‹ Morceaux choisisChapitre 421 sur 439 · PP TT TP · texte numérisé non relu

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maintenant ?... O mon amour, Ô charme inconcevable ! délicieuse souffrance, tu es satisfaite | » \

Mais survient la reine, et non “eh le roi, comme dans le conte de Boccace ; Musset a compris qu’il appartenait à une femme seule- ? ment de toucher d’une main assez légère, assez subtile et assez ferme pourtant, au secret de Carmosine. Elle se donne pour une parente de Perillo. D'ailleurs, usant du tour le plus prévu, elle raconte à Car- : mosine sa propre histoire, comme si c'était celle d’une autre : « J'ai pour amie une jeune fille, bellé comme vous... qui s'attache à un rève dont elle se fait un monde, innocemment, sans, y réfléchir, par un penchant naturel du cœur, et qui, hélas! en cherchant l'impossible, passe bien souvent à côté du bonheur. — Cela est cruel. — Plus qu’on ne peut dire... » Nous donnons la suile de celte réplique.]

LA REINE

Combien j'en ai vu, des plus belles, des plus nobles et des plus sages, perdre leur jeunesse, et quelquefois la vie, pour avoir gardé de pareils secrets ?

CARMOSINE On peut donc en mourir, Madame ?

LA REINE

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s’en raillent n’ont jamais su ce que c’est que l’amour, ni en rêve ni autrement. Un homme, sans doute, doit s’en défendre. La réflexion, le courage, la force, l’habitude de lactivité, le métier des armes surtout, doivent le sauver; mais une femme! — Privée de ce qu’elle aime, où est son soutien ? Si elle a du courage, où est sa force ? Si elle a un métier, fût-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut dire où est sa pensée pendant que ses yeux suivent l’aiguille, ou que son pied fait tourner le rouet?

| CARMOSINE | Que vous me charmez de parler ainsi!

LA REINE

C’est que je dis ce que je pense. C’est pour n'être pas obligé de les plaindre qu’on ne veut pas croire à nos chagrins. Ils sont réels, et d'autant plus profonds, que ce monde qui en rit nous force à les cacher ; notre résignation est une pudeur ; nous ne voulons pas qu’on touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir ; de jour en: jour on se fait à sa souffrance, on s’y livre, on s’y abandonne, on s’y dévoue, on l’aime, on aime la mort!...

4. Cf. Après une lecture : « Et tu goûtas enfin Le charme de la mort.» V. p. 487, n. 6.

Voilà pourquoi je voudrais tâcher d'en préserver ma jeune amie.

CARMOSINE ce te 153

Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo À qu'elle aime ? | L LA REINE |

Non, mon enfant, ce n’est pas lui; mais s’il est tel qu'on me l’a dit, bon, brave, honnête (savant!, peu importe), sa. femme ne serait-elle pas heureuse?

CARMOSINE FAT ATUE

Heureuse, si elle en aime un autre ?

LA REINE

Vous ne répondez pas à ma question premiére. Je vous ,avais demandé de me dire si, à votre avis personnel, Perillo vous semble, en effet, digne d’être chargé du bonheur d’une femme. Répondez, je vous en conjure.

CARMOSINÉ :

Mais si elle en aime un autre, Madame, il lui faudra donc l'oublier? ; LA REINE, à part. | He Je n’en obtiendrai pas davantage. FRE Haut. À Pourquoi l'oublier ? Qui le lui demande ?

CARMOSINE Dès qu'elle se marie, il me semble... RU | LA REINE Eh bien! achevez votre pensée. &

A ets

Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner tout son cœur, toute son âme ?.

LA REINE Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais.. | CARMOSINE | PACE.

Parlez, de grâce, je vous écoute ;. je m'intéresse aussi à. votre amie. A UA Ares

4. « Parti bon écolier, » Pe- | bien porterle bonnet carré», jai rillo est en effet revenu «savant a dit maitre Bernard, à qui cela AN comme un maitre».« Tu es doc- importe fort! : AU AVS teur en droit, tu vas recevoir et

CARMOSINE 511

LA REINE

. Eh bien! supposez que celui qu’elle aime, ou croit aimer, . ne puisse être à elle; supposez qu’il soit marié lui-même.

CARMOSINE Que dites-vous ?

; LA REINE Supposez plus encore. Imaginez que c’est un très grand seigneur, un prince ; que le rang qu’il occupe, que le nom seul qu’il porte, mettent à jamais entre elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez que c’est le roi.

CARMOSINE Ah ! Madame ! qui êtes-vous ?

LA REINE

Imaginez que la sœur de ce prince, ou sa femme, si vous voulez, soit instruite de cet amour, qui est le secret de ma jeune amie, et que, loin de ressentir pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait entrepris de la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de l’arracher à sa retraite, pour lui donner une place auprès d’elle dans le palais même de son époux ; imaginez qu’elle trouve tout simple que cet époux victorieux, le plus vaillant chevalier de son royaume, ait inspiré un sentiment que tout le monde comprendra sans peine ; figurez-vous qu’elle n’a aucune défiance, aucune crainte de sa jeune rivale, non qu’elle fasse injure à sa beauté’ mais parce qu'elle croit à son honneur ; supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, qui a osé aimer un si

grand prince, ose l’avouer, afin que cet amour, tristement caché dans la solitude, s’'épure en se montrant au grand jour, et s’ennoblisse par sa cause mêmel.

CARMOSINE, fléchissant le genou, Ah! Madame, vous êtes la reine !

LA REINE

Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous dis

pas d'oublier don Pèdre. |

1. L’idée sera reprise p.516. Les sentiments confus et inavoués exercent sur l’âme une sorte de fascination qui l’engourdit et Pépuise; dès que la raison les

regarde en face, elle fait le dé-:

part entre ce qu’il y a en eux.

de normal et de sain, et ce qu'il

y a d’équivoque, de contraire au bien, Le cœur discipliné par

la raison, bien loin de subir une

contrainte qui le-mutile, s’af-° franchit, s’'épanouit : ses forces.

bien orientées lui rendent le sentiment du bonheur: C’est une philosophie très noble, et qu’on

MAT de peine à rattacher

à la tradition cornélienne : elle

est bien, du moins, issue de Ia

veine française,

FRRRCERSE

Je l'oublierai, n’en doutez pas, Madame, si la mort peut faire oublier. Votre bonté est si grande, qu’elle ressemble à Dieu ! Elle me pénètre d'admiratiôn , de respect et de reconnaissance ; mais elle m’accable, elle me confond !: Elle me fait trop vivement sentir combien je suis peu digne d'en être l’objet?... Pardônnez-moi, je ne puis exprimer. Permettez que je me retire, que je me cache à tous les yeux.

LA REINE

Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. aïe rien dit qui vous effraie ? - CARMOSINE

Ce n’est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu! vous ici! la reine! Comment avez-vous pu savoir ?... Minuccio m'a trahie sans doute... Comment pouvez-vous jeter les yeux sur moi ?... Vous me tendez la main, Madame! Ne me croyez-vous pas insensée ?.. Moi, la fille de maître Bernard, avoir osé élever mes regards !... Ne voyezvous pas que ma démence est un crime, et que vous devez m'en punir? Ah! sans nul doute, vous le voyez; mais vous avez pitié d’une infortunée dont la raison est égarée,

et vous ne voulez pas que cette pauvre folle soit plongée

au fond d’un cachot, ou livrée à la risée publique #! LA REINE A quoi songez-vous, juste ciel ?

CARMOSINE

Ah! je mériterais d’être ainsi traitée, si je m'étais abusée

un moment, si mon amour avait été autre chose qu’une souffrance! Dieu m'est témoin, Dieu qui voit tout. qu'à l'instant même où j'ai aimé, je me suis souvénue qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j’ai tout essayé pour me sauver dé

4. Carmosine, avant de se reconnaître elle-même, dese trouver égale à la vérité, est confondue par elle : il lui semble que la vérité, d’abord, la condamne, “ attendant qu elle y trouve

la délivrance. Cela n’est pas seulement de la finesse; il ne faut pas refuser. à Musset la profoneur

2, Elle exagère son indignité, elle parle comme le croyant parle à Dieu.

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