‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 22 sur 30 · PAN ET · texte numérisé non relu

PAN ET

PAN ET LA SYRINX

Ofrisselis alise, baisers d'ailes, paraphes de rumeurs, éventails pulvérisant en chœur un jet d'eau au fond des parcs d'Armide, mouchoirs de fées froissés,le silence qui rêve tout haut, éponge passée sur toute poésie !...

Et cela chuchote miséricordieusement : « Vite, vite, ami, vs c'est son âme qui passe en ces roseaux que tu tiens ! »

Pan comprime à deux mains son cœur plus divin que jamais; il essuie une larme, jette son antique pipeau dans le tombeau de la rivière et, par une inspiration universelle, sans hésiter, sans se gratter l'oreille ni tirer sa barbiche pointue, il donne l'accolade àcesroseauxenchantéspuis en coupe trois tiges dont il fait sept tuyaux de longueurs décroissantes qu'il creuse, vide de leur moelle, perce de trous et lie ensemble avec deux joncs.

Et c'est bel et bien une flûte et des plus nouvelles !

Pan y promène ses lèvres desséchées d'espoir de baisers et, ce qu'il tire de cette flûte, c'est une miraculeuse gamme d'ère nouvelle disant naïvement son bonheur de flûte, son bonheur de venir au monde par cette belle soirée de l' Age Pastoral !...

Pan, riant à travers ses larmes, tourne et retourne, entre ses gros doigts de Caliban, la flûte nouvelle, la flûte à sept tuyaux, la divine Syrinx.

— Oh ! merci, merci ! Sept tuyaux !

Mais il fait déjà noir, le bouquet de lys d'eau en face s'est effacé.

Pan s'assied dans les roseaux, prélude et reprélude et presse ce joujou sur son cœur, et l'effleure de ses grosses lèvres. Puis il se recueille.

La nuit est tombée. On ne voit plus que la solitude de la campagne, on n'entend plus que la fraîcheur de la rivière. O nuit mémorablement attentive, allons !

Pan commence : « O mon hymne, développe-toi sur toi- « même et non en avant, ainsi que le devra la conscience ter- « restre si elle ne veut rompre le charme et fermer à jamais « les beaux yeux de Maïa la Confortable ! »

Et c'est d'abord des trilles funambules, lancinants, spasmodiques, dévergondés, qui jappent, puis s'épuisent et expirent en un pieux rosaire de guéri.

Alors s'élève une note isolée et tenue, calme comme un aérostat au-dessus de la foule des badauds.

Et c'est le chant, en kilomètres, pâle comme une romance de relevailles, soudain interrompu d'une lourde gamme comme une cloche dégringolant d'échafaudages trop hâtifs, puis démailloté et se développant en guirlande autour d'un piédestal attendant sa statue qui ne viendra heureusement jamais, au grand jamais.

Et, alors, pêle-mêle : introïts remontant au déluge, kyriés en caravanes sans eau, offertoires dans le marasme, oraisons morfondues et tombées bien bas, litanies trop faciles, magnificats entrant dans des détails, misérérés écumants, et stabat autour d'une crèche, autour d'une citerne où se mire Dianela-Lune.

Pan s'essuie les lèvres du revers de la main, pose un instant sa flûte et se parle.

— Je suis tout seul : ma chanson est monotone, car je ne sais qu'aimer, et ma fiancée s'en étant allée, je ne sais que

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PAN ET LA SYRINX

gémir jusqu'à nouvel ordre. Oh ! que cette journée a passé ! OSyrinx, t'ai-je rêvée? — Je me la rappelle minute à minute, et mot à mot, et sa façon de regarder, et le degré d'inclinaison de son cou et le son de sa voix, et cependant je ne l'ai pas vue et ne l'ai pas entendue ! Et c'est encore une fois que je n'aurai pas eu la présence d'esprit de me pénétrer du fait de la présence des choses ! J'aurais pu la dévisager pour toujours et l'écouter pour jamais et prendre sa formule sur le vif! Au lieu de cela, j'ai pensé, à quoi ? à tout ! Et c'est passé. Oh ! que je suis donc incurablement en Tout. Que je suis insouciant ! Oh ! qui jettera un pont entre mon cœur et le présent ! Si elle m'avait laissé une mèche de ses cheveux que je pourrais me tenir sur les lèvres jusqu'à l'évidence.

Il reprend sa flûte à sept tuyaux, sa flûte talisman, âme de Syrinx sur ses lèvres. Et, comme dans un si beau soir de l'Age Pastoral, il est permis de se répéter, c'est encore Stabat, Stabat autour d'une citerne où se mire Diane-la-Lune.

Il lève les yeux ; la Lune, la voilà ! Glorieuse et palpable, rondement aveuglante, qui monte à l'horizon mélancolique et pur au-dessus d'une ligne noire de collines.

Pan bouscule son Stabat et se met à fulminer une imprécation contre Diane :

« Hoyotoho ! là-haut ! O Lune, égide de glace, couleur de camphre !

« O Diane, ta divinité me laisse froid : je n'ai rien à voir dans tes vices de conformation.

« Et pourquoi vas-tu vêtue d'un sexe? Quelle honte de conserver ces inutiles organes d'impureté ! Ou bien, quelle

chasteté peu immortelle qui a besoin, pour tenir bon, de s'attirer par ces appas le spectacle répugnant et réconfortant du mâle mis hors de lui, du mâle ilote !

« Et d'où te vient cette divinité? D'un grand amour enterré ou impossible? Mais non! Jamais tu n'as rêvé de notre sexe, de notre sexe si légitime ! Non, tu as été élevée dans les forêts, et les grandes chasses en toute saison, et les rudes soies des sangliers, et le sang et les abois, et les douches des fontaines au fond des bois. Tu es un homme, un homme sublime et pâle, un planteur à pauvres esclaves blanches, et tu fouailles cruellement tes compagnes en chasse, et, par des incantations inavouables, tu leur cautérises leur pauvre sexe au fond des forêts claustrales. Oh ! va, je sais tout ! Je ne suis pas un halluciné. Tout est dans Tout et j'en suis la brave sentinelle empirique ! »

Mais la Lune reste là, rondement aveuglante, seule dans tout le ciel...

Et Pan, qui grelotte la fièvre, en tombe à des rêves, à des Mille et une Nuits d'abjection, dans le vent du soir qui flâne, qui flâne charriant leshaleines de tous les coins,les bêlements de tous les bercails, les soupirs de toutes les girouettes, les aromates de tous les pansements, les frou-frous de toutes les écharpes perdues aux ronces des grands chemins.

O enchantement lunaire! Climat extatique! Est-ce bien sûr? Est-ce l'Annonciation? N'est-ce que l'histoire d'un soir d'été?

Et Pan, bondissant comme un fou, sans avoir dit adieu à la rivière morte, et pressant sa flûte nouvelle contre son flanc

VA

PAN ET LA SYRINX

blessé, repart au galop dans l'enchantement lunaire vers sa vallée, piloté par la Lune, à la bonne aventure !

Heureusement, et désormais, il lui suffit, dans ces vilaines heures, de tirer une gamme nostalgique de sa Syrinx à sept tuyaux, pour se remettre, la tête haute, les yeux larges et tout unis, vers l'Idéal, notre maître à tous.

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