‹ Morceaux choisisChapitre 17 sur 439 · V. pp. 257, 305, 340, 360, 407, 432 et' 465. | 5e · texte numérisé non relu

V. pp. 257, 305, 340, 360, 407, 432 et' 465. | 5e

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Ce poème est de novembre 1835. La Lettre à Lamartine sera de février 1836. Puisque c’est à toute l’œuvre de Musset que nous demandons sa vie, pourquoi ne pas dire tout de suite, qu’en cette année 1835, sa fantaisie et son émotion créaient deux comédies, qui sont des chefsl’œuvre de grâce : La heneetle de Barberine, et Le Chandelier 1?

Dans Barberine, il met sa rancune contre la prétentieuse rouerie, contre cette émulation vaniteuse du mal, qui a flétri sa jeunesse. Rosemberg n’est pas méchant, mais fat et sot; il écoute, bouche bée, le cours de corruption que lui fait Uladislas, chevalier de fortune, et, d'emblée, il se résout à pratiquer le catéchisme de la haute perversité. Que faut-il faire de lui? Rosemberg, pour ses premières armes, s'adresse à la pure et charmante Barberine, Elle ne lui rit pas au nez, elle ne lui fait pas non plus de moralé; on verra comment elle lui prouve que la rouerie la mieux équipée du monde s’évertue, sans même l’effleurer, auprès d’une honnête femme, défendue par son amour et par son esprit. Il est vrai que Rosemberg n’est qu’un apprenti; un expert en rouerie pourrait, se flatter que l'exemple ne vaut rien; mais ce n’est pas lui qu il en faudrait croire. É

Si Barberine enseigne qu’il n’est pas de joyau comparable au, cœur d’une femme bonne, le Chandelier donne à penser aux coquettes. Jacqueline rend Fortunio amoureux d'elle, uniquement pour détourner sur lui les soupçons qui tomberaient sur un autre. Quand, le voyant à ses pieds, elle lui sourit et lui dit qu’elle l’aime, c’est un calcul et rien de plus. Cependant, elle non plus n’est pas méchante. Musset, non plus que Fortunio, ne peut se résoudre à la condamner, ni même à la confondre, comme ik confondait Rosemberg. Elle ne veut pas que Fortunio soit malheureux. Et puis, elle est prise au jeu. Fortunio est si touchant qu'il en devient séduisant. Et l’autre, pour qui on le sacrifiait, est par trop sûr de lui. Le tour qui devait tranquilliser sa possession va lui donner un successeur. La comédie ne finit pas en tragédie, à la manière d’On ne badine pas avec l’amour, bien que Jacqueline ait badiné; mais elle frôle le tragique. Pourquoi le mensonge en amour ? Pourquoi un être bon « qui fait la Charité et qui arrose des fleurs », s’amuse-t-il à faire souffrir un cœur crédule ? Un roué tient cela pour un fait, et se conduit en amour comme en guerre. Un homme raisonnable n’en conclut rien, et regarde ailleurs. Un ingénu trahi s’acharne à comprendre, se butte à l'impossible, et s’'épuise sur une idée fixe. C’était la tendance de Musset.

Mais de quelle trahison avait-il à se plaindre ? Celle dont il parle dans la Lettre à Lamartine, dans la Nuit d'Octobre et dans la première partie de la Confession, est antérieure à l'aventure de

1, V.p, 67 ct ». 287.

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Venise. En écrivant Le Chandelier, il pensait à la première trahison ; mais les autres, et la plus récente (puisqu'il faut l'appeler ainsi) n’en feront qu’une avec elle dans l’œuvre d'art, comme les”

effets de toutes se confondent dans la conscience du poète. Chaque trâhison nouvelle réveille toutes celles du passé; et toujours la première est la plus maudite. & Ke

Musset, de très bonne foi, fit effort pour oublier. I vénérait . ‘ Lamartinel. Il relut quelques-unes de ses Méditations ; et, & ’étant BE - rempli de son esprit, de sa résignation religieuse, il osa lui parler . =. . des souffrances sévères que jeune encore il avait connues. Lamartinc répondit beaucoup plus tard?. Distraction malheureuse ! s'il * s'était rendu compte de la sincérité de Musset, s’il avait remar- RS qué, dans le Salon de 1836, ce mot où perce encore la volonté du , relèvement : « Le cœur, quand il est sain, guérit toujours Pintel- è ligence » ; s’il avait pu lire ce billet écrit à M®: Jaubert, un soir où Musset, invité. à diner avec Lamartine chez la princesse de = ‘ Belgiojoso, n'avait pas eu le courage d’y aller, « dégoûté de voir que des veilles forcées ne pouvaient le tirer d’un écrasant passé », on aime à croire qu'il lui aurait tendu la main. | La Nuit d'Août est d’une inspiration assez différente. Le prin- - -# temps de 1836 avait été bien plus gai pour Musset que celui de RE 1835, et lété continuait le printemps. Il allait souvent à Bury ou à Margency, chez son ami Tattet. Cette fois, quand la Muse lui reprocha de se livrer dans l’ombre à son mauvais destin, il ne se = détourna pas d'elle : « O ma Muse, ne pleurez pas ! » Et c’est lui qui, maintenant, s’écriait : « Il faut vivre ! » —. Mais comment ? > < « J'aime et je veux pâlir, j'aime et je veux souffrir ... Aprèsavoir - - souffert, il faut souffrir encore. » La nature renaît pour se détruire. de Une loi universelle associe la mort et la vie,et veut qu’elles alter CERTES neñt sans repos : il faut s’y conformer, consentir d’être, dans LR torrent des forces qui s’écoulent, une force comme les autres, non . résignée, mais violente, emportée. : RAR Ce fut la philosophie de Musset ; il se consolait en se détru +. sant, et se pérsuadait qu’on obéit ainsi à la volonté des choses En pratique, cela revenait à l’épicurisme. C’est à ce moment que

+ M»: Jaubert, désormais sa marraine, le baptise « Prince Phos- $

phore de Cœur-Volant » ; c’est alors qu’il écrit à Aimée d’Alton, > une jeune fille très afrranchie 3 : « Charmant petit moinillon blanc, TS

___ — Je suis un pauvre mendiant » ; un peu plus tard, les Stances à =

à Ninon 4 : « Si je vous le disais pourtant que je vous aime.» On ;

Re

1. Qui avait vingt ans de plus que 8. La sœur de son ami d'Alton Shée, 5e lui. i pair de France ; elle deviendra la fem- a.

\ $ ARE z - me de Paul de Musset. ‘ 2. V. p. 340, L'œuvre expliquée. 4, V. p. 392. :

és Ê NOTICE BIOGRAPHIQUE FT LITTERAIRE . 39: LES

… pensait à lui obtenir une mission diplomatique, — un voyage d'agrément en Espagne, De cette époque brillante de sa vie datent les Stances à la Malibran !, Il ne faut jurer de rien ?, Un Caprice, * à que nous allons retrouver, les Lettres de Dupuis et Cotonet (du Fe 3 septembre 1836 au 5 juin 1837), Les deux Maîtresses 3, Emmeline #, + > - conte charmant, qui, par endroits, au delà des romans de Mu: de. Se Souza, de M=° de Duras ou de M"° de Beaumont, retrouve le ë ton et l'élégance morale de {& Princesse de Clèves. Assüurément, tout cela était d’un poète « toujours jeune et vivant », comme le disait Musset à Sainte-Beuve en juin 1837, mais un peu assoupi, et qui se réveillait surtout dans le monde. Pourtant, on l'y trouvait souvent désagréable, glacial, sauvage, Sa marraine lui re- . prochait d’éloigner « des hommes d'esprit et de cœur qui se seraient sentis poussés vers [lui]. » Cétait vrai, Son cœur se res serrait maintenant auprès des autres : «Je ne suis pas tendre, mais je suis excessif, » Le grand poète reparut dans la Nuit d'Octobre. APCE C'est celle qui se rapproche le plus de la forme du poème DE dramatique, et qui va le plus loin dans l’analyse, sans rien perdre en lyrisme. Elle résume les autres, plus la Lettre à Lamartine, et elle fait entendre un cri d'angoisse et de colère plus poignant ; elle a aussi des accents d’une suavité nouvelle, et les variations Le du rythme sy prêtent savamment à toutes les inflexions du regret élégiaque, de la pacifiante consolation, de l’invective, et d’un pardon où l’on sent palpiter une inexpiable douleur. Pour la dernière fois 5, Musset parle du martyre qu’il avait enduré lors ae de la première trahison, et il Punit encore à son dernier déchirement, celui dont il devait réster blessé à jamais. Et toujours il

voudrait savoir quel en fut le sens, êt s’il est une sagesse qu’il en à NÉE puisse tirer. Il l’affirmait au début de la ONE maintenant, | -il ne sait plus ss M

Si c’est amour, folie, orgueil, expérience, Ni si personne au monde en pourrait profiter.

Vieille maladie dont il se croit relevé; il n’a plus peur d'elle, I l e se persuade qu’il peut la traiter avec cette sérénité olympienne, : ” - cette ironie supérieure dont Goethe est le grand maître. Mais il . se trompe; il n’est pas de ceux qui regarderont jamais leurs ss souvenirs avec la même sérénité qu’une étoile au ciel. IIne mêne . * pas, dans sa mémoire lumineuse et froide, le chœur des images * soumises ; ce sont elles, les images hallucinantes, qui, adoucies

à d’abord par l’enchantement de la Muse, et plaintives d’être négli- - ; CT. V0 487: “êr © 4 V, p. 890. * ne PANÉEON OSV. p, 546. :. 5, À ne pas tenir compte du projet

PU 28 Vap.419. Le Poùe déchu, 1839. ar

gées, se réveillent cruelles, injurieuses et sanglotantes. Du moins la Muse ne sera pas leur complice; elle ne sera pas non plus celle

du poète, qui jure de les arracher de lui. Ce qu’elle dit, c’est que

l'oubli n’est pas complet sans le pardon, que le pardon seul donne

la perfection de l'oubli. Matheureusement, sa lecon est bien un * . peu épicurienne. Elle ne dit pas seulement : L’homme est un

apprenti, la douleur est son maitre. Ce vers lamartinien est commenté en vers d'Horace :

Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,

Si tu n’avais-pleuré, quel.cas en ferais-tu?

Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère, Avec un vieil ami tu bois en liberté...

Pourquoi Musset n'a-t-il pas rayé ces mots? Ils rappellent trop que, dans sa pratique, l’acceptation profonde de la nécessité qui forge notre âme avec nos douleurs, et ne laisse rien de vain dans

nos épreuves, se résout en la vie facile. Oublions-les, détournons-:

nous de,ce sens léger, et ne retenons que le sens général, si vrai,

si humain, si grave, que la pensée de Musset y a déposé, avec

son pardon pour celle dont la destinée était de le trahir.

Sa tâche fut pénible ; elle t'aimait peut-être; Mais le destin voulait qu’elle brisât ton cœur, Elle savait la vie et te l’a fait connaitre ;

Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. Re VEN ee ......,.. Plains-la! tu sais aimer.

La vie est une communion de pitié. Le mal vient de ce que nous prétendons éprouver d’autres sentiments éternels : la pitié est le seul qui-dure, s'approfondit en nous, ensevelit tous les

autres à mesure qu'ils meurent. Il est selon le destin que nous -

éprouvions une douleur brisante, et que nous y süurvivions. Mais le charme du passé ne doit pas nous fasciner : survivre, c’est vivre. - En février 1838, l'Espoir en Dieu fit voir que l’épicurisme, fût-il des plus raffinés, ne pouvait pas contenter Musset 1.

Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide, Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir.

Il est vraï qu’en cette pièce éloquente?, Musset force un peu son talent. On ne dira pas qu’il ait renouvelé le thème de la raison qui ne peut croire et du cœur qui ne peut douter. Sa rancune contre le philosophisme, il l'avait exprimée autrefois plus. forte-

1. On trouvera passim, dans les no- et d'Octave. tes, des fragments d’une-Zdylle de 1839, Last 432 ; qui est toujours le dialogus de OCoelio AC RES ë :

- ment. Le scandale qu'est «pour la raison et la vertu » un monde

mauvais créé par un Dieu bon, l’objurgation adressée à Dieu de se montrer, — en-tout cela rien qui sorte de pair: Et il faut remar- quer, puisqu'ainsi devient plus sensible cette vérité que le génie de Musset n’est pas celui de l'Esprit pur, que l’inquiétude intellectuelle ne devient pas, chez lui, comme chez A. de Vigny, à elle seule un tourment. Son génie est celui du cœur, d’un cœur fait de chair, Mais quand'il souffre, il cède à linstinct de toute souffrance, qui est de se tromper, de se distraire, de changer de forme, de s’absoudre en cherchant des responsables ; il accuse alors le malaise de l'esprit et ceux qui l’ont créé ; et il rencontre sur son chemin des vérités qu’il sent vivement. Mais pour peu que sa pensée veuille parler plus haut que son cœur, la. poésie faiblit et se banalise. à S J'ai seulement nommé 7 ne faut jurer de rien1. C’est l’histoire d’un dandy, converti par l’honnête et confiant amour d’une jeune fille, sœur de Ninette et Ninon, qu'il avait fait le pari d'enlever. Cécile a trop d'esprit pour ne pas sentir le ridicule des romans ; mais elle est curieuse, rusée, étourdie, — ce qui ne l'empêche pas d’être réservée, franche, et d’avoir beaucoup de présence d’esprit : ce n’est pas à la logique d'accorder ces choses-là. Valentin, pauvre roué qui se croyait au bout de la science des femmes, s'aperçoit qu’il n’en connaît pas le premier mot. Il sera heureux, malgré lui, malgré son oncle Van Buck, maladroit marieur qui s’essoufile à tenir en bride les fantaisies de son neveu, moins fantaisiste que la Providence des écervelés ; caf ici, c’est de la folie que naît le plus harmonieux arrangement. Et c’est tant mieux: en ce petit monde, il n’y a que de bonnes gens; les plus légers ne sont pas les moins bons cœurs. À

Il y a dans cette comédie des merveilles de lÿrisme en prose, Dans Un Caprice, il n’y a que de la psychologie, mais gracieusement subtile, et-très délurée. Toujours les roués ! cette fois, le roué-est marié ; il est fat parce que c’est le bon air ; il prétend : ne pas aimer sa jeune femme, infiniment aimable. Il faudra bien lui faire avouer qu’il l'aime, tout bonnement. Mais quel opérateur lui tiréra doucement cet aveu, si dur pour son amour-propre de libertin ? une amie de sa femme, une femme qui a vécu, qui corinaît à fond la vanité masculine, et sait quel besoin de bonheur simple se voile sous cette vanité qui s’agite. Elle ramène M. de Chavigny à Mathilde, trop peu coquette pour le reconquérir,

-Faut-il donc que les femmes soient coquettes pour que les maris

demeurent fidèles? Barberine ne l'était pas. — Cest que nous ne . sommes plus ici en Hongrie, mais dans un salon de Paris, où il y a

. Dans ÆEmmeline, Musset a chargé une jeune fille d’une mission aussi délicate : inspirer à sa sœur, Me de Marsan, mais surtout

inspirer à Gilbert le courage de rompre un lien qui les déshonore: à leurs propres yeux. Ce n’est là que le dénouement, -très rapide.

Le sujet rappelle celui de La Femme de trente ans, de Balzac :

« Emmeline avait mis cinq ans à s’apercevoir que son premier

choix ne pouvait la rendre heureuse; elle‘avait souffert pendant un an ; elle avait lutté six mois contre une passion naissante, deux mois contre un amour avoué: elle avait enfin $uccombé, et son amour dura quinze jours. » Il ne peut durer, parce qu'Emme-

- line et Gilbert ne peuvent mentir. Avec quelle sûreté délicate et

légère Musset a marqué les étapes du sentiment, surtout chez Emmeline, d’abord jeune fille espiègle et fantasque, puis jeune

femme heureuse auprès du mari de son choix, puis un peu délais-

sée par ce mari, trop âgé pour elle, rêveuse, involontairement craintive, sans savoir pourquoi, découverte enfin par celui qu’elle aurait dû aimer, émue de son respect, et « de l’instant qu'elle se

-croit en sûreté », l’aimant; avec quel art net et sobre il a conduit ce petit roman à trois personnages, où les situations et les sentiments rappellent, à quelques tons au-dessous, le roman de:

Me de La Fayette, c’est ce qui ne peut être senti qu’à la lecture.

De 1838 à 1857. .

Mais Musset allait bientôt avoir en tête autre chosé que des

contes. En 1838 et 1839, il ne songeait à rien moins, par boutades, qu’à restaurer la tragédie.

- Les Lettres de Dupuis et Cotonet avaient accentué sa scission

avec le romantisme. Et justement, un mouvement de réaction

classique? se dessinait, non pas en faveur de Molière, La Fontaine

‘ou Mathurin Régnier, poètes chéris de Musset, et que le roman-

tisme n'avait pas honnis, mais en faveur de Racine, dieu tombé qui demandait une expiation. La tragédie reéssuscitait au Théâtre- Français avec une tragédienne de dix-sept ans, M'° Rachel. Musset applaudit au prodige. Il se gardait bien de renier Shakespeare et Calderon, Goethe et Schiller : « Hamlet vaut Oreste:

… Macbeth vaut Œdipe, et je ne sais même ce qui vaut Othello. »

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