‹ Morceaux choisisChapitre 352 sur 439 · FA À FÈ · texte numérisé non relu

FA À FÈ

À ù ra

L'œuvre expliquée [Cette nouvelle a paru dans la Revue des Deux Mondes, le 15 janvier 1838. D’après Paul de Musset, le poète en avait tiré le sujet .de ses souvenirs : « L’aventure véritable était quelque peu décousue….. Pensant que la mort seule pouvait faire excuser les fautes de la fille égarée, et attendrir le lecteur sur des péchés de jeunesse sévèrement expiés, il condamna son héroïne à une fin tragique. Tandis que la vraie Bernerette courait les champs, on ne sait où, la Bernerette idéale mourait à vingt ans, pour le bon exemple, » — Très habilement, Musset a lié à l’étude de ce caractère de grisette celle d’un caractère de jeune fille du monde,

intelligente et sèche. Balzac! a assez bien jugé ce «petit roman délicieux, plein de naturel, de goût, de tristesse... La prose de,

M. de Musset est leste, découplée; elle est pleine de faits, de. réflexions, d° observations ; elle serre de près celle de M. Mérimée et celle de M. Beyle [?] et, de plus, a le mérite de la pureté?. »]

Analyse et° Extraits

[Un étudiant en droit, Frédéric Hombert, de Besançon, au moment d'achever ses études, s’est lié avec une grisette, Bernerette. M. de N**,

à qui il l’a enlevée, s’est tué, et Frédéric en a ressenti une profonde impression : « En gardant Bernerette pour maîtresse, il lui semblait

commettre un meurtre. » Il retourne à Besançon. g Ses parents veulent le marier avec « une jeune et jolie personne dont

la fortune [est] honorable. » Il fait sa cour le mieux qu’il peut, t'est-à-

dire fort tristement. M"*° Darcy elle-même est mélancolique : « Ils sentirent que l'amour ne leur venait pas, et l'amitié leur vint sans efforts. » Frédéric en vient à conter son histoire : on le plaint, on ne l’en estime que plus : « Je vous épargnerai le plus d’ennuis possible, et, en tout cas,, la peine d’un refus. »] ’

Ils se séparèrent sur cès mots. Frédéric soupconna que

mademoiselle Darcy avait de son côté une confidence à lui faire. Il ne se trompait pas. Elle aimait un jeune oflicier sans fortune qui avait demandé sa main et qui avait été

4. Revue Parisienne, 1840. 1'üc fil de grisette dans le conte 2, Musset devait reprendre ce de ir. inson, 1815.

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repoussé par la famille. Elle fit preuve de franchise à son tour, et Frédéric lui jura qu’il ne l’en ferait pas repentir. Il s’établit entre eux une convention tacite de résister à leurs parents, tout en paraissant se soumettre à leur volonté. On les voyait sans cesse l’un auprès de l’autre, dansant ensemble au bal, causant au salon, marchant à l'écart à la promenade; mais, après s'être comportés toute la journée comme deux amants, ils se serraient la main en se quittant et se répélaient RUE soir qu'ils ne deviendraient jamais époux.

De pareilles situations sont très dangereuses. Elles ont un charme qui entraîne, et le cœur s’y livre avec confiance ; mais l’amour est une divinité jalouse qui s’irrite dès qu'on cesse de la craindre, ét on aime quelquefois seulement parce qu’on a promis de ne pas aimer. Au bout de quelque temps, Frédéric avait recouvré sa gaieté ; il se disait qu'après tout ce n’était pas sa faute si une légère intrigue avait eu un dénoûment sinistre ; que”tout autre à sa place eùt agi comme lui, et qu’enfin il faut oublier ce qu’il est impossible de réparer. Il commença à trouver du plaisir à voir tous les jours mademoiselle Darcy ; elle lui parut plus-belle qu’au premier abord. Il ne changea pas de conduite auprès d’elle; mais il mit peu à peu dans ses discours et dans ses protestations d'amitié une chaleur à laquelle on ne pouvait se méprendre. Aussi la jeune personne ne s’y méprit-elle pas ; linstinct féminin l’avertit promptement de ce qui se passait dans le cœur dé Frédérie. Elle en fut flattée et presque touchée; mais, soit qu’elle fût plus constante que-lui, soit qu’elle ne voulüt pas revenir sur sa parole, elle prit la détermination de rompre entièrement avec lui et de lui ôter toute espérance. Il fallait attendre pour cela qu’il s’expliquât plus clairement, et l’occasion s’en présenta bientôt.

Un soir que Frédéric s'était montré plus enjoué qu'à l'ordinaire, mademoiselle Darcy, pendant qu’on prenait le thé, alla s'asseoir dans une petite pièce reculée. Une certaine disposition romanesqne, qui est souvent naturelle aux femmes, prêtait ce jour-là à son regard et à sa parole un attrait indéfinissable. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, elle se sentait la faculté de produire une impression violente, et elle cédait à la tentation d’user de sa puissance, dût-elle en souffrir elle-même. Frédéric l'avait vue sortir ; il la suivit, s’approcha, et, après quelques mots sur l’air de tristesse qu’il remarquait en elle :

— Eh bien ! mademoiselle, lui dit-il, pensez-vous que le

jour approche où il faudra vous déclarer d’une manière positive? Avez-vous trouvé quelque moyen d’éluder cette nécessité ? Je viens vous consulter là-dessus. Mon père me questionne sans cesse, et je ne sais plus que Hui répondre. Que puis-je objecter contre cette alliance, et comment dire que je ne veux pas de vous ? Si je feins de vous trouver trop peu de beauté, de sagesse ou d'esprit, personne ne voudra me croire. Il faut donc que je dise que j'en aime une autre, et plus nous tarderons, plus je mentirai en le disant. Comment pourrait- -il en être autrement ? Puis-je impunément vous voir sans cesse ? L'image d’une personne absente peut-elle, devant vous, ne pas s’effacer ? Apprenez-moi donc ce qu'il me faut répondre, et ce que vous pensez vous-même. Vos intentions n’ont-elles pas changé ? Laisserez-vous votre jeunesse se consumer dans la soli- ‘tude? Resterez-vous fidèle à un souvenir, et ce souvenir. vous suflira-t-il ? Si j'en juge d’après moi, j'avoue que je ne puis le croire; car je sens que c’est se tromper que de résis- … ter à son propre cœur et à la destinée commune, qui veut qu’on oublie et qu’on aime. Je tiendrai ma parole, si vous l’'ordonnez ; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que. cette obéissance me sera cruelle. Sachez donc que maintenant c’est de vous seul que dépend notre avenir, et pro-. noncez. Va

— Je ne suis pas surprise de ce que vous me dites, répondit mademoiselle Darcy ; c’est là le langage de tous les hommes. Pour eux, le moment présent est tout, et ils sacri: = fieraient leur vie entière à la tentation de faire un compliment. Les femmes ont aussi des tentations de ce genre; - mais la différence est qu’elles y résistent. J'ai eu tort de me fier à vous, et il est juste que j’en porte la peine; mais, | quand mon refus devrait vous blesser et nrattirer votre ressentimént, vous apprendrez de moi une chose dont plus - es tard vous sentirez la vérité : c’est qu’on n'aime qu’une fois dans la vie, quand on est capable d'aimer. Les inconStants n'aiment pas ; ils jouent avec le cœur. Je sais que, pour le mariage, on dit que l’amitié suflit; c’est possible dans certains cas ; mais Comment serait-ce possible pour nous, puisque vous savez que j'ai de l’amour pour quelqu'un ? En supposant que vous abusiez aujourd’hui de ma confiance pour me déterminer à vous épouser, que ferez-vous de ce secret quand je serai votre femme? N’en sera-ce pas assez: pour nous rendre à tous deux le bonheur impossible ? Je veux croire que vos amours parisiennes ne sont qu'une folie de jeune homme. Pensez-vous qu’elles m’aient donné : bonne opinion de votre cœur, et qu’il me soit indifférent de

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vous-connaître d’un caractère aussi frivole? Croyez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle en prenant la main du jeune homme, croyez-moi, vous aimerez un jour, et ce jour-là, si vous vous souvenez de moi, vous aurez peut-être quelque estime pour celle qui a osé vous parler ainsi. Vous saurez alors ce que c’est que l'amour.

Mademoiselle Darcy se leva à ces paroles, et sortit. Elle avait vu le trouble de Frédéric et l'effet que son discours produisait sur lui; elle le laissa plein de tristesse. Le pauvre garçon élait trop inexpérimenté pour supposer que, dans une déclaration aussi formelle, il pût y avoir de la coquetterie. Il ne connaissait pas les mobiles étranges qui gouvernent quelquefois les actions des femmes ; il ne savait pas que celle qui veut réellement refuser se contente de dire : Non, et que celle qui s’explique veut être convaincue. PR

Quoi qu'il en soit, cette conversation eut sur lui la plus fâcheuse influence, Au lieu de chercher à persuader mademoiselle Darcy, il évita, les jours suivants, toute occasion de lui parler seul à seul. Trop fière pour se repentir,’elle le laissa s'éloigner en silence. IL alla trouver son père, et lui parla de la nécessité de faire son stage. Quant au ma- ‘riage, ce fut mademoiselle Darcy qui se chargea de répondre la première ; elle n’osa refuser tout à fait, de peur d’irriter sa famille, mais elle demanda qu’on lui donnât le temps de réfléchir, et elle obtint qu’on la laisserait itranquille pendant un an, Frédéric se disposa donc à retourner à Paris; on augmenta ur peu sa pension, et il quitta Besançon plus triste encore qu’il n’y était venu. Le souvenir du dernier entretien avec mademoiselle Darcyÿ le poursuivait comme un présage funeste, et, tandis que la malle-poste lemportait loin de son pays, il se répétait tout bas : « Vous saurez ce que c’est que l’amour. »

* [Frédéric retrouve Bernerette ; il ne tiendrait qu’à elle d'épouser un brave garçon, marchand de nouveautés : elle ne lui trouve qu’un défaut : « Cest le meilleur homme de la terre; mais il est trop gros. » Et puis Frédéric est là. Ensemble, ils se proménent dans les bois de Montmorency (v. pp. 52- 53). Is reprennent la vie commune; au bout de trois mois, Frédéric, sans ressources, est obligé d'annoncer à son amie la nécessité où il est de se séparer d'elle. "Elle se résigne et cache ses larmes.

Mais il reste à Paris; il souffre, il s'ennuie. Lä-dessus M! Darcy vient à Paris; « il la trouva telle qu'il lavait :laissée, fidèle à son amour secret, et prête à se servir de cette fidélité comme d’un moyen de coquetterie. » Il trouve « quete charme à | passer de temps en temps ses soirées auprés d'elle, » | =

Un certain besoin d'émotions pousse quelquefois les gens blasés à la recherche de l'extraordinaire. IL peut sembler surprenant qu'une femme aussi jeune que l'était mademoiselle Darcy eût ce bizarre et dangereux caractère ; il est cependant vrai qu’elle était ainsi. IL ne lui fut pas diflieile d'obtenir la confiance de Frédéric et de lui faire raconter ses amours. Elle aurait peut-être pu le consoler ; en se montrant seulement coquette auprès de lui, elle l’eùût du “moins distrait de ses peines ; mais il lui plut de faire le contraire. Au lieu de le blämer de ses désordres, elle lui dit que l’amour excusait tout et que ses folies lui faisaient honneur ; au lieu de le confirmer dans sa résolution, elle lui répéta qu’elle ne concevait pas qu'il l’eût prise: Si j'étais homme, disait-elle, et si j'avais autant de liberté que vous, rien au monde ne pourrait me séparer de la femme que j'aimerais ; je m’exposerais de bon gré à tous les malheurs, à la misère, s’il le fallait, plutôt que de renoncer à ma maîtresse. ”

Un pareil langage était bien étrange dans la bouche d’une jeune personne qui ne connaissait de ce monde que l’intérieur. de sa famille. Mais, par cette raison même, ce langage était plus frappant. Mademoiselle Darcy avait deux motifs pour jouer ce rôle, qui d’ailleurs lui plaisait. D’une part, elle voulait faire preuve d’un grand cœur et se donner pour romanesque ; d’un autre côté, elle témoignait par là que, loin de trouver mauvais que Frédéric l’eùt oubliée, elle approuvait sa passion. Le pauvre garçon, pour la seconde fois, fut, la dupe de ce manège féminin, et se laissa persuader par un enfant de dix-sept ans. « Vous avez raison, lui répondait-il ; après tout, la vie est si courte, et le bonheur est si rare ici-bas, qu’on est bien insensé de réfléchir et de s’attirer des chagrins volontaires, lorsqu'il. y en a tant d’inévitables. » Madémoiselle Darcy ‘changeait alors de thème : « Votre Bernerette vous aime-t-elle ? demandait-elle d’un air de mépris, Ne me disiez-vous pas que c’est une grisette ? et quel compte peut-on faire de ces sortes de femmes ? Serait-elle digne de quelques sacrifices ? en sentirait-ellé le prix ? — Je n’en sais rien, répliquait Frédéric, et je n’ai pas moi-même grand amour pour elle, ajoutait-il d’un ton léger; je n’ai jamais songé, auprès d'elle, qu'à passer le temps agréablement. Je m'ennuie maintc-. nant, voilà tout le mal. — Fi donc! s’écriait mademoiselle Darcy ; qu'est-ce que c’est av une passion pareille ! ! »-

[Frédéric retourne donc à Bérneretre: tout en sentant qu'il fait une sottise ; il y retourne un box par jalousie de celui qui a dû lui succéder

auprès d'elle, par besoin de tendresse, par pitié aussi pour cette fille charmante, douce, paresseuse à ravir, mais qui a si bon cœur, qui aime un ‘peu à la façon ‘de Rosettel, « comme elle peut », c’est-à- dire de tout son cœur, et qui d'ailleurs; Frédéric l'a su-tout d’un coup, est en train de mourir, de misère et de tristesse, avec l'apparence d’une gaieté courageuse: profondeur des êtres puérils, attachement ivincible et faculté de souffrir sans se plaindre d’une fille du peuple qui a connu toutes les rigueurs de la vie, auprès de parents ignobles et-brutaux, et qui trouve tout naturel que Frédéric l’abandonne ou revienne à elle selon sa fantaisie de jeune homme riche et bien élevé, Il lui donne encore un peu de bonheur ; jusqu’au jour où il se croit trahi par elle, et la quitte pour se marier. Bernerette meurt, et voici la lettre que Frédéric reçoit d'elle, jointe à l'annonce de sa mort. Elle est écrite de ce style à moitié gai et à moitié triste qui lui était particulier. ]

« Ton père est revenu chez moi : voilà ce que tu n ’as pas su. Que voulais-tu que je lui dise? J'ai promis de t’oublier ; je suis retournée chez mon adorateur. Ah ! que je me suis ennuyée ! Est-ce ma faute si tous les hommes me semblent laids et bêtes depuis que je t’aime? Je ne peux pourtant pas vivre de l'air du temps. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ?

« Je ne me tue pas, mon ami, je m’achève ; ce n’est pas un grand meurtre que je fais. Ma santé est déplorable, à jamais perdue. Tout cela ne serait rien sans l’ennui. On dit.que tu te maries : est-elle belle ? Adieu, adieu. Souviens-toi, quand il fera beau temps, du jour où tu arrosais tes fleurs. Ah! comme je t’ai aimé vite! En te voyant, c'était un soubresaut

en moi, une pâleur qui me prenait. J'ai été bien heureuse -avec toi. Adieu.

« Si ton père l'avait an. nous ne nous serions jamais quittés ; mais tu n'avais point d'argent : voilà le malheur;

- et moi non plus. Quand j'aurais été chez une lingère, je n’y

serais pas restée; ainsi, que veux-tu? voilà maintenant deux essais que je fais de recommencer : rien ne me réussit,

« Je t’assure que ce n’est pas par folie que je veux mourir : j'ai toute ma raison. Mes parents (que Dieu leur pardonne!) sont encore revenus. Si tu savais ce qu’on veut faire de moi ! C’est trop dégoûtant d’être un jouet de misère et de se voir tirailler ainsi. Quand nous nous sommes aimés autrefois, si nous avions eu plus d'économie, cela aurait

- mieux été. Mais tu voulais aller au spectacle et nous amu-

ser. Nous avons passé de bonnes soirées à la Chaumière. « Adieu, mon cher, pour la dernière fois, adieu. Si je me portais mieux, je serais rentrée au théâtre : mais je n’ai

4, Voir On ne badine pas avec l'amour, p. 2%, - *

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