sur le rembrunissement sans raison du miroir de ses eaux. Les collines et les lointains s'assombrissent d'inquiète solitude. Les rainettes vont commencer à chanter, et les étoiles ne tarderont pas, les étoiles ne sauraient tarder. Il n'y manque que X Angélus. (Autres temps, autres mœurs). Mais, ô crépuscule! Innocence et fraternité à la grâce de Dieu ! O reposoirs, n'est-ce pas ! que l'Inconnu reste chez lui, et paix sur la terre aux couples de bonne volonté !

O gerbes d'un passé, pays soi-disant natal, fausses convalescences ! Tout à l'heure, ce sera la nuit, et le ver-luisant fera son œuvre, et le hibou dira son mot.

Mais, Dieu merci, on y voit clair encore, et la jeune femme tient toujours et se jure d'escalader la colline prochaine, si peu que cela doive retarder la scission de sa vie en deux.

PA

PAN ET LA SYRINX

Elle connaît ce crépuscule qui étrangle les Heiaha! dans la gorge. Elle sait que lorsque le filet du soir a été jeté, il ne faut ensuite rien moins que le clair de lune d'Artémis-Vigie pour nettoyer par l'inondation toute cette ambulance. Elle va, elle va ! Elle arrive à la colline...

— O crépuscule, tu ne me touches pas, tu ne me toucheras jamais! la volupté positive ne saurait filtrer dans le ciboire de mon être ! — Mais qu'est-ce qui a chuchoté là?...

Ah ! et hélas ! trois fois hélas ! ce qui chuchote là, c'est une traîtresse de rivière, derrière ces roseaux, vague et profonde et qui défend le pied de la colline. C'est de l'eau vague dans le soir...

Syrinx écarte les roseaux et voit la rivière, large et silencieusement mortuaire ! et Pan arrive ! L'homme est là, ivre de nuit !

Il est là; Syrinx se retourne et lève vers lui la main! Il s'arrête à distance.

Qu'elle est belle dans le soir ainsi ! Que croire ?...

— Voulez-vous m'oublier?

— Oh ! pardon, pardon ! Vous voyez que je n'y suis pour rien. Mais vous oublier! Je vous aime, vous êtes mon but, je suis moi, et le soir tombe ! Laissez, je me charge de tout vous expliquer. Oh ! qu'est-ce qui vous dégoûte donc en moi ? Oh ! foyer contre foyer! Quoi, ne respires-tu pas cette nuit d'été par tous tes organes libres? O nuit d'été, maladie inconnue, que tu nous fais mal ! Je ne sens plus que nous, moi ! O riche nuit d'été, je me rappelle, maintenant, les enivrants récits que me faisait Bacchus de sa conquête de

l'Inde ! Je me souviens, et ne puis m'arracher de Delphes ! Oh ! furie de la flûte grêle crevant l'orage sulfureux de la fin du jour des vendanges et appelant les averses lustrales ! Thyrses, et chevelures emmêlées? Mystères de Cyrès, mystères et kermesses, et fosse commune ! Astarté ! Astaroth ! Derceto ! Adonaï! En rond dans la prairie déjà tiède de danses, avec tous les pensionnats des Sulamites, au charivari de toutes les flûtes salamboennes ! Tout est dans Tout !

— N'approchez pas! Ce que je respire, moi, c'est la jalouse et nostalgique admiration des êtres et des choses heureux, pour celle qui passe, qui passe seule et bien conservée, et va vers le clair de lune des monts et dont les amours n'ont pas de lendemain, mais seulement des veilles !

— Certes, vous êtes parfaite ainsi et cette armure vous va comme un gant. Mais, pour l'automne qui vient, pauvre chérie? Ton cœur ne respirera-t-il pas la mortalité des paysans jusqu'à en tousser du fond du cœur !

— Je me blottirai dans un terrier que nous avons en Hyrcanie et n'en sortirai Hoyotoho! que pour me rassasier Hoyohei! à travers la manne sereine de la tombée des neiges!

— Oui, sans doute, l'automne est encore loin; reviendrat-il, même? Mais, que la présente nuit d'été est pleine! O Syrinx, je ne puis m'en aller comme cela! Je ne puis t'oublier après ce jour, ô consolatrice de mon génie trop tout ! Oh ! tout est dans Tout, pourtant ! Et vous ne me ferez pas croire que vous êtes au-dessus?... Voyez, déjà, ces éclairs de chaleur !... Astarté ! Adonaï ! Dieu le veut !

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