‹ Morceaux choisisChapitre 275 sur 439 · Larive avait parlé fort in · texte numérisé non relu

Larive avait parlé fort in

béral ie les hommes noirs), nocemment ; Mercanson, letar-

a distillé le poison. Et Octave à

tufe (c'est un abbé à qui Musset a voulu donner ce rôle odieux, par une inspiration qui se res-

sent de la haine du parti li-

honte de l'avoir interrogé ; car en le faisant il a manqué gravement à Brigitte. Voir la note de la page précèdente,

Ajoutez que ces objets mêmes, qui excitaient hier son.désir, ne sont jamais abordés de sang-froid; tout ce qu’aime le débauché, il s’en empare avec violence ; sa vie est une fièvre ; dans ses jours d’ennui et de paresse, il sent donc une bien plus grande distance qu’un autre homme entre son impuissance el ses teñtations, et, pour résister à celles-ci, il faut que l’orgueil vienne à son secours et lui fasse croire quil les dédaigne. C’est ainsi qu’il crache sans cesse sur tous les festins de sa vie, et qu'éntre une soif ardente et une pro-. fonde satiété, la vanité tranquille le conduit à la mort.

Quoiqué je ne fusse plus un débauché, il m’arriva tout à coup que mon corps se souvint de lavoir étél. Il-est tout simple que jusque-là je ne m’en fusse pas aperçu. Devant la douleur que j'avais ressentie à la mort de mon père, tout d’abord avait fait silence. Un amour violent était venu ; tant que j'étais dans la solitude, l'ennui n’avait pas à lutter. Triste ou gai, comme vient le temps, qu'importe à-celui qui est seul ?

Comme le zinc, ce demi-métal, tiré de la veine bleuâtre où il dort dans la calamine ?, fait jaillir de lui-même un rayon du soleil en approchant du cuivre vierge, ainsi les baisers de Brigitte réveillèrent peù à pêu dans mon cœur ce que j'y portais enfoui. Dès que je me trouvai vis-à-vis d’elle, je m’aperçus de ce que j'étais. je

Il y avait de certains jours où je me sentais, dès le matin, une disposition d'esprit si bizarre qu’il est impossible de la qualifier. Je me réveillais, sans motif, comme un homme qui a fait la veille un excès de table qui l’a épuisé. Toutes les sensations du dehors me causaient une fatigue insupportable, tous les objets connus et habituels me rebutaient et m'ennuyaient; si je parlais, c'était pour tourner en ridicule ce que disaient les autres, ou ce que je pensais moiméme. Alors, étendu sur un canapé et comme incapable de. mouvement, je faisais manquer de propos délibéré toutes les parties de promenade que nous avions concertées la

e 4 55, 6 0e 60 6! 0 %v. 19; cree et plis je Ve Ur re Je Fée ND ITR ID Te ee

4, De l’avoir élé — incorrect.

Le ne pourrait se rapporter qu’à débauché adjectif.

2. Calamine, terme d’ancienne chimie. Je ne sais où Musset a puisé tant de science, peut-être dans l’Histoire ancienne de Rollin, qui dit : « Le cuivre naturéel [vierge] est rouge ; et ce

u'on nomme cuivre jaune est

u cuivre jauni avec la cala-

LA

mine,» {c’est-à-dire allié au zinc, qui, en une certaine PIRE lui donne la teinte de l’or. Lrt- TRÉ |. Pourquoi appelie-t-il le zinc un demi-métal”? parce qu'il existe, dans la nature, combiné avec le soufre dans la blende, à l’état d'hydrate et d'oxyde dans la calamine. Si je ne me trompe; le symbole s'adapte exactement à l’objet symbotisé.

veille ; j’imaginais de rechercher dans, ma mémoire ce que, ‘ durant mes bons moments, j'avais pu dire de mieux senti et de plus sincèrement tendre à ma chère maîtresse, et je n'étais satisfait que lorsque mes plaisanteries ironiques avaient gâté et empoisonné ces souvenirs des jours heureux. « Ne pourriez-vous me laisser cela? me demandait tristement Brigitte. S'il y a en vous deux hommes si différents, ne pourriez-vous, quand le mauvais se lève, vous contenter d'oublier le bon? »

[Quelque temps se passe ainsi.]

— L'âme malade.

Plus j'allais, plus se développaient en moi, malgré tous mes efforts, les deux éléments de malheur que le passé m'avait légués : tantôt une jalousie furieuse, pleine de reproches et d’injures ; tantôt une gaieté cruelle, une légèreté affectée qui outrageait en plaisantant ce que j'avais moimême de plus cher. Ainsi me poursuivaient sans relâche des souvenirs inexorables; ainsi Brigitte. . . ........,

ele eh Te leue fabit a 057 bd AU: à Lee TR) ei St ER AN 0 je Le ee 0 6121676 ee

tombait peu à peu dans une tristesse qui dévastait notre vie entière; et le piré de tout, c’est que cette tristesse même, quoique j'en susse le motif et que je me sentisse coupable, ne m'en était pas moins à charge. J'étais jeune, et j'aimais le plaisir; ce tête-à-tête de tous les jours avec une femme plus âgée que moi. qui souffrait et languissait, ce visage de plus en plus sérieux que j'avais toujours devant moi, tout cela révoltait ma jeunesse et m'inspirait des regrets amers pour ma liberté d'autrefois !.

Lorsque, par un beau clair de lune, nous traversions lentement la forêt, nous nous sentions pris tous les deux d’une mélancolie profonde. Brigitte me regardait avec pitié. Nous allions nous asseoir sur une roche qui dominait une gorge ‘déserte; nous y passions des heures entières; ‘ses yeux à demi voilés plongeaient dans mon cœur? à

4. Ici beaucoup de souvenirs du séjour à Venise avec George Sand, comme, dans la suite, . Musset rappelle des faits antérieurs à ce séjour, lés promenades avec G. Sand vêtue en bousingot. (Cf. la représentation non plus pittoresque, mais

lyrique, de ces souvenirs de Fontainebleau, dans la Nuit

Octobre, p. M0.) :

2. Ce n’est pas ainsi que Musset a dit ailleurs ::« appuyer en tremblant ses lèvres sur mon cœur.» Ce n’est pas une caresse

des yeux de Brigitte Qui va au

travers les miens, puis elle les reportait sur la nature, sur le ciel el sur la vallée. « Ah! mon cher enfant, disait-elle, que je te plains! tu ne m'aimes pas.»

Pour gagner cette roche, il fallait faire deux lieues dans

les bois; autant pour revenir, cela. faisait quatre. Brigitte n'avait peur ni de la fatigue ni de la nuit. Nous partions à onze heures du soir pour ne rentrer quelquefois qu’au matin, Quand il s'agissait de ces grandes courses, elle prenait une blouse bleue el des habits d'homme, disant avec gaieté que son costume habituel n’était pas fait pour les broussailies. Elle marchait devant moi dans le sable, d’un pas déterminé et avec un mélange si charmant de délicatesse féminine et de témérité enfantine, que je m'arrêtais pour la regarder à chaque instant. Il semblait, une fois lancée, qu'elle eût à accomplir une tâche diflicile, mais sacrée; elle allait devant commêé un soldat, les bras ballants et chantant à tue-tête; tout d’un coup elle se retournait, venait à moi et m’embrassait. C'était pour aller ; au retour, elle s’'appuyait sur son bras: alors plus de chanson: c’étaient des confidences, de tendres propos à voix basse, quoique . nous fussions tous deux seuls à plus de deux lieues à la ronde. Je ne me souviens pas d’un seul mot échangé durant le retour qui ne fût pas d'amour ou d'amitié. ;

Un soir, nous avions pris, pour gagner læ roche, un chemin de notre invention, c’est-à-dire que nous avions été à travers les bois sans suivre de chemin. Brigitte y allait de si bon cœur, et sa petite casquette de velours sur ses grands cheveux blonds? lui donnait si bien l’air d’un gamin résolu que j'oubliais qu'elle était femme, lorsqu'il y avait quelque pas difficile à franchir. Plus d’une fois, elle avait été obligée de me rappeler pour l'aider à grimper aux roches, tandis que, sans songer à elle, je m'étais déjà élancé plus haut. Je ne puis dire l'effet que produisait alors, dans cette nuit claire et magnifique, au milieu des forêts, cette voix de femme, à demi-joyeuse et à demi-plaintive, sor: tant de ce petit corps d’écolier, accroché aux genêts et aux troncs d'arbres, et ne pouvant plus avancer. de la prenais dans mes bras. « Allons, madame, lui disais-je en riant, vous êtes un joli pelit montagnard brave et alerte; mais vous écorchez vos mains blanches, et, malgré vos

cœur d’ Octave; c’est un regard entre deux cœurs qui $e délient,

pénétrant, tout voilé qu l” est, ce n'est pas celui qui n’est plus et auquel n'échappe nul secret. aimé, c’est celui qui n’aime plus. 4. Ce mot, plein dé pitié et 2. George Sand avait les che-

d'amour, est ‘bien beau; Brigitte | veux noirs. On se souvient que a raison, Le plus à plaindre, BAIBILte lès a Hors RUES

Kè

gros souliers ferrés, votre bâlon et voire air martial, je

vois qu'il faut vous:emporter. »

Nous arrivâmes tout essoufflés; j'avais autour du corps une courroie, et je portais de quoi boire dans unc bouteillc d’osier. Lorsque nous fûmes sur la roche, ma chère Brigitte me demanda ma bouteille; je l'avais perdue, aussi bien qu’un briquet qui nous servait à un autre usage: c'était à Lire les noms des routes écrits sur les poteaux, quand nous nous étions égarés, ce qui arrivait continuellement.

Je grimpäis alors aux poteaux, et il s'agissait d'allumer le

briquet assez à propos pour saisir au passage les lettres à demi effacées ; tout cela follement, comme deux enfants que nous étions. Il fallait nous voir dans un carrefour, lorsqu il y avait à déchiffrer, non pas un poteau, mais cinq ou six, jusqu'à ce que le bon se trouvât. Mais, ec soir-là, tout notre bagage était resté dans l'herbe, « Eh bien, me dit Brigitte, nous passerons la nuit ici; aussi bien, je suis faliguée. Ce rochef est an lit un peu dur : nous en ferons un avec des feuilles sèches. Asseyons-nous et n’en parlons plus. »

‘La soirée était superbe ; Ja fine se levait derrière nous;

.je la vois encore à ma gauche. Brigitte la regarda long-

témps sortir doucement des dentelures noires que les cotlines boisées dessinaient à l'horizon. À mesure que la clarté de l’astre se dégageait des taillis épais et se répandait dans le ciel, la chanson de Brigitte devenait plus lente et plus mélancolique. Elle s’inclina bientôt, et, me jetant ses

bras autour du cou: « Ne crois pas, me dit-elle, que je ne

comprenne pas ton cœur, et que je te fasse des reproches de ce que tu me fais souffrir. Ce n’est pas ta faute, mon ami, si tu manques de force pour oublier ta vie passée; c’est de bonne foi que tu m'as aimée, et je ne regretterai jamais, quand je devrais mourir de ton amour, le jour où je me suis donnée. Tu as cru renaître à la vie, et que tu

oublierais dans mes bras le souvenir des femmes qui l’ont

perdu. Hélas! Octave, j'ai souri autrefois de cette précoce expérience que tu disais avoir acquise, et dont je l’entendais te vanter comme les enfants qui ne savent rien. Je croyais que je n'avais qu'à vouloir, et que tout ce qu'il y avait de bon dans ton cœur allait te venir sur les lèvres à mon premier baiser. Tu le croyais toi-même, et nous nous sommes trompés tous deux, O enfant! tu portes au cœur

- une plaie qui ne veut pas guérir; cette femme qui La

Page 1