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Gomme ces vers sont beaux

L'esprit de Frank ne craint pas la mort, mais sa volonté y ré- ’ardeur de vivre est si passionnée en lui qu'il ne peut

plus concevoir sa propre des-

‘truction. La volonté de vivre survit à la désillusion dela vie; il lui faudrait une immortalité sous quelque forme que ce fût.

: (On trouve ce sentiment chez - Didérot, qui parle du « ver ron-

geur de l’immortalité »). Cf. les premiers vers d’un fragment de l’Ofhello de Shakespeare cité

p. 81, n. 2. (Portia.)

2, La pensée, beaucoup plus

répondra : « Dans l’invisible

*essaim des condamnés à naître,

— je fais grâce à celui dont je sens- l’aiguillon. — Demeure dans l'empire innommé du possible, — O fils le plus aimé qui ne naitra jamais ! — Mieux sauvé que les morts, et ‘plus inaccessible, — Tu ne sortiras, pas de l’ombre où je dormais! »

(VAINES TENDRESSES, :Vœu.) —

Le héros de Musset, au contraire, subitinconsciemment la toute-puissance de linstinct. Il estabsolument dupe de l'amour,

* dont la loi des choses se sert

pour perpétuer la vie. Il veut

Pa V }

de’ Sully Prudhomme :

se survivre, bien qu'il ait maudit la vie.

3. Sa douleur ne Jui apparaît pas comme un accident de l’universelle douleur, Il se conçoit commeunêtre unique, et il voudrait éterniser sa souffrance, füt-ce par un blasphème. Il voudrait laisser une lignée de contempteurs des dicux.

4. Musset Se rappelle une image de J.-P. Richter,-comparant la terre dans le ciel à un nourrisson suspendu au sein de sa mère (JEAN GIRAUD: art, cité). Mais dans Richter, l’idée est que la terre,une fois sevrée

du lait de la tendresse céleste,

détachée du vaste sein maternel, dégénere et tombe au dèsespoir. Selon Musset, Frank, ayant

/puisé la vie au sein banal de

la nature marâtre, voudrait lui

laisser la morsure dé sa colère,

5. Le thème d’Erostrate, comme celui d'Empédocle, était fort à la mode vers 1830. L’'Erostrate de Barbier n’aura plus rien d’un furieux ; en son « noble délire», il aspirera par l'amour à limmortalité : « Tous les actes d'amour épars dans la nature — Sont les rébellions de chaque créature — Contre l’affreux néant !.., » — Maïs il me semble

‘Empédocle a vaincu les héros de l’histoire, ’

Le jour qu’en se lançant dans le cœur de l’Etna, Du plat de sa sandale il souflleta la gloire, RE PA 2. Et la fit trébucher si bien qu’elle y tomba.

Que lui faisait le rèste? Il a prouvé sa force.

Les siècles maintenant peuvent se remplacer ;

Il a si bien gravé son chiffre sur l'écorce Que l’arbre peut changer de peau sans l’effacer. j

Les parchemins sacrés pourriront dans les livres

Les marbres tomberont comme des hommes ivres, Et la langue d’un peuple avec lui s’éteindra.

Mais le nom de cet homme est comme une momie, Sous les baumes puissants pour toujours endormie, RCE Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera. | Je ne veux pas mourir? — Regarde-moi, Nature. Ce sont deux bras nerveux que j'’agite dans l'air C’est dans tous tes néants que j'ai trempé l’armure . é Qui me protégera de ton glaive de fer. | AN J'ai faim. — Je ne veux pas quitter l'hôtellerie. |

Allons, qu’on se remue et qu’on me rassasie#,

Ou sinon, je me fais l’intendant de ma faim.

Prends-y garde‘; je pars. — N'importe le chemin. — LT Je marcherai, — j'irai, — partout où l’âme humaine Fit

# + va ne

bien que Musset a pensé à suite, susceptibles de beaucoup. =: - l'Empédocle de Jean Polonius d’interprétations. Le sens géné- se (Labinski), de 1829 : « Pour ral est qu’un suicide affreux |” 2" ‘étancher en moicette soifinvin: | assure à celui qui Pose une , cible, — J'aurais voulu franchir | gloire plus éclatante que celles

tous les temps, tous les lieux... | des bienfaiteurs de l'humanité.

1 L & 1 D à . . n « z APR que dans LSECSS di F 2, Ainsi la prétendue expé-” Mma-Mevre Insensee, — MON ŒH | "rence du néant, Diem loin d'A au fond du gouffre avait plongé

longtemps, — ... Ivre, je me | ne ae: De k se St levaif — Le dégoût de la vie, . RS TS Ne

— Le besoin de mourir s'émpara 3. C'est a image du ban-

de mon cœur;— Toutmonsang | dquet: «Je voudrais — qu’... on

bouillonna d’une aveugle furie, | Sortit de-la vie ainsi que dun — D'une invincible ardeur, » |! banquet, — remerciant"son hô- Cf. Lorenzaccio, II, 3 ::« Que | te.» Mais nous sommes Join: les hommes me comprennent | du sage La Fontaine, et loin

ou non; qu'ils agissent ou n'agis- ph ae pe f Au ban-

sent pas, j'aurai dit tout ce que \ que Ke vie. IRIOTIUnNE ne ns

ja à Ru je leur tu pose | Roanne PRÉPA totlemne M eur plume, si je ne leur fais | JE, MCE gi 72-14 as etooee ttes piques, et rains, Frank semblait un sym- * ‘humanité gardera sur sa: joue | bole des convoitises, plébéien. ©

le soufflet de mon épée marqué! | n€S iolemment excitées. Com-

en traits de sang. Qu'ils m’ap- DRE à certains héros de ellent comme ils voudront, alzac. | | et rutus ou Erostrate, il ne me k. Cf. A. EF: « Il ne faut pas

pie sa qu’ils m'oublient...» pousser à bout les malheureux.»

ers assez obscurs, et, par | C’est l’anarchiste.

é LA COUPE ET LES LÈVRES 147

. Est en spectacle, et souffre. — Ah! la haine, la haine! . La seule passion qui survive à l'espoir!

Tu m'as déjà hanté, boiteuse au manteau noir. Nous nous sommes connus dans la maison de chaume; Mais je ne croyais pas que ton pâle fantôme, É De tous ceux qui dans l'air voltigeaient avec toi, Düt être le dernier qui restât près de moi.

Eh bien! baise-moi donc, triste et fidèle amie. lu vois, j'ai soulevé les voiles de ma vie. — Nous partirons ensemble; —- et toi qui me suivras, Comme une sœur pieuse, aux plus lointains climats, Tu seras mon asile et mon expérience !, Si le doute, ce fruit tardif et sans saveur, Est le dernier qu'on cueille à l'arbre de science, *Qu'ai-je à faire de plus, moi qui le porte au cœur? .__ Le doutt ! il est partout, et le courant l’entraîne, Ce linceul transparent, que l’incrédulité - Sur le bord de la tombé a laissé par pitié - Au cadavre flétri de l'espérance humaine?!

O siècles à venir! quel est donc votre sort?

La gloire commé une ombre au ciel est remontée. “L'amour n’existé plus; — la vie est dévastée, — : … Et l’homme, resté seul, ne croit plus qu’à la mort. -Tels que dans un pillage, en un jour de colère, - - On voit, à la lueur d'un flambeau funéraire,

: — 4. Chez ce solitaire et cet

: manière de s’attacher ceux qui n’espèrent plus. Ce :

imaginatif, pour qui tout sentiment prend la forme d’un être

“vivant, et dont la vie intérieure

est peuplée de fantômes, la haine deviént une compagne d'âme. Ge prétendu fort, cet impassible a besoin d’une présence consolatrice ; tous les noms qu'il donne à la haine

. sont des noms de tendresse. La - boiteuse au manteau noir l’ac-

cueille aussi doucement que l’accueillait la mort, A vrai

dire, ce qu’il appelle haine, c’est

un dégoût violent de la fausseté,

. uni à un attendrissement pas- sionné sur-soi. Il n’y a pas de fiel dans cette haine :

: Frank ressent surtout de la pitié pour lui-même, et pour tout-être qui souffre. Pascal disait que l’âme a un besoin naturel d’attachement : haïr, c’est encore une pour

j nest pas l'isolement dans l'in-

différence, — conception inhumaine, irréalisable.

2. Encore une image qui n’est pas très nette. Quel est ce linceul laissé par pitié à l’espérance humaine ? ce linceultransparent? Musset songe sans doute à cette religiosité esthétique, à cette vague sentimentalité pieuse, qui survit même dans les âmes incroyantes ; l’humanité ne croit plus, mais ‘au

moins, elle se souvient encore

d'avoir cru, elle garde le reflet de sa foi; et le regret même de ne plus croire à encore une mäâgie consolante. Cependant, à travers ce transparent linceul on voit la dissolution de l’espérance ; le courant du doute, qui cerne la tombe: où elle repose, lui enlèvera ce dernier voile, ce dernier prestige, et la négation apparaîtra dans toute sa laideur; son horreur, 5

“ALFRED DE MUSSET en \ : /

ct

: Des meurtriers, courbéS dans un silence affreux,

Egorger.une vierge, et dans ses longs cheveux

Plonger leurs mains de sang ; Tombe comme un roseau sur

Tels les analyseurs égorgent la nature

— la frêle créature ses bras mutilés

Silencieusement, sous les Cieux dépeuplés L. : | Que vous restera-t-il, enfants de nos entrailles,

Le jour où vous viendrez suivre les funérailles

De cette moribonde et vieille

humanité ? "

Ah !tunous maudiràs, pâle postérité!

Nos femmes ne mettront que des vieillards au monde.

Ils frapperont la terre avant de s’y coucher ; ee

Puis ils crieront à Dieu : Père, elle était féconde. AT

A qui donc as-tu dit de nous la dessécher ? ; Mais vous, analyseurs, persévérants sophistes ?, :

Quand vous aurez tari tous les puits des déserts à,

Quand vous aurez prouvé que ce large univers

N'est qu’un mort étendu sous

les anatomistes ;

Quand vous nous aurez fait de la éréation % Un cimetière en ordre, où tout aura sa place,

Où vous aurez sculpté, de votre main de glace,

Sur tous les monuments la même inscription ;"

Vous, que ferez-vous donc, dans les sombres allées \

De ce jardin muet ? — Les plantes désolées

1. Cf, LAMARTINE, Méditations : - «Ils posèrentsur la nature — le doigt glacé qui la mesure, — et la nature se glaça. » L'image de Musset est beaucoup plus belle, malgré l’emphase. . (Cf. aussi Rousseau dans La Nouvelle Héloise, IV, 11 : « Les fleurs sont faites pour amuser nos regards, non pour être si curieusement anatomisées.., »)

2. * IL faudrait comparer cette invective à l’anathéme lancé contre les sophistes dans Daphné, d’A. de Vigny (publié en 1912 par Fernand Gregh). Au momentoù Mussetécrivaitcette .

tirade, son regret de la concep-.

tion religieuse et poétique de la nature était avivé par la lecture de Jean-Paul Richter, dont Pimagination. mystique l’enchantait ; avec lui, il pensait que mieux vaut«vivresous la brume obscure de la superstition, que dans cette atmosphère rarélée par un scepticismequi dessèche

LA

tout. » (Siebenkaese, REVUE Dre.

+ Paris 1830). — Cf. Le Roman par

lettres (v. p. 26, n. 2) : « Est-ce

parce qu’ils ont analysé Îles cail:

oux sur leur route et que tout

est réglé dans la nature, même le désordre, qu'ils croient que | Ja nature LEURAPERSS AR Est-ce :

rassuré les paysans sur les éclipses et les aurores boréales, qu’ils ont le mo-.

parce qu’ils on

nopole de la crédulité ? » Dans la Confession (V, 5), Musset s’en

prendra de même à &ces syco- :

phantes qu’on appelle des pamphlétaires [ils accomplissent sur

La Société le même travail d’ana: :

lyse dissolvante que les savants .

.sur la nature], et à qui on de-

vrait défendre, par simple me-

sure de salubrité publique, de

un désert où lil oasis, des-sources:" 1 "550008

dépecer et de philosophailler. »

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