APRÈS UNE LECTURE
Il t’eût fallu jamais toucher à ta pensée,
Qu’aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi?
Telle fut la vigueur de ton sobre génie,
Tel fut ton chaste amour pour l’àäpre vérité, Qu’au milieu des langueurs du parler d’Ausonie !, Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie, Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité
Que l’accent du malheur et de la liberté?,
Et pourtant il s’y mêle uñe douceur divine ; Hélas ! c'est ton amour, c’est la voix de Nérine3,
Nérine aux yeux brillants qui te faisaient pâlir #,
Celle que tu nommais ton « éternel soupir ° ». Hélas ! sa maison peinte au pied de la colline Resta déserte un jour, et tu la vis mourir ;
Et tu mourus aussi. Seul, l’âme désolée, Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort,
Tu marchais en chantant dans ta route isolée.
. L'heure dernière vint, tant de fois appelée. Tu la vis arriver, sans crainte et sans remord, Et tu goûtas enfin le charme de la mort 5.
cause sans raison, et si quelquefois il se sentait porté à ne point lui refuser l'intelligence, c'était pour accuser sa méchanceté. » Musset a dû faire un retour sur lui-même, quand il a ajouté que Leopardi avait dédaigné les jouissances grossières « qui nuisent à l’âme », et qu’aussi « le désespoir paraît toujours dans ses écrits, Le dégoût jamais ». Quel dégoût au contraire chez Frank (p. 144), chez Rolla!
1, Nom poétique de l'Italie.
Les langueurs du parler d’Ausonie n’excluent pas l'énergie :
Chénier avait parlé de «la voix fière et brave » des Toscans.
2, Cf., pour la complaisance de Musset à employér ce mot, à le détacher, Sur la Paresse, p. 480,
34 La Béatrix de Leopardi.
&. Cf. Idylle.
Comme sur une fleur une goutte de [pluie, Comme une pâle étoile au fond du fir- [mament, Ainsi brille en tremblant le regard de [ma mie, 5. Alri passasti eterno Sospiro mio.
(LEOPARDT, Ricordanze.)
G. Cf. p. 482, n. 3. — Et voir Rolla, qui fut écrit alors que
Musset ignorait Leopardi.
Analyse et Extraits
Ce conte faisait partie des Scènes de la Vie privée et publique des Animaux, Etude de inæurs contemporaines, par Balzac.5®, Janin, Nodier, Musset, Fo Sand,- illustrations de Grandvilke, deux volumes en cent livraisons, dont la dernière parut en décembre 1842. L'Histoire d'uu Merle blanc est vers la fin du tome IT.
C'est, en somme, G; Sand qui en supporte les frais. Ce merle blanc, avec son esprit gamin et sa sensibilité passionnée, ressemble beaucoup. à Musset, Il ne ressemble ni à son pére, ni à sa mère, ménage exeémplaire, patriarcal, qui a vécu sans nuages dans un vieux jardin retiré du Marais. C’est un merle romantique, mais romantique malgré lui : « Est-ce ma faute, dit-il à son père, si je n'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent air d’un marguillier èn train d’avaler une omelette ? » Tant est qu'il’est blanc, et siffle de travers. Son père le bannit de l’écuelle familiale.
S'il n’est pas un vrai merle, qu'est-il donc? Une fois lancé dans l'aventure, il ne manque pas de gens pour lui dire : « Vous êtes des nôtres, faites comme nous. » D’ äbord un vieux ramier, qu'il s'essoufle à suivre et qui finit par l'envoyer au diable; puis une pie mouchetée et une tourterelle rose, qui s'intéressent à lui, l’une avec une tendresse importante et bavarde, l'autre « avec un grand air de pudeur et de compassion ». Mais il chante, — et le charme est roïhpu.: Il est évidemment trop original pour plaire. Enfin-il rencontre un vieux kacatoës, le grand poète Kacatogan : c’est le type de ces littérateurs chenus et cossus, qui ont « fredonné sous Louis XVI, braillé pour la
République, noblemenñt chanté l'Empire, discrètement loué la Restau-
ration », etc...; il rime encore vertement, Et voici que l'ambition
littéraire germe chez le merle blanc.
Ici c’est de lui-même que Musset va se moquer, tout en se moquant
de lord Byron!. e
— Fi donc ! quelle indigne pensée ! Je veux faire un poëme comme Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les grands hommes ; ce n’est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des notes et un appendice ! Il faut que l’univers apprenne que j'existe. Je ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isole-
ment ; mais ce sera de telle sorte, que les plus heureux me
orteront envie. Puisque le ciel m’a refusé une fenrelle, je » J
4. Sur les détracteurs du byronisme vers 1840, v. ESTÈvE, SP; cit., p. 260 sqq.
dirai un mal affreux de celles des autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que jé mange. Les rossignols n’ont qu’à se bien tenir ; je démontrerai, Comme deux et deux font quatre, quelleurs complaintes font mal au cœ: 1, et que leur marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je véux me créer tout d’abord une puissante position littéraire. J'entends avoir autour de moi ung cour composée, non pas seulement de journalistes, mais d'auteurs véritables et même de femmes de lettres. J’écrirai un rôle pour M'° Rachel!,et, si elle refuse de le jouer, je publierai à son de trompe que son talent est bien inférieur à celui d’une vieille actrice de province. J'irai à Venise, et je louerai, sur les bords du grand canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Mocenigo, qui
-coùte quatre livres dix sous par jour ; là, je m’inspirerai
de tous les souvenirs que l’auteur de. Lara doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d’un déluge de rimes croisées, calquées sur la strophe de Spencer, où je soulagerai ma grande âme; je ferai soupirer
- toutes les mésanges, roucouler toutes les tourterelles,
fondre en larmes toutes les bécasses, et hurler toutes les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible à l'amour. En vain me pressera-t-on, me suppliera-t-on d’avoir pitié des infortunées qu'auront séduites mes chants sublimes ; à tout cela, je répondrai : « Foin ! » O excès de gloire ! mes manus-
crits se vendront au poids de l’or, mes livres traverseront
les mers ; la renommée, la fortune, me suivront partout ; seul, je semblerai indifférent aux murmures de la foule qui m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un véritable écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complètement grognon et insupportable,
[Il à beaucoup de succès; une charmante merlette blanche, une Anglaise lui offre sa main. 11 l’accepte. Le voilà heureux. Pourtant il trouve sa femme «un peu bégueule, »]
-Une chose qui m inquiétait plus sérieusement, c’était une sorte de mystère dont elle s’entourait quelquefois avec une rigueur singulière, s’enfermant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures entières pour faire sa toilette, à ce qu'elle prétendait. Les maris n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. Il m'était arrivé vingt fois de frapper à Pappartement de ma femme sans pouvoir oble-
nir qu'on m'ouvrit la porte. Cela m’impatientait cruelle-
4, CL p. W.
ment. Un jour, entre autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu’elle se vit obligée. de céder et de m’ouvrir un peu à la hâte, non sans sé plaindre fort de mon im-
portunité. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille
pleine ‘d’une espèce de colle faite avee de la farine et du blanc d'Espagne. Je demandai à ma femme ce qu’elle fai-, sait de cette drogue ; elle me répondit que c'était un opiat pour des engelures qu'elle avait. fe Cet opiat me sembla tant soit peu louche ; mais quelle défiance pouvait mw’inspirer une personne si douce et si: sage, qui s'était donnée à moi avec tant d'enthousiasme et une sincérité si parfaile? J’ignorais d’abord que ma bienaimée fût une femme de plume ; elle me l’avoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d’un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa. une si aimable surprise. Non-seulement je me voyais possesseur d’une beauté incomparable, mais j’acquérais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les
sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des
meurtres, et'même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne
.coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne
lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l’œuvre. C'était le type de la merlette lettrée. ; |
Un jour qu’elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, je m'aperçus qu’elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné de voir en même temps qu’elle avait une grande tache noire dans le dos, |
— Eh ! bon Dieu ! lui dis-je, qu'est-ce donc ? est-ce que
vous êtes malade ?
Elle parut d’abord un peu effrayée et même penaude ; mais la grande habitude qu’elle avait du monde l’aida bientôt à reprendre l’empire admirable qu’elle gardait toujours sur elle-même. Elle me dit que c'était une tache d’encre, et
qu'elle y était fort sujette dans ses moments d'inspiration,
— Est-ce que ma femme déteint ? me dis-je tout bas. … Cette pensée m’'empêcha de dormir. La bouteille de colle
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me revint en mémoire. — O ciel ! m’écriai-je, quel soup- . çon ! Cette créature céleste ne serait-elle qu’une peinture,
un Sa badigeon ? se serait-elle vernie pour abuser de moi?. - Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme, l’être privilégié créé pour moi seul, n’auraisje donc épousé que de la farine ?
Poursuivi par.ce doute horrible, je formai le dessein de m'en affranchir. Je fis l'achat d’un baromètre, et j'attendis avidement qu’il vint à faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme à la campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter l'épreuve d’une lessive. Mais nous étions en’plein juillet ; il faisait un beau temps effroyable.
L’apparence du bonheur et l’habitude d'écrire avaient fort excité ma sensibilité. Naïf comme j'étais, il m'arrivait
“parfois, en travaillant, que le sentiment füt plus fort que
l’idée, et de me mettre à pleurer en attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions : toute fai-
- blesse masculine enchante l’orgueil féminin. Une certaine nuit que je limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint à mon cœur de s'ouvrir.
— O toi! dis-je à ma chère merlette, toi, la seule et la plus aimée! toi, sans qui ma vie est un songe ! toi, dont un regard, un sourire, métamorphose pour moi l’univers, vie de mon cœur, sais-tu combien je t'aime ? Pour mettre en vers une idée banale déjà usée par d’autres poëêtes, un peu d'étude et d'attention me font aisément trouver des paroles ; mais où en prendrai-je jamais pour l’exprimer ce que ta beauté m’inspire ? Le souvenir même de mes peines passées pourrait-il me fournir un mot pour te parler de mon bonheur présent ? Avant que tu fusses venue à moi, mon isolement était celui d’un orphelin exilé ; aujourd’hui, c’est celui d’un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre jusqu’à ce que la mort en fasse un débris, dans cette petite cervelle enfiévrée où fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle, que rien ne peut être qui ne soit à toi? Ecoute ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon génie fût une perle, et que tu fusses Cléopâtre !
En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme, et elle déteignait visiblement. A chaque larme qui tombait de mes
yeux, apparaissait une plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu’elle avait déjà déteint autre -
part). Après quelques minutes d’attendrissement, je me trouvai vis-à-vis d’un oiseau décollé et désenfariné, identiquement semblable aux merles les plus plats et Les plus ordinaires.
: Que faire ? que dire ? quel parti prendre ? Tout réproche était inutile. J’aurais bien‘pu, à la vérité, considérer le cas comme rédhibitoire, et faire casser mon mariage ; mais comment oser publier ma honte? N'était-ce pas assez de mon malheur ? Je pris mon courage à deux pattes, je résolus de quitter le monde, d'abandonner la carrière des lettres, de fuir dans un désert, s’il était possible, d'éviter à jamais l’aspect d’une créature vivante, et de chercher, comme Alcesteé,
. Un endroit écarté, Où d’être un merle blane on eût la liberté 11!
Je m’envolai là-dessus, toujours pleéurant ; et le vent, qui est le hasard des oiseaux, me rapporta sur une branché de Mortefontaine. Pour cette fois, on était couché, — Quel ma-
riage ! me disais-je, quelle équipée! C’est certainement à.
bonne intention que cette pauvre enfant s’est mis du blanc; mais je n’en suis pas moins à plaindre, ni elle moins rousse
Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il -
jouissait à plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poètes, et donnait librement sa pensée au silence qui lentourait. Je ne pus résister à la tentation d'aller à lui et de lui parler.
. — Que’vous êtes heureux lui dis-je; non-seulement vous chantez tant’que vous voulez, et très bien, et tout lé monde vous écoute ; mais vous avez une femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la pleine
lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien.
auprès de vous : vous valez l’un, ét vous devinez l'autre. J'ai chanté aussi, monsieur, et c’est pitoyable. J'ai rangé des mots en bataille comme des soldats prussiens, et: j'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois. Votre secret peut-il s’apprendre ? |
— Oui, me répondit le rossignol, mais ce n’est pas ce que vous croyez. Ma femme m'ennuie, je ne l’aime point; je suis amoureux de la rose : Sadi, le Persan, en a parlé. Je Mm'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort'et ne m’entend pas. Son calice est fermé à l’heure qu'il est : elle y bérce un vieux scarabée, — et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'est alors an ‘elle s’'épanouïra, pour qu’une abeille lui mange le cœur 1x è
4. Cf. Le Misanthrope « … où d'être homme d'honneur on ait la liberté ».
pi ete