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Ici Musset se souvient de Stendhal, Zouge et Noir

Son héros, Julien Sorel, très énergique, très ambitieux, plein d'intelligence, et dénué de scrupules, comprenant qu’on ne peut plus s'élever dans la Société de la Restauration en prenant le pantalon rouge de Pinfanterie, prend la robe noire du

. prêtre.

cœur état croyant, il avait foi en l’amoür parfait, La perfidie évidente | de cette femme Agit sur son âme comme un poison ct comme un corrosif, — d'autant plus qu’elle a pour complice un des amis les plus intimes d'Octave. Musset décrit longuement ses souffrances, ses conversations avec Desgenais (qui joue ici, toutes différences gardées, un rôle analogue à celui du Docteur Noir auprès du Séello de Vigny), « homme plein de cœur, mais sec comme la pierre ponce; une précoce expérience l'avait rendu chauve avañt l’âge; il connaissait la vie et avait pleuré dans son temps; mais sa douleur portait cuirasse; il était matérialiste, et attendait la mort ». C’est en vain qu'il essaie de communiquer à Octave sa désolante- sagesse, son tranquille désespoir. Octave se jette dans une débauche frénétique ; il dévore avec amertume «le cœur brisé et le sourire sur les lèvres » des romans du siècle de Louis XV, qui sont autant « de catèchismes de libertinage ». Le sentiment de li ignominie universelle l’étoufle ; l’âme est en lui plus vivante que jamais, “bien qu’il fasse tout pour l'engourdir: il recherche les ivresses brutales; par bravade, il affronte les épreuves qui avilissent; sa volonté désœuvrée se donné pour idéal la parfaite impassibilité du débauché, dont la gloire « consiste à ne touchér à rien qu'avec des mains de marbre frottées d'huile, sur lesquelles tout doit glisser ».. Mais son cœur a des réveils terribles. <

Brusquement, il apprend la mort de son père. Sa douleur le renouvelle ; il passe quelque temps à la campagne, dans la maison familiale, sous l'influence pénétrante et douce des souvenirs, sous celle d’un printemps qui ne le console pas, mais qui lui apprend à souffrir tranquillement. =

Un soir, dans une allée de tilleuls, à Pentrée du village, il aperçoit une jeune femme, très simplement mise, voilée, charmante ‘de taille et de démarche. C’est Brigitte Pierson : il la trouve une autre fois au chevet d’une paysanne malade. Elle est « päle », «un peu maigre », «les cheveux d’un blond cendrée », « de grands yeux noirs », et l'air si serein :- « Elle va et vient, simple et voilée, portant la vie où elle manque, tenant cette petite tasse fragile, caressant sa chèvre en passant. C’est de ce pas silencieux et calme qu elle marche elle-même à la mort. » Enfin. il va la voir.] à È

Portrait d’une femme aimée.

M”° Pierson avait sur sa table les feuilles et les livres nouveaux ; il est bien vrai qu’elle n’y touchait guère. Malgré la simplicité de ce qui l’entourait, de ses meubles, de ses habits, on y reconnaissait la mode, c’est-à-dire la nouveauté, la vie; elle n’y tenait ni ne s’en mélait, mais tout cela allait sans dire. Ce qui me frappa dans ses goûts, c'est que rien n’y était bizarre, mais seulement jeune et agréable, $a conversation montrait une éducation achevée; il n’était rien dont elle ne parlàt bien et aisément ; en même temps qu'on l’y voyait naïve, on l’y sentait profonde et

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riche! ; ‘une intelligence vaste et libre y planait doucement

sur un cœur simple et sur les habitudes d’une vie retirée. L’hirondelle de mer, qui tournoie dans l’azur des cieux, plane ainsi du haut de la nue sur le brin d herbe où elle a fait son nid.

Nous parlâmes littérature, musique, et presque Dofiliqne Elle était allée l'hiver à Paris ; de temps en temps, elle effleurait le monde : ce qu’elle en voyait servait de thème,

et le reste était deviné ?,

Mais ce qui la distinguait par-dessus tout, c'était une gaieté qui, sans aller jusqu’à la joie, était inaltérable; on eût dit qu’elle était née fleur, et que son parfum était la gaieté.

Avec sa pâleur et ses grands yeux noirs 8, je ne puis dire combien cela frappait', sans compter que, de temps en temps, À certains mots, à certains regards, il était clair qu’elle avait souffert et que la vie avait passé par là.

Je ne sais quoi vous disait en elle que la douce sérénité de

son front n'était pas venue de ce monde, mais qu’elle l'avait reçue de Dieu et qu’elle la lui rapporterait fidèlement, malgré les hommes, sans en rien perdre SEULE avait des moments où l’on se rappelait la ménagère qui, lorsque le vent soul, met la rain devant son flambeau {.

Dès que j’eus passé une demi-heure dans sa chambre, je ne pus m'empêcher de lui dire tout ce que j'avais dans le cœur. Je pensais à ma vie passée, à mes chagrins, à mes ennuis ; j'allais et venais, me penchant sur les fleurs, respirant l'air, regardant le soleil. Je la priai de chanter ; elle

le fit de bonne grâce. Pendant ce temps-là, j'étais appuyé à la fenêtre et je regardais sautiller ses oiseaux. Il me revint en tête un mot de Montaigne : « Je n'aime ni n’estime la tristesse, quoique le monde ait entrepris, comme à prix

fait, de l’honorer de faveur particulière. Ils en habillent 1 sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement£,

« Quel bonheur! m'écriai-je Dis moi ; quel ua quelle joie ! quel oubli! » |

La bonne tante leva la tête et me regarda d’un air

4. Ce trait convient à George | à POoUrE George Sand :«Ses. Sand : c’est ainsi qu’elle se vo- Srands yeux d’ Isis « égyptienne», yait elle- -même, et c’est ainsi dira Baizac, Et la suite aussi est

ue l’ont vue ses admirateurs. our de son souvenir,

(Voir le portrait que Balzac a Ce trait pourrait être, bifait d’elle dans Péatrix, sous le biique

nom de Camille Maupin, ou Fé- . Début du ch. 2 du livre { licité des Touches.) de Essais : De la Tristesse.

, 2. Cette puissance intuitive 6. Brigitte vit avec une tante aussi appartenait à G, Sand. âgée et dévote,

étonné ; M°° Pierson s'arrêta court. Je devins rouge comme le feu, sentant ma folie, et j'allai m'asseoir sans rien dire

[Octave aime déja M Pierson, et il voudrait lui avouer son amour.] ; |

L'amour | avoué.

Mais je ne sais pourquoi, dès que j'y pensais, je me sentais une peur invincible ; cette seule idée d’un aveu me rendait tout à coup sérieux au milieu des entretiens les plus gais. J'avais pensé quelquefois à lui écrire, maïs je brülais mes lettres dès qu'elles étaient à moitié.

Ce soir-là, j'avais dîné chez elle ; je regardais toute cette iranquillité de son intérieur ; je pensais à la vie calme que je menais, à mon bonheur depuis que je-la connaissais, et je me disais : « Pourquoi davantage ? cela ne te suflit-il pas ? Qui sait? Dieu n’en a peut-être pas fait plus pour

toi. Si je dui disais que je l’aime, qu’en arriverait-il ? elle me défendrait peut-être de la voir. La rendrai-je, en le lui :

disant, plus heureuse qu’elle ne l’est aujourd’hui ? en seraije plus heureux moi-même ? »

J'étais appuyé sur le piano, et, comme je faisais ces réflexions, la tristesse s’'emparait de moi. Le jour baissait, elle alluma une bougie ; en revenant s’asseoir, elle vit qu'une larme ‘s'était échappée de mes yeux. « Qu’avezvous ? » dit-elle. Je détournai la têtei,

Je cherchais une excuse et n’en trouvais point ; je craignais de rencontrer ses ere Je’ me levai; et fus à la croisée. L’air était doux ; la lune se levait derrière l'allée

des tilleuls?, celle où je l’avais vue pour la première fois.

Je tombai dans une rêverie profonde, j’oubliaï sa présence même, et, étendant les bras. vérs le ciel5, un sanglot sortit de mon cœur.

Elle s'était levée, et elle était derrière moi. « Qu’ est-ce

donc ? » demanda-t-elle encore. Je lui répondis que la mort

de mon père s'était représentée à ma pensée à la vue de

celte vallée solitaire ; je pris congé d'elle, et sortis. ” Pourquoi j'étais déterminé à taire mon amour, je ne pou-

vais m'en rendre compte. Cependant, au lieu de rentrer

{. AR + Edit: in-8, 4836 : Je, |

me € détournai. TU De une lecture, XIV)

Cf. Nuit de Mai, p: 258,n.3. | P: 86. 1

LA CONFESSION D'UN ENFANT DU SIÈCLE 323 chez moi, je commençai à errer comme un fou dans le, :

village et dans le bois. Je m'asseyais où je trouvais un banc, puis je me levais précipitæamment. Vers minuit, je m'approchai de la maison de M°* Pierson ; elle était à la fenêtre. En la voyant, je me sentis trembler; je voulus retourner sur mes pas ; j'élais Comme fasciné; je vins len-\ tement et tristement m’asseoir au-dessous d'elle.

Je ne sais si elle me reconnut; il y avait quelques instants que j'étais là, lorsque je l’entendis, de sa voix douce et fraiche, chanter le refrain d’une romance, et presque aussitôt une fleur me tomba sur l'épaule. C'était uné rose que, le soir même, j'avais vue sur son sein; je la ramassai et la portai à mes lèvres.

« Qui est là, dit-elle, à cette heure ? est-ce vous? » Elle

m'appela par mon nom.

La grille du jardin était entr’ouverte ; je me levai sans tépOndLe et jy entrai. Je m'arrêtai au milieu de la pelouse ;

+ je marchais comme un somnambule ! et sans savoir ce que

je faisais. |

Tout à coup je La vis apparaître à la porte de l'escalier ;

elle paraissait incertaine, et regardait attentivement aux

rayons de la lune. Klle fit quelques pas vers moi; je

m'avansai. Je ne pouvais parler ; je tombai à genoux

devant elle ét saisis sa main?

S « Ecowtez-moi, dit-elle, je le sais ; mais, si c’est à ce point, Octave, il faut partir. Vous venez ici tous les jours, n’êtes-vous pas le bienvenu ? n'est-ce pas assez ? Que puis- je pour vous ? mon amitié vous est acquise ; j'aurais voulu que vous eussiez eu la force de me garder la vôlre plus longtemps . »

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