MUSE
Qu'aviez-vous donc, à mon poète ?
Et quelle est la peine secrète
Qui de moi vous a séparé ?
Hélas ! je m’en ressens encore.
Quel est done ce mal que j'ignore Et dont j'ai si longtemps pleuré ?
LE POÈTE
C'était un mal vulgaire ? et bien connu des hommes ; Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur, Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes, Que personne avant nous n’a senti la douleur.
1. Cf. Ossian (d’après Jean Giraud, Revue germanique, 1941; cf. p. 3) : « La douce mélodie des chants attendrit et charme les” âmes ; ils sont comme la vapeur qui s'élève du sein d’un Yac et se répand dans la vallée silencieuse; les fleurs se remplissent de rosée, mais le soleil reparaît et la vapeur légère s’évanouit. Pourquoi donc cette sombre tristesse ? » ;
2. Musset traite sa peine d’amour avec un air de sérénité hautaine, un peu dédaïgneuse; c'est ainsi qu'il avait déjà dit
“dans sa Lettre à Lamartine :
« Tu te sens le cœur pris d’un caprice de femme... » Qu’a pen-
sé G. Sand de ce vulgaire, elle qui avait écrit à Musset, à pro- , pos de ce caprice (Biographie) :
« Si vous saviez en quel état m'a mise la lecture de ces vers, vous regretteriez d’y avoir dit que votre cœur est pris d’un caprice de femme. C’est bien d’un amour’ vrai et non d’un caprice que nous avons souffert tous deux. Ne me faites jamais linjure d’en douter. » Mais la Muse va répondre.
3. C'est yrai, mais si les poètes ne croyaient pas que leur peine est unique, ils ne feraient pas de si beaux vers : du moins Musset n'aurait pas écrit les siens.
LA MUSE
Il n’est de vulgaire chagrin
Que celui d’une âme vulgairel..
Ami, que ce tristé mystère | F É S’échappe aujourd’hui de ton sein. |
Crois-moi, parle avéc confiance ; Le sévêre dieu du silence
Est un des frères de la Mort; En se plaignant, on se console; Et quelquefois une parole Nous a délivrés d’un remord?.
LE POÈTE
S’il fallait maintenant parler de ma souffrance,
Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
Si c’est amour, folie, orgueil, expérience,
Ni si personne au monde en pourrait profiter$. Je veux bien toutefois t’en raconter l’histoire, d Puisque nous voilà seuls, assis près du foyerf. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire Au son de tes accords doucement s’éveiller.
LA MUSE
Avant de me dire ta peine, O poète ! en es-tu guéri?
Songe qu’il t'en faut aujourd’hui
Parler sans amour ét sans haine.
S'ilte souvient que j'ai reçu *
Le doux nom de consolatrice, s
Ne fais pas de moi la complice Fi Des passions qui t’ont perdu. É x
4: C’est le fond de la croyance romantique. Nos sentiments valent non en proportion des objets qui les ont éveillés, mais selon la qualité de notre âme.
Pour les classiques (Corneille), la dignité de l'amour se mesure à la perfection de l’objet aimé ; poses Musset, la beauté de
‘amour dépend uniquement de la beauté invisible du sujet aimant.
2. Il y a là une vérité de bon sens, mais aussi un ressouvenir de la théorie de Gœæthe : la délivrance par,la poésie; celui qui contemple sa douleur pour
en faire œuvre d'art, s’en détache, devient supérieur à elle.
hr