‹ Morceaux choisisChapitre 271 sur 439 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

M°* Pierson, après avoir parlé ainsi, garda le silence, comme attendant une réponse, Comme je restais accablé de tristesse, elle retira doucement sa main, recula quelques pas, s’arrêta encore, puis rentra lentement chez elle. di

Je demeurai sur le gazon. Je m'attendais à ce qu’elle.

4. Rapprocher ce trait de hal- | mantiques sous une forme aussi lucinations auxquelles Musset | sobre, aussi voisine de celle du était sujet, cf. les Nuils, p.305. | roman d'analyse au {8° siècle ou

2. Il n’y a guère; avec Musset, | au commencement du 19 (ceque Gérard de Nerval qui aié | lui de M» de Souza, de M de su traduire des émotions ro- Duras),

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‘m'avait dit ; ma résolution fut prise aussitôt, ét je me “décidai à partir. Je me relévai le cœur navré; mais ferme,

et je fis Le tour du jardin. Je regardai la maison, la fenêtre de sa chambre 3 je tirai la grille en sortant, et, après l'avoir fermée, je posai mes lèvres sur la serrure.

Rentré chez moi, je dis à Larivel de préparer ce qu'il fallait, et que je comptais partir dès qu’il ferait jour. Le pauvre garçon en fut étonné, mais je lui fis signe d’obéir et de ne pas questionner, Il apporta une grande malle, et nous commençâmes à tout disposer.

Ilétait cinq heures du matin, et le jour commençail à paraitre, lorsque je me demandai où j'irais. À cette pensée si simple, qui ne m'était pas encore venue, je me sentis un

découragement irrésistible. Je jetai les yeux sur la campa- |

gne, regardant çà et là l’horizon. Une grande faiblesse

s’empara de moi; j'étais épuisé de fatigue. Je m'’assis dans

un fauteuil ; peu à peu mes idées se troublèrent ; je portai la main à mon front; il était baïgné de sueur. Une fièvre violente faisait tr embler tous mes membres ; je n’eus que la force de me traîner à mon lit avec l’aide de Larive. Toutes mes pensées élaient si confuses que j'avais à peine le souvenir de ce qui s'était passé. La journée s’écoula ; vers le soir, j'entendis un bruit d'instruments. C'était le bal du dimanche?, et je dis à Larive d'y aller, et de voir si M°* Pierson y était. Il ne l’y trouva point; je l’envoyai chez elle. Les fenêtres étaient fermées ; la servante lui ditique sa maîtresse était partie ayec sa tante, et qu'elles devaient passer quelques jours chez un parent qui demeurait à N***, petite ville assez éloignée, En même temps, il mapporta une lettre qu’ on lui avait remise. Elle était conçue en ces termes : À

« Ï] y à trois mois que je vous vois, et un mois que je me suis aperçue que vous preniez pour moi ce qu'à votre âge on appelle de l'amour. J'avais cru remarquer en vous. la résolution de me le cacher et de vous vaincre. J'avais de” l'estime pour vous ; cela m'en a donné davantage. Je n'ai

aucun reproche à vous faire Sur ce qui s’est passé, ni de

ce que la volonté vous a manqué.

« Ce que vous croyez de l’amour n’est que du désir. Je. sais que bien des femmes cherchent à linspirer ; äl pourrait y avoir un orgueil mieux placé en elles, de faire én

sorte qu’elles n’en aient pas besoin pour plaire à ceux qui

2. « Le dimanche, on dansait au village: elle y allait présque toujours. »

4. Un vieux domestique, qui | avait été très attaché à son pére. | ; /

les approchent ; mais cette vanité même est dangereuse, puisque j ’ai eu tort de l'avoir avec vous f,

« Je suis plus vieille que vous de quelques années, et je vous démande de ne plus me revoir. Ce serait en vain que vous tenteriez d'oublier un moment de faiblesse ; ce qui s’est passé entre nous ne peut ni être une seconde fois ni s'oublicr tout à fait.

« Je ne vous quitte pas sans tristesse ; je fais une absence de quelques jours ; si, en revenant, je ne vous trouve plus au pays, je serai sensible à cette dernière marque de l’amitié et de l'estime que vous m'avez témoignées.

« Brigitte PIERSON. »

[Octave part pour Paris; mais en route il dit au postillon de tourner, il s’en va droit à N***, et se présente chez le parent de M°* Pierson.]

Le lendemain, j'y allai à midi. On m'introduisit dans une chambre à vieilles tapisseries et à meubles antiques. Je la trouvai seule, assise sur un sofa. Je m'’assis en face d'elle. PE

« Madame, lui dis-je, je ne viens ni vous parler de ce que je souffre ni renier l’amour que j'ai pour vous. Vous m'avez écrit que ce qui s'était passé entre nous ne pouvait s’oublier, et c’est vrais Mais vous me dites qu'à cause de cela nous ne pouvons plus nous revoir sur le même pied qu’auparavant, et vous vous trompez. Je vous aime, mais je ne vous ai point offensée; rien n’est changé pour ce qui vous . regarde, puisque vous ne m’aimez pas: Si je vous revois, c’est donc uniquement de moi qu’il faut qu’on vous réponde, et ce qui vous en répond, c’est précisément mon

amour. »

Elle voulut m'interrompre.

« Permettez-moi, de grâce, d'achever. Personne mieux que moi ne sait que, malgré tout le respect que je vous porte, et en dépit de toutes les protestations par lesquelles je pourrais me lier, l'amour est le plus fort. Je vous répète que je ne viens pas renier ce que j'ai dans le cœur. Mais ce n’est pas d'aujourd'hui, d’après ce que vous me dites vous-même, que vous savez que je vous aime. Quelle raison m'a donc empêché jusqu’à présent de vous le déclarer ? La crainte de vous perdre ; Javais peur de ne plus être reçu chez vous ?

1. Voilà une manière promp- | rément, Musset n'avait pas lu te, fine et franche des analyser, seulement les romanciers liber- — et de prendre l’ascendant, tins du 18° siecle,

ui est dans la plus pure tra- 2: Var:, Edit. ."in-8rt:41836:3

dition du roman intime. Assu: «...d'être renvoyé de chez vous»,

et c’est ce qui arrive. Mettez-moi pour condition qu'à la

première parole que j’en dirai, à la première occasion

où il méchappera un geste ou une pensée qui s’écarte du respect le plus profond, votre porte me sera fermée ; comme je me suis tu déjà, je me tairai à l'avenir. Vous croyez que c’est depuis un mois que je vous aime, et C’est depuis le premier jour. Quand vous vous en êtes apercue, | vous n'avez pas cessé de me voir pour cela. Si vous aviez

alors pour moi assez d'estime pour me croire incapable de

vous offenser, pourquoi aurais-je perdu cette estime ? C’est elle que je viens vous redemander. Que vous ai-je fait ?

J'ai fléchi le genou ; je n’ai pas même dit un mot. Que vous

ai-je appris ? vous le saviez déjà. J’ai été faible parce que je souffrais. Eh bien, madame, j'ai vingt ans, et ce qué j'ai

vu de la vie m'en a tellement dégoûté (je pourrais dire un mot plus fort), qu’il n’y a aujourd’hui sur terre, ni dans la société des hommes, ni dans la solitude même, une place. sj petite et si insignifiante que je veuille l’occuper. L'espace renfermé entre les quatre murs de votre jardin est le seul lieu au monde où je vive ; vous êtes le seul être humain qui me fasse aimer Dieu. J'avais renoncé à tout avant même de vous connaître ; pourquoi m'ôter le seul rayon de soleil que la Providence n'ait laissé ? Si c’est par crainte, en quoi ai-je pu vous en inspirer ? Si c’est par aversion, de quoi me suis-je rendu coupable ? Si c’est par pitié et parce que je souffre, vous vous trompez de croire que je puisse guérir ; je le pouvais peut-être, il y a deux mois ; j'ai mieux aimé vous voir et souffrir, et ne m'en repens pas, quoi qu'il arrive. Le seul malheur qui puisse m'atteindre, c’est de vous perdre. Mettez-moi à l'épreuve. Si jamais j’en viens à sentir qu’il y à pour moi trop de souffrances dans notre marché, je partirai ; et vous en êtes bien sûre, puisque

vous me renvoyez aujourd'hui et que je suis prêt à partir.

Quel risque courez-vous en me donnant encore un mois ou deux du seul bonheur que j'aurai jamais! ? ».

J’attendais sa réponse. Elle se leva brusquement, puis se rassit. Ellé garda un moment le silence. « Soyez-en persuadeé, dit-elle, cela n’est pas ainsi. » |

Je crus m’apercevoir qu'elle cherchait des expressions

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