CHAPITRE VI
Brigitte dormait. Muet, immobile, j'étais assis à son chevet. Comme un laboureur, après un orage, compte les épis d’un champ dévasté, ainsi je commençais à descendre en moi-même et à sonder le mal que j'avais fait.
Je n’y eus pas plutôt pensé que je le jugeai irréparable, Certaines souffrances, par leur excès même, nous avertissent de leur terme, et plus j'éprouvais de honte et de remords, plus je sentis qu'après une telle scène il ne restait qu'à nous dire adieu. Quelque courage que pût avoir Brigitte, elle avait bu jusqu’à la lie la coupe amère de son triste amour : si je ne voulais la voir mourir! il fallait qu’elle s’en reposât. Il était arrivé souvent qu'elle m’eût fait de-cruels reproches, et elle y avait peut-être mis jusqu’alors plus de colère que cette fois ; mais, cette fois, ce qu’elle
4, G. Sand à Musset, 1835 :
« Tout cela, vois-tu, c’est un jeu que nous jouons, mais notre
cœur et notre vie servent d’'enjeux, et ce n’est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a Pair. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart ? Ce sera plus tôt fait. » Elle avait d’ailleurs plus de défense que Brigitte.
1835 : « Non, non, c’est assez!
Pauvre malheureux, je t’ai aimé
comme mon fils (l’équivoque !) C’est un amour de mère. J’en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter... Dieu m'a faite douce et cependant fière. Mon orgueil est brisé ‘à présent, et mon amour n’est plus que de la pitié. Je tele dis, il faut en guérir.» Sa volonté était d’ailleurs soutenue par les-conseils de Sainte-Beuve. Elle s'enfuit à .
Nohant.
ee en
m'avait dit, ce n'étaient plus de vaines paroles dictées par l’orgueil offensé, c'était la vérité qui, refoulée au fond du . cœur, l'avait brisé pour en sortir. La circonstance où nous nous trouviôns et mon refus de partir avec elle! rendaient d’aileurs tout Espoir impossible ; elle aurait voulu pardonner qu’elle n’en eût pas eu la force. Ce sommeil même, cette mort passagère d’un être qui ne pouvait plus souffrir, témoignait assez là-dessus? ; ce silence venu tout à coup, cette douceur qu’elle avait montrée en revenant si tristement à la vie, ce pâle visage, et jusqu'à ce baiser, tout me disait que c’en était fait, et, quelque lien qui püt nous unir, que je l'avais rompu pour toujours. De même qu’elle dor-" mait maintenant, il était clair qu’à la première souffrance qui lui viendrait de moi elle s’endormirait du sommeil
éternel} horloge sonna, et je sentis que l'heure écoulée emportait ma vie avec elle. k
» Ne voulant appeler personne, j'avais allumé la lampe de * Brigitte; je regardais cette faible lueur, et mes pensées semblaient flotter dans l’ombre comme ses rayons incertains.
Quoi que j'eusse pu dire ou faire, jamais l’idée de perdre Brigilte ne s'était encore présentée à moi. J'avais cent fois vouiu la quitter ; mais qui a aimé en ce monde et ne sait pas ce qui en est? Ce n’était que du désespoir où des mouvements de colère. Fant que je me savais aimé d’elle, j'étais bien sùr de l'aimer aussi ; l’invincible nécessité venait, pour la première fois, de se lever entré nous deux: J'en ressentais Comme une langueur sourde, où je ne distinguais rien clairement, J'étais courbé près de lalcôve, et, quoique j'eusse vu dès le premier instant toute l'étendue de mon malheur, je n’en sentais pas la souffrance. Ce que mon esprit comprenait, mon âme, faible et épouvantée, semblait reculer pour n’en rien voir. « Allons, me-disais-je, … cela est certain ; je l'ai voulu, et je l’ai fait; il n’y a pas le moindre doute que nous ne pouvons plus vivre ensemble ;
1. Cest en effet au moment de monter en chaise de poste, qu'Octave, sentant la joie factice de Brigitte; s'était écrié:
« Non, sur mon âme! non, pas à présent; non, tant qu il y à entre nous un meusonge el un
masque... € consternée de voir...que je la devinais malgré ses efforts: »
2. Cf. Benj amin Constant, Adolphe (1816), X : Ellénore va mou-
» Ellé resta "muette, c
rir : « J'avais brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé Ce cœur, compagnon du mien, qui avait rersisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse infatigable ; déja l'isolement n’atteignait...»
Mais Ellénore meurt, et-Brigitte s’en va vers un nouvel amour.
3. Brigitte avait été atteinte de langueur ; courageusement, elle avait voulu guérir.
Je ne veux pas tuer cette femme : ainsi je n'ai plus qu'à la quitter. Voilà qui est fait, je m'en irai demain. » Et, tout en parlant ainsi, je ne pensais ni à mes torts, ni au passé, ni à l'avenir; je ne me souvenaié ni de Smith ni de quoi que ce soit en ce moment; je n'aurais pu dire qui m'avait amené là, ni ce que j'avais fait depuis une heure. Je regardais les murs de la chambre, et je érois que tout ce qui m’'occupait était de chercher pour le lendemain par
quelle voiture je m'en irais.
Je demeurai assez longtemps dans cet état de calme.
étrange. Comme un homme fräppé d’un coup de poignard ne sent d’abord que le froid du fer ; il fait encore quelques pas sur sa route, et} stupéfait, les yeux égarés, il se demande ce qui lui arrive. Mais peu à peu le sang vient goutte à goutte, la plaie s’entr'ouvre et le laisse couler; la terre se teint d’une pourpre noire, la mort arrive; l’homme, à son approche, frissonne d'horreur et tombe foudroyé. Ainsi, tranquille en apparence, j'écoutais venir le mal- “hent: je me répétais à voix basse ce que Brigitte m'avait
dit, et je disposass autour d'elle tout ce que je savais d’ha-.
bitude qu’ on lui préparait pour la nuit; puis je la regardais, puis j'allais à la fenêtre et j'y restaïs le front collé aux vitres, devant un grand ciel sombre et lourd ; ; puis je revenais près du lit. Partir demain, c'était ma seule pensée, et peu à peu ce mot de partir me devenait intelligible: « Ah, Dieu ! m'écriai-je tout à coup, ma pauvre maîtresse, je vous perds, et je n’ai pas su vous aimer !! »
Je tressaillis à ces paroles, comme si c'eût été un autre que moi qui les eût prononcées ; elles retentirent dans tout mon être, comme dans une harpe tendue un coup de vent qui va la briser. En un instant, deux ans de souffrances me traversèrent le cœur, et, après elles, comme leur conséquence et leur dernière expression, le présent me saisit. Comment rendrai-je une pareille douleur ? Par un seul mot
peut-être, pour ceux qui ont aimé. J'avais pris la main de Brigitte, et, rêévant sans doute dans son sommeil, elle
avait prononcé mon nom.
Je me levai et marchai dans la chambre ; un torrent de larmes coulait de mes yeux. J’étendais les bras comme
4. Musset à G. Sand, 30 avril 1834 : « Vois-tu ‘George, la veine est ouverte, il faut ie le ge coule. Je t'ai si mal aimé !.
10 mai: « Qu’ai-je fait de otre amour ?.. Que sais-tu de moi ?..
C'est toi dont la pitié céleste
m’acouvert de larmes... J’ai cessé, avec toi, d'être un libertin sans cœur; mais je n’ai commencé à être autre chose ue pendant trois matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là. »