LES DEUX MAITRESSES
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L'œuvre expliquée
[Cette nouvelle a parw dans la Revue des Deux Mondes du er novembre 1837. Musset s’y est représenté dans le person-° nage de Valentin, comme il s'était peint dans l’Octave de la Confession ; mais l’accent n’est plus du tout le même. Il y a aussi donné une rapide esquisse, en profil perdu, de sa mère (v. Zntroduction, p. 15). £
On trouvera dans le recueil des Œuvres complémentaires, réunies par M. Allem, un fragment : Un boulevard parisien, qui devait servir d’avant-propos à cette nouvelle, à l’origine. Il est intéressant de constater que Mussét ñ’a pas conservé cette peinture de mœurs, à la mamñière-de certaines fantaisies de Balzac. ]
LA
Analyse et Extraits
[ Valentin n’est pas un libertin, c’est simplement un volage: c’est le prince Phosphore de Cœur-Volant. Il aime à la fois une grande dame riche, la marquise de Parnes, et une petite bourgeoise pauvre et veuve, Mr Delaunay, — l’une « reine d’un petit royaume au fond de la Chaussée-d’Antin », l’autre qui vit d’une modique pension, à un troisième étage de la rue du Plat-d’Etain. Notre étourdi est très embarrassé, car elies se ressemblent : « C’est le même feu, voltigeant là sur un foyer joyeux, ici couvert de cendres. » Comme il n’a rien à faire, cet embarras va l’occuper longtemps. Un beau jour, il essaye de dessiner la double image qui flotte dans sa rêverie; où porter cette esquisse ? D'abord chez la marquise. Il la trouve en train d’avaler à petites gorgtes une tasse de choco'at brülant : ;
Valentin tira gravement l’esquisse qu'il avait dans sa: poche, et, fixant ses yeux sur madame de Parnes, il examina alternativement Loriginal et la copie. Elle lui demanda ce qu’il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis se rassit sans ‘en dire davantage. Au premier coup d'œil, la marquise fronça le sourcil, comme lorsqu'on - cherche une ressemblance, puis elle se pencha de côté, comme on fait lorsqu'on l’a trouvée. Elle avala lé reste de sa tasse ; le laquais s’en fut, et les belles dents reparurent avec le sourire.
- — C'est mieux que moi, dit- elle enfin ; vous avez fait cela de mémoire ? Comment vous y ête s-vous pris?
Valentin répondit qu’un si beau visage n’avait pas besoin de poser pour qu’on pût le copier, et qu’il l’avait trouvé dans son cœur. La marquise fit un léger salut, et Valentin approcha son tabouret.
Tout en causant de choses indifférentes, madame de Parnes regardait le dessin.
— Je trouve, dit-elle, qu’il y a dans ce or une physionomie qui n’est pas la mienne. On dirait que cela ressemble à quelqu’ un qui me ressemble, mais que ce n’est pas moi qu’on a voulu faire.
Valentin rougit malgré lui, et crut sentir qu’ au fond de l'âme il aimait madame Delaunay ; ; l'observation de la marquise lui en parut un témoignage. Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis, il pensa à la jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle à qui ce portrait ressemble le plus. Puisque mon cœur a guidé ma main, ma main m'expliquera mon cœur. :
| Puis le voilà chez M°° Delaunay: « La veuve n'avait pas grande. finesse, elle ne se reconnut pas. » Il faut que Valentin lui dise que ce. dessin est son portrait; elle est un peu piquée de tant de liberté. Est-ce une prude ? Tant est que Valentin est plus intrigué par elle que par la marquise. Il écrit, pour elle, une belle déclaration où il y a certaine- ment un peu d'émotion. Mais s'il l'envoyait à la marquise ? Aussitôt pensé, aussitôt fait. D'ailleurs le soir, au bal, il fait à M®° Delaunay une déclaration orale assez vive, et double : la première fois, elle lui a dit à peu près : « Eloignez-vous, j'ai peur de vous aimer » ; la seconde, elle se tait.
Le lendemain matin, réponse de la marquise au billet doux de Valentin: « Si ce n’est une méprise, c'est une gageure ou une impertinence. » Bravement, il court à l'hôtel de Parme, et, en dépit des consignes, il entre tout droit dans la chambre de la marquise. Et voici le marivaudage qui commence :| :
. Le mot de méprise qui se trouvait dans le billet revint par hasard à la mémoire de Valentin; il lui sembla plaisant de prendre ce prétexte, et de dire ainsi la vérité. Il répondit done que la lettre insolente dont se plaignait la marquise n’avait pas été écrite pour elle, et qu’elle lui avait été apportée par erreur. Persuader une pareille affaire n'était pas facile, comme bien vous pensez. Comment peuton écrire un nom et une adresse par méprise ? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle raison madame REG Parnes crut ou feignit de croire à ce que Valentin lui
* disait. Il lui raconta, du reste plus sincèrement qu’elle ne
le pensait, qu’il était amoureux d’une jeune veuye, que
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celte veuve, par le hasard le plus singulier, ressemblait beaucoup à madame la marquise, qu'il la voyait souvent, qu'il Pavait vue la veille; il dit, en un mot, tout ce qu’il pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits détails que vous devinerez.
IL n’est pas sans exemple qu’un amoureux novice se serve
de fables de ce genre pour déguiser sa passion. Dire à une femme qu’on en afme une autre qui lui est semblable en tout point, c’est à la rigueür un moyen romanesque qui peut donner le droit dè parler d'amour ; mais il faut, je crois, pour cela, que la personne auprès de laquelle on emploie de pareils stratagèmes y mette un peu de bonne volonté: fut-ce ainsi que la marquise l’entendit ? Je l’ignore. La vanité blessée plutôt que l'amour avait amené Valentin; plutôt que lamour, la vanité flattée apaisa madame de Parnes ; elle en vint même à faire au jeune homme quek ques questions sur sa veuve; elle s’étonnait de la ressemblance dont il lui parlait ; elle serait, disait-elle, curieuse d’en juger par ses yeux. Quel est son âge ? demandait-elle; est-elle plus petite ou plus grande que moi ? a-t-elle de Pesprit ? où va-t-elle ? est-ce que je ne la connais pas ?
A toutes ces demandes, Valentin répondait, autant que
possible, la vérité, Cette sincérité de sa part avait, à chaque
mot, l’air d’une flatterie détournée. « Elle n’est ni plus grande ni plus petite que vous, disait-il ; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied incomparable, comme vous ces beaux yeux pleins de feu. » La conversation, sur ce ton, ne déplaisait pas à la marquise. Tout en écoutant d’un air détaché, elle se mirait du coin de l'œil. A dire vrai, ce pelit manège choquait horriblement Valentin; il ne pouvait comprendre cette demi-vertu ni cette demi-hypocrisie d’une femme qui se fàâchait d’une parole franche, et qui s’en laissait conter à travers uné gaze. En voyant les œillades que la marquise se renvoyait à elle-même dans la glace, il se sentait l’envie de lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendre ainsi sa revanche complète sur le billet qu'il avait reçu.
Une question de madame de Parnes soulagea la mauvaise
humeur du jeune homme. Elle lui demanda d’un air railleur s’il ne pouvait du moins lui dire le nom de baptême
de sa veuve. « Elle s'appelle Julie,» répliqua-t-il sur-le- :
champ. Il y avait dans cette réponse si peu d’hésitation et tant de netteté, que madame de Parnes en fut frappée. « C’est un assez joli nom, » dit-elle; et la conversation tomba tout à coup.