‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 21 sur 30 · PAN I · texte numérisé non relu

PAN I

SYRL\

S YRL

— Hoyotoho! ne m'approchez pas! Heiaha! Heiaha! Au secours!... Enfant, comment ne vois-tu pas que la volupté c'est le désir, que le bonheur c'est passer et faire envie aux couples altérés de bonheur?

— Eh bien, soit, je mourrai ; moi qui vous aurais si bien soignée ! Ma folie est divine, certes ! mais pas autant que le prix de votre volonté. Pardon, pardon, je mourrai en douceur. Je rendrai l'âme dans mon élémentaire et primitif galoubet de deux sous en chantant l'exil dont votre vision m'honora.

— Vous voyez bien, vous-même; il n'y a que l'art; l'art c'est le désir perpétué...

Ah! pour le coup,elleadit cela d'un ton si équivoquement charitable, que Pan n'hésite plus, ne saurait plus hésiter! Tête baissée, les bras ouverts, il s'avance résolument sur elle! Elle, faible femme justement seule digne de ce nom et traquée et prise ainsi dans l'indifférence des beaux soirs !

Dans un suprême éclat d'inhumanité, de toute l'immortelle virginité de ses yeux en face, Syrinx retient encore Pan une seconde, elle clame un dernier Hoyotoho! et alors se jette dans le léger rideau des roseaux et se laisse aller dans les eaux !

Et le génial amoureux qui a bondi, n'étreint entre ses bras sincères que le panache des roseaux tout sec ! Il les écarte, et regarde, et voit la belle enfant sauvée qu'ont reçue, si blanche en leurs bras blancs, les naïades silencieuses qui l'entraînent en lignes silencieuses !

Ces ébats d'une minute ont ridé à peine les moires cré-

pusculaires de la rivière lente et mortuaire sous le beau ciel du soir.

Cela s'est fait sans un mot. C'est fini.

Et c'est le soir, le soir qui ne porte pas conseil.

Oh ! là-bas, en face au ras de l'eau, est-ce encore sa tête adorée qui regarde encore immobile, ou simplement un bouquet de lys d'eau qui jouit dans son genre?

C'est fini, la rivière s'endort.

Ce fut une vraie vierge et assurément un signe de temps nouveaux.

Alors, Pan, sans se décider à quitter des yeux ce tombeau de son rêve contradictoire, à cette révélation de temps nouveaux auxquels son génie ne va peut-être pas suffire, se met à soupirer un «oh !» d'une mélancolie si adorablement jeune ! Ah ! un « oh ! » si désintéressé après toute cette journée, un « oh ! » si inviolablement inconsolable et méconnu, si innocemment unique ! Oh ! ça a été si bien heureusement un de ces « oh ! » comme on n'en entendra plus, quoi qu'apportent tous les temps nouveaux, que voici qu'une voix de musique s'élève, s'est exhalée de ce bouquet de lis d'eau, en face, et glisse sur la rivière mortuaire et dit : « O brises, » allons, tenez, remettez-lui mon âme. »

Et certaine brise glisse qui vient exécuter des choses en frou-frous alises dans le rideau des roseaux en hautes tiges creuses, aux longues soyeuses feuilles, aux panaches chanteurs.

Des choses, cette brise d'âme dans les roseaux ! Pan dresse ses oreilles pointues.

Page 1