Au temps où Brutus l’An
cien simulait la folie (d’où son,
nom — s{upide), «profectus Delphos cum Tarquinii filiis, quos pater ad Apollinem muneribus honorandum misérat, baculo sambuceo aurum inclusum deo donum tulit. » (Lhomond, de Viris illustribus, 9, 4) : «Brutus, étant allé à Delphes avec les fils de Tarquin, que leur père avait chargés d’honorer Apollon
par des présents, fit hommage
au dieu d’un lingot d’or enfermé dans un bâton de sureau.»
Tite Live dit que c'était dans
un bâton de cornouiller (I. 56, 9 « inclusum corneo cavato ad id
baculo), et ajoute que cet or.
. couvert d’écorce était l'emblème
de l'esprit de Brutus qui feignait la folie. Valère Maxime (7, 4, 2) assure que Brutus se servit de ce détour dans la crainte qu’une offrande à découvert ne le fit soupçonner d’être plus sensé qu’il ne voulait en avoir Pair.— Il y a quelque analogie entre l'or de Brutus, caché sous l’écorce, et la beauté du dessein de Lorenzaccio, caché sous la honte de sa vie,
hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière !; du fond de votre solitude, vous trouviez l’océan magnifique sous le dais splendide des cieux? ; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde; vous étiez plein de confiance dans l'ouvrage de Dieu. Mais moi, pendant ce temps-là, j'ai plongé; je me suis enfoncé dans cette mer houleuse de la vie ; j'en ai par-couru toutes les profondeurs, couvert de ma cloche de verre 3; tandis que vous admiriez la surface, j'ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathanst,
- PHILIPPE | Ta tristesse me fend le cœur.
sk LORENZO C’est parce que je vous vois tel que j'ai été, et sur le point
-. A, Tel est en effet le parti pris | à un pavillon, à une tente rede Philippe : IL, 4 « Pourquoi | monte à la Bible. Marot : «Il le philosophe qui travaille pour | [lEternel] tend le ciel ainsi jou Le ro Fur de lui? qu’une courtine, »
oilà le tort. Lé moindre insec- >” :
te qui passe devant ses yeux 3. Cf. Fantasio, p. 203, n. 1. lui cache le soleil...» Il croit à 4, Cf. La Coupe et les Lèvres, IN : la magie des beaux rêves, au | «Quel hideux océan est-ce donc charme que les réflexions du que la vie...? - Quels monstres
enseur finiront par exercer sur | effrayants; quels difformes repfi réahté, — et qu'il suffit à une | tiles - Labourent donc les mers belle âme de laisser rayonner sous les pieds des nageurs, -Pour sa beauté pour que les choses, | qu’on trouve toujours les vagues à la longue, se transfigurent à | si tranquilles, - Et la pâleur des
son image. SET morts sur le front des plon- 2. Peut-être ici Musset se sou- | geurs! » Cf, V;: Huco: La pente vient-il d’une image souventre- | de la réverie : L'esprit du poète
‘ prise par V. Hugo; et qu’il avait longé dans labime du passé pu rencontrer dans Îles Feuil- aumain : « Soudain il s’en re-
es d'Automne : Réverie d’un.pas: vint-avec un cri terrible, — sant : «C’est le peuple qui vient! Ebloui, haletant, stupide, épouc’est la haute marée - qui monte | vanté, — Car il avait au fond incessamment par son astre at- trouvé léternité. » L'esprit de tirée...» Ce qu’on entend sur la | Lorenzo n’est pas si métaphy-. montagne : « Or, comme je l’ai | sique; les débris de naufrages dit, l’Océan magnifique - épan- | dont il parle ne doivent pas être dait une voix joyeuse.et pacifi- | - pris comme le symbole des antique... Sa clameur, qu'emportait ques civilisations ou des grands la brise et la rafale - Incessam- efforts humains avortés. D'’ament vers Dieu montait plus | près l’ensemble de la scène, il triomphale.» Cf. le conseil qu’il | est évident que Lorenzo fait alludonne ibid. La pente de la rêve- | sion à l’ignominie humaine, que rie : « Amis, ne creusez e vos | l’action, comme l'analyse, ré- -chères rêveries ; - ne fouillez pas vèle à qui s’y est risqué. Il est
le sol de vos plaines fleuries; - | assez ordinaire que chez Mus- Et quand s'offre à vos yeux un | set le symbole s’adapte inexac- "océan qui dort, - Nagez a la sur- | tement à la pensée, on évoque face ou jouez sur les bords...» — | une pensée secondaire, en mar-
- La comparaison du ciel à un dais, | ge de l’idée essentielle,
AL « e \ EE
fe"
de fairé ce que j'ai fait, que je vous parle ainsi. Je ne méprise point les hommes}; le tort des livres et des historiens est de nous les montrer différents de ce qu’ils sont. La vie est comme une cité; on peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des promenades et des palais ; mais il ne faut pas entrer dans les iripots, ni s'arrêter, en rentrant chez soi, aux fenêtres des mauvais quartiers?. Voilà mon avis, Philippe ; s’il s’agit de sauver tes enfants, je te dis de-rester tranquille ; c’est le meilleur moyen pour qu'on te les renvoie après une petite semonce. S'il s’agit de tenter quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras, car tu ne seras pas longtemps à t’apercevoir qu'il n’y a que toi qui en aies.
PHILIPPE
Je conçois que le rôle que tu joues t’ait donné de pareilles idées. Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route hideuse, et tu crois que tout ressemble à ce que tu as vu.
Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger d'en faire. Je connais la vie, et c'est une vilaine cuisine, sois-en persuadé. Ne mets pas la main Re
si tu respectes quelque chose.
PHILIPPE
Arrête; ne brise pas comme un roseau mon, bâlon de
vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves ; ie crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté.
LORENZO N
Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio ! et les enfants ne me jettent pas de la boue! Les lits des filles sont encore
chauds de ma sueur, et les pères ne prennent pas, quand je
passe, leurs couteaux et leurs balais pour m’assommer! Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où jy suis entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux
4. Affaire de mots : Lorenzo | force de eroire au bien. Est-ce méprise les hommes, quand il | à dire qu'elle y voie plus clair les juge avec ses anciennes il- qu’une âme pure ? lusions:; mais pour le moment il adopte l'attitude de l’obseras impassible.
. Une âme souiliée perd me
3. Ce que démontrera le dénouement de Ja pièce : rien de plus rare que l'énergie.
comme une bûche pourrie! L'air que vous respirez, Philippe, je le respire; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le sable fin des promenades ; pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat; que dis-je? à Philippe! les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m’arrête au seuil de leurs portes; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus vil que le baiser de Judas, tandis que moi, pinçant le menton de la petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou cinq méchantes pièces d’or.
PHILIPPE
Que le tentateur ne méprise pas le faible; pourquoi - tenter lorsque l’on doute ?
Suis-je un Satan? Lumière du ciel! je m'en souviens encore, j'aurais pleuré avec la première fille que j'ai séduite si elle ne s'était mise à rire. Quand j'ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je marchais dans mes habits . neufs de la grande confrérie du vice comme un enfant de
dix ans dans l’armure d’un géant de la Fable!, Je eéroyais que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls. le portaient au front. J'avais commencé à dire tout haut que mes vingt années de vertu étaient un masque étouffant; Ô Philippe! j'entrai alors dans la vie, et je vis. qu'à mon approche tout le monde en faisait autant que moi; tous les masques tombaient devant mon regard?; - l'humanité souleva sa robe, et me montra, comme un adepte digne d'elle, sa monstrueuse nudité. J'ai vu les hommes tels qu'ils Sont; et je me suis dit : Pour qui est-ce donc que je travaille ? Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je
« Cette idée funeste, que la vé-
1. Tout ceci a l’accent d’une 6 (CE ‘ rité, c’est la nudité, me revenait
confidence personnelle de Mus-
set.
2, Confession, U, 3 : « C’est un des grands malheurs de la jeuresse sans expérience que de se figurer le monde d’après les premiers objets qui la frap-
ent; mais il y a aussi, il faut
avouer, une race d'hommes.
bien malheureux: ce sont ceux qui, en pareil cas, sont toujours là pour dire à la jeunesse : «Fu . as raison de croire au mal, et nous savons ce qui en est.» Il.4:
FE
à propos de tout : « Le monde, me disais-je, appelle son fard vertu...,son manteau trainant convenance. » Maïs, en parlant ainsi, je me faisais horreur à moi-même... « Est-ce possible que ce soit là tout? me demandais-je malgré moi.» ,
3. Le fantôme d’héroïsme, qui est pour Lorenzo. ce qu'est le fantôme de l’amour idéal pour le Musset de la Confession. — Mais on peut entendre aussi,
25% ns ALFRÉD DE MUSSET
cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me:
demandais : Quand j'aurai fait mon coup, celui-là en pro-
fitera-t-i1? J'ai vu les républicains dans leurs cabinels; J6E
suis entré dans les’ boutiques : ; j'ai écouté et j ’ai guetté, J'ai
recueilli les discours des gens du peupleï; j'ai vu l'effet
que produisait sur eux la tyrannie ; jai bu dans les banquets patriotiques? le vin qui engendre la. métaphore et la prosopopée; j'ai avalé entre deux baisers les larmes les plus
vertueuses; j'attendais toujours que l’humanité me laissät
voir sur sa face quelqüe chose d’honnête. J’obsermvais comme un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces. S
F PHILIPPE
Si tüu n'as vu que le mal, je te plains ; mais je ne puis te
croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien; comme l’ombre existe, mais non sans la lumière.
LORENZO % - * # e Tu ne veux voir en moi qu'un mépriseur d'hommes:
c'est me faire injure. Je sais parfaitement qu'il y en a de
bons; mais à quoi servent-ils ? que font-ils ? comment agissent-ils? Qu'importe que la conscience soit vivante, si le
bras est mort? Il y a de certains côtés par où tout: devient bon : un chien est un ami fidèle; on peut troûver en lui le
meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu'il se
roule sur les cadayrés, et que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la charogne d’une lieue. Tout ce que
j'ai à voir, moi, c’est que je suis perdu, et que les hommes n’en profiteront pas plus qu'ils ne me comprendront.
PHILIPPE | Pauvre enfant, tu me navres le cœur! Mais si tu es SA
nête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le rédeviendras. Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es. honnête; alors tu jetteras ce déguisement hideux qu ALE
ar ce fantôme, le double de
.orenzo, sa personnalité idéale, dont l’image est si intense qu’il en est halluciné, qu’il en sent l’invisible présence. Cf. p, 305, n°4: