TUE
338 | *ALFRED DE MUSSET j
“pour ressaisir tout ce passé qui m'échappait. « Est-ce pos- sible ? répétais-je ; quoi! je vous perds ? je ne puis aimer
que vons. Quoi! vous partez ? c'en est fait pour toujours ? Quoi! vous, ma vie, mon adorée maîtresse, vous me fuyez, je ne vous verrai plus ? Jamais, jamais ! disais-je tout haut ; et, m’adressant à Brigitte endormie, comme si elle eût pu m’entendre : « Jamais, jamais, n’y comptez pas; jamais je n’y consentirai ! Et qu'est-ce donc ? pourquoi tant d’orgueil ? N'y a-t-il plus aucun moyen de réparer l’offense que je vous ai faite ? je vous en prie, cherchons ensemble. Ne m’avez-vous pas pardonhé mille fois! ? Mais vous m'’aimez, vous ne pourrez partir, et le courage vous manquera. Que voulez-vous que nous fassions ensuite ? »
Une démence horrible, effrayante, s’'empara de moi subitement ; j'allais et venais, parlant au hasard, cherchant sur les meubles quelque instrument de mort. Je tombai enfin à genoux et je me frappai la tête sur le lit. Brigitte fit’ un mouvement, ét je m'arrêtai aussitôt.
« Si je l’éveillais ! me dis-je en frissonnant. Que fais-tu donc, pauvre insensé ? Laisse-la dormir jusqu’au Jour; tu as encore une nuit à la voir. »
Je repris ma place; j'avais une telle Mots que Brigitte fût éveillée, que j'osais à peine respirer. Mon cœur semblait s'être arrêté en même temps que mes larmes. Je demeurai glacé d’un froid qui me faisait trembler, et, comme pour me forcer au silence : « Hentai me disais-je, regarde-la, cela t'est permis encore. l
Je parvins enfin à me calmer, dt je sentis des larmes plus douces couler lentement sur mes joues. A la fureur que javais ressentie sucçédait l’attendrissement. Il me sembla qu'un cri plaintif déchirait les airs ; je me penchaï sur le chevet,'et je me mis à regarder Brigitte, comme si, pour la dernière fois, mon bon ange m'eût dit de graver dans mon âme l'empreinte de ses traits chéris.
Qu'elle était pâle! Ses longues paupières, entourées d’un cercle bleuâtre, brillaient encore, humides de larmes; sa taille, autrefois si légère, était .courbée comme sous un
4. Musset à G. Sand, 1835: «O | George ! écoute : ne pense pas mon enfant, mon âme ! Je Lai au passé ; non, non ! Au nom pressée, je Vai fatiguée, quand du ciel, ne compare pas, ne ré- Je devrais passer les journées fléchis pas... O ma vie, attends, et les nuits à tes pieds, à atten- attends, je t'en supplie, ne me dre qu’il tombe une larme de condamne pas... Punis-moi, ne tes beaux yeux pour la boire, | me condamne pas. Tiens, je ne à te regarder en Silence, à res- sais/ce que jé dis: je suis au *
ccter tout ce qu'il y a de dou- désespoir... » eur dans ton cœur... O George! |:
fardeau; sa joue, amaïigrie et plombée, reposait dans sa main fluette, sur son bras faible et chancelant ; son front semblait porter l'empreinte de ce diadème d’épines sanglantes! dont se couronne la résignation. Je me souvins de la chaumière?. Qu'elle était jeune, il y avait six mois! qu’elle était gaie, libre, insouciante! Qu’avais-je fait de tout cela ? Il me semblait qu’une voix inconnue me répétait une vieille romance que depuis longtemps j'avais oubliée :
Altra volta gieri biele, 7
Blanch’e rossa com’'ur’ fiore, Ma ora no. Non son più biele, Consumatis dal’ amore.
C'était l’ancienne romance de ma: prémière maitresse, et ce patois mélancolique me paraissait clair pour la première fois. Je le répétais comme si je n’eusse fait jusque-là que 1e conserver dans-ma mémoire sans le comprendre. Pourquoi J'avais-je appris, et pourquoi m’en souvenais-je ? Elle était là, ma fleur fanée, prête à mourir, consumée par l’amour. * « Regarde-la, me dis-je en sanglotant ; regarde-la. Pense à ceux qui se plaignent que leurs maîtresses ne les aiment pas ; la tienne V’aime, elle L’a appartenu ; et tu la perds, et n'as pas su l’aimer. »
[Octave passe la nuit à méditer, à faire son examen de conscience, divague en invectives violentes, qui rappellent ÆRo/la. Quand l'aurore paraît, son sacrifice est fait : c’est lui-même qui donne Brigitte au bon Smith. -— Dans,la réalité, les choses n’en restèrent pas là. G. Sand eut beau vouloir aimer Pagello « comme un père » (« Je l’aimais comme un père et tu étais notre enfant à tous deux!» 1835); et Musset eut beau essayer d'être le frère de Pagello, et celui de G: Sand : toutes ces parentés sentimentales s’'embrouillèrent. Mais Musset n’a pas voulu laisser une inquiétude au lecteur; il accepte la tradition régulière, — dont se moque Mérimée et dont se moquent bien des contenrs modernes, autant par philosophie. que par esthétique, La Confession a donc une fin. Octave regarde s'éloigner Brigitte et Smith et remercie Dieu « d’avoir permis que, de trois êtres qui avaient souflert par sa faute, il ne réstât qu'un malheuréüx. »]| \