‹ Moralités légendaires. Avec des vignettes gravées sur boisChapitre 9 sur 30 · LOHENGRIN, FILS DE PARSIFAL · texte numérisé non relu

LOHENGRIN, FILS DE PARSIFAL

A côté de son cher corps endormi, que d'heures des nuits f aï veillé, cherchant pourquoi il voulait tant s'évader de la réalité.

A. Rimbaud.

h, qu'ils sont irréparables, même en imagination seulement, les soirs de Grands Sacrifices !...

On avait naturellement choisi ce lever de Première Pleine-Lune implacable et divine, pour la dégradation de la Vestale Eisa, place du Parvis- Notre- Dame, toutes cloches carillonnant les glas de Nox Ira, en vue de la mer éternelle des beaux soirs.

Sur deux estrades inviolablement drapées de linges, en

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vis-à-vis^ le Concile Blanc et la Corporation des Vestales se tiennent ; une foule chuchotante entre ces deux institutions et toute cette assistance en demi-cercle, tous debout, et yeux bleus, verts, gris, effarés d'attente en vue de la mer surhumaine des beaux soirs.

Il fait grand jour encore ;nullebrisedeclémenceàtaquiner les brèves flammes des cierges.

Oh, qu'est-ce qui s'apprête?

Oh, de grâce ! que tout cela est blanc et barbare à cette heure, au bord de cette mer en solennel bassin!

Oh, que tout cela est loin de mon village !...

Or ça, à l'horizon tout enchanté, Notre-Dame d'apparaître.

Oh, en effet, la belle pleine-lune vieil-or, ahurie, hallucinante, palpable, ronde ! Si près, qu'on dirait un ouvrage des hommes de la Terre, quelque expérience aérostatique des temps nouveaux (oui, une lune naïve en son énormité comme un ballon lâché !)

Cela jette un froid, comme toujours.

Et comme toujours, les crayeuses façades de la place aux balcons pavoises des professionnels suaires, et la rosace en tombale efflorescence de la Basilique du Silence en prennent une intéressante pâleur; et semblent de pauvres vieux bijoux de famille, dans cet enchantement tout neuf, les brèves flammes jaunes des cierges.

Salve Regwa des Lys !

Hostie de Léthé ! Miroir transfigurant !

La Mecque des Stérilités polaires !

Oh, sur rOcéan-ciboire, Eucharistie à meurtrissures, Eucharistie mal cautérisée !

Et, à l'horizon, les flots jusque-là enchantés d'accalmies, exécutant vers elle un va-et-vient berceur, ostensiblement berceur, comme la suppliant de se laisser un peu choir, ce soir, pour voir, qu'on la dorloterait si nuitamment !...

Cependant les carillons sont à bout.

Et la foule, alors, d'ululer (tous, hommes, femmes, enfants, vieillards en chœur de soprani grêles) le StabatAc Palestrina, mais infiniment expurgé !

Et, à ce signal suraigu, la lanterne-volière du Phare de la Déesse de lâcher les mouettes consacrées !

Ah ! elles s'envolèrent, en piaulements sauvages, tels des oiseaux-phalènes, vers la Grand'Lune, et tournoyèrent à Son Egard ; et, après ces dévotions préalables, vaquèrent à leur petite pêche des beaux soirs.

On s'est assis, albement, ivre de ces préludes.

Quel silence !...

Le Grand-Prêtre aîné de Séléné s'est levé; il accomplit les trois offertoires d'encensoir à l'égard de la Pleine-Lune, dans le silence polaire ; puis dit :

« Mes sœurs, comme ces soirs vont décidément à votre « beauté !

« Voici que nous vient sur les infranchissables lagunes de v. la mer, l'Immaculée-Conception (la seule) ! Je vous salue, « Vierge des nuits, plaine de glace, que votre nom soit béni « entre toutes les femmes, vous qui satinez leurs seins de « distinction et y faites sourdre les laits nécessaires. »

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Les Vestales se lèvent, et, sauf le dernier rang des plus jeunes, encore consacrées au silence, répètent l'invocation, — et toules alors (en trois temps, mais non sans une certaine lenteur de coquetterie bien excusable) rejettent leur cachemire pâle, défont leur guimpe de lin, et exhibent à l'Astre bienfaisant leurs jeunes poitrines, — oh ! comme autant d'hosties, comme autant d'aspirantes lunes; — les novices grelottant un peu à sentirdurcir leurs amandes sous la caresse du rayon sacré venu de si loin à travers les infranchissables lagunes de la mer.

Or, une d'entre elles, isolée au premier rang, est restée étrangère à cette charmante manifestation, baissant même la tête sur son corsage condamné.

Rassuré, le Grand-Prêtre, qui la surveillait, reprend :

« Amandes des seins, sceaux des maternités, tétez les <<- effluves de l'Eucharistie qui se lève sur la mer, et vient s< faire sa tournée dans nos dortoirs. Car vous êtes encore vs ses vierges, dignes d'entretenir ses Mystères, de receler ses « philtres et ses formules incantatoires, dignes de bénir « les brioches des noces. Noël ! Noël donc ! au Phare vs Virginal, à la vigie des Pôles, au Labarum des Sociétés « modernes ! »

Il se rassied.

Le vicaire de Diane-Artémis se dresse, doriquement drapé, pâle comme la statue du Commandeur des Croyants.

« Eisa! Eisa! Eisa! s^ claironne-t-il par trois fois de son organe de parfait sectaire.

La Vestale isolée au premier rang, la petite femme aux

seins honteusement tenus cachés, s'avance sur l'estrade, tête hasse, l'air positivement blessé.

« Eisa, Vestale assermentée, gardienne des Mystères, des « philtres, des formules et du froment des brioches nuptiales, « qu'as-tu fait delà clef de ton répertoire? Ah! ah! tes seins « savent une autre caresse que celle si lointaine de la lune, « ta chair est inoculée d'une autre science que le culte ; des « mains profanes ont dénoué ta ceinture et brisé le sceau de « tes petites solitudes ! Que répondrais-tu, par exemple ? »

Eisa articule angéliquement : « Je crois être innocente. « O méprises cruelles ! » — (et tout bas : «.< Mon Dieu, que « de cancans! »).

Le Concile Blanc passa outre d'un même geste convenu.

Et le confesseur d'Hécate, surgissant à son tour, déroule l'acte d'accusation.

« Dans la nuit du... etc., etc. »

(Rien que des soupçons en somme ; des soupçons bien terre-à-terre, il est vrai.)

« ... Le simple fait d'être soupçonnée publiquement rend « impropre au culte. — Veuve Eisa, oubliez que vous fûtes v< Vestale. Oubliez, au plus terrible à jamais, les Mystères, « les philtres, les formules et le levain des brioches ! Mainv; tenant, veuve Eisa, contemplez une dernière fois la Déesse; s< car, selon le rite, si, sur trois sommations, votre fiancé ne « se présente pas pour vous assumer, on va brûler vos beaux s< yeux, en les attouchant, le plus délicatement possible, avec « l'Aérolithe du Sacrilège descendu parmi nous à la pre- « mière lune de l'Hégire et qui repose, vous le saviez fort

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v< bien, sur des langes, dans l'hypogée de la Déesse, tout au « fond de la Basilique du Silence. — Peuple ! on va faire les v< trois sommations d'usage. »

Et l'on vit bien qu'Eisa ne se donnait même pas la peine de lancer un clin d'œil au hasard de cette foule, d'où elle n'attendait donc nul Chevalier, c'est clair.

Les Matrones aux béguins à bandelettes de Sphinx la font descendre de l'estrade, la dépouillent du cachemire pâle et de la guimpe de lin et de ses perles du culte. On noue les perles dans la guimpe et le cachemire; et le tout, en un coffret de plomb, va sombrer vers les nécropoles sousmarines ; saisissante succession de symboles.

Ce qui fait qu'Eisa apparaît en fiancée, au bon peuple. — Oh ! intéressante et promise, en longue blême robe étoilée de bas en haut d'œils de plumes de paon (noir, bleu, or vert, comme on sait, mais il est beau de le rappeler), épaules nues, bras angéliquement laissés à leur nudité, la taille prise juste au-dessousde sesjeunesseinsparune largeceinture bleued'où pend une plume de paon à l'œil plus magnifique encore, et sur ce joyau d'œil central la pauvre tient pudiquement croisées ses petites mains aux longues mitaines bleues ! Mais ses yeux n'en demeurent pas moins succulents comme des bouches, attendu que sa bouche entr'ouverte a toute la tristesse d'un regard, à cette heure.

Un très perceptible chuchotement d'admiration court parmi les femmes ; et (l'esprit de corps les trouve, hélas ! toujours prêtes) elles chantonnent :

<s Heureux! heureux encore, ma foi, celui qui l'emmè-

« nera sous son toit. Elle a d'adorables restes ; — et pas dix- « huit ans accomplis... si nous ne nous trompons? »

Eisa ne daigne confirmer ce détail irrésistible.

Mais un héraut s'avance, il élève vers le peuple, sur une patène, l'aérolithe qui va corroder ces beaux yeux succulents, il sonne aux quatre points cardinaux de son olifant d'ivoire, puis...

— Si vous sonniez un peu plus sérieusement du côté de l'horizon des mers ! lui fait observer Eisa.

— Elle se moque.

— Elle veut nous faire poser. — A l'ordre ! — La clôture de ses yeux !

— Je ne veux rien avoir à me reprocher, déclare le Grand- Prêtre : Héraut, obtempérez et sonnez plus sérieusement du côté de l'horizon des mers !

Le héraut sonne dérisoirement du côté de l'horizon connu des mers ! puis il clame :

« Que celui qui veut prendre pour épouse légitime Eisa, « vestale au rancart, s'avance, et le jure à haute et intelligible ^< voix ! »

Eisa ne daigne pas jouer de la prunelle ; elle tourne le dos à la cérémonie, semble inspecter l'horizon si inconnu des mers.

Et personne ne dit mot. — Bien des mères ont mis leurs fils sous clef, aujourd'hui ! — Et puis elle est trop fière aussi ! Cela ne promet guère.

Les deux autres sommations restent sans écho.

« Adjugé ! »

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Eisa se précipite : — Oh ! qu'on me passe un miroir, avant !

Un jeune homme sort de la foule et vient présenter à la condamnée un miroir de poche (et tout bas : « Oh ! m'aime- « rez-vous?me suivrez-vous partout avec des yeux fous, « si... » — ss C'est inutile. Merci bien. »)

Et voilà qu'elle se mire et s'admire! Et au lieu de se livrer à des élégies sur le sort de ses yeux, elle arrange sa coiffure, lisse l'arc de ses célèbres sourcils, et arrange, arrange encore ses cheveux.

(Quelle absence de sens moral !)

— Maintenant, on voudra bien me laisser faire un bout de prière vers la Lune, notre maîtresse à tous, j'espère?

Sans attendre qu'on en délibère, Eisa s'agenouille sur le sable du rivage. Et voici que, tendant vers l'horizon tout enchanté des mers, ses petites mains aux mitaines bleues, elle se met à psalmodier :

« Bon Chevalier qui m'apparutes dans cette nuit fatale et « mémorable, chevauchant un grand cygne lumineux!

^< Délaisserez-vous votre servante? Vous le savez bien, « fatal Chevalier, que mes yeux succulents sous mes sours< cils célèbres et ma bouche triste sont à votre merci, et v< que je vous en suivrai partout avec des regards fous.

« Ah ! j'ai la chair encore tout évanouie de votre vision « et (mettant la main sur son cœur) mon petit cratère m'en « fait mal, et je m'en ai découvert des tas de trésors! Car « votre fantaisie, si noble, sera toute ma pudeur, savez-vous.

- Joli Chevalier, je n'ai pas encore dix-huit ans accom-

« plis. Dites, venez m'assumer, vous ne vous en mordrez vs certainement pas les doigts. — Angélus ! Angélus! Je suis « la Sulamite ! Je n'ai que la pruderie d'une fleur. ^>

Elle se penche un instant, sa main devant les yeux, perscrutant l'horizon enchanté ; puis, reprend, traînant sur les mots :

s^ Oui, je dis bien, à votre merci, ô Prince Charmant ! Et « je saurai vous tisser des armures de rechange.

v. Tenez, je vais vous l'avouer, le goût de ma robe « vous fera éclore mainte papille famélique ! — Et les lunes v. de mes coudes ! qui chatoient aux alouettes des rechutes ! « ah ! ah!...

« L'adorable Chevalier me laissera-t-il vieillir aveugle et « paria dans cette société bourgeoise? Je suis belle, belle, « belle ! comme un Regard incarné !

« Oh ! Je vous comprends d'avance ! Oh ! Je vous en suivrai « partout avec des yeux fous ! Et je resterai si constamment « suspendue à la lumière de votre front, que j'en oublierai « de vieillir; oui, j'irai si enchâssée dans votre sillon de « lumière, que j'en deviendrai un petit diamant que l'âge « ne saurait entamer!

« Ah ! non, non, je ne suis qu'une pauvre personne du <-<. sexe ! je ne saurai que laver, chaque matin, votre armure « de cristal, avec mes larmes... »

Elle se tourne vers l'Exécuteur au cœur cuirassé d'un triple airain :

— Puisque je vous dis qu'il va venir! Il m'a promis; vous verrez au moins une fois ce que j'entends par un bel

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