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NOTICE BlOGRAPttlQÜE ET LITTERAIRE
Restaient les manieurs d’argent, que Montesquieu avait toujours maltraités. Le fermier général Claude Dupin, gendre de Samuel Bernard et bisaïeul de George Sand, entreprit une réfutation en règle de VEsprit des LoiSj probablement avec la collaboration du P. Berthier jésuite et de Madame Dupin, que les Confessions de Jean- Jacques Rousseau nous ont fait connaître L J’ai dit ailleurs que la fille du sous-traitant Poisson, la marquise de Pompadour, fit hacher l’édition du livre de Dupin, dont on ne sauva que cinq exemplaires. Mais il eût été impossible de mettre au pilon les nombreux pamphlets qui continuèrent à paraître contre VEsprit des Lois : livres et brochures se succédèrent, sans que la mort de Montesquieu pût interrompre les attaques.
5* De 1750 à 1755. Mort de Montesquieu.
Montesquieu en effet n’avait plus que quelques années à vivre. Tout ce déchaînement de haines, grandes et petites, ne parvenait pas à troubler sa sérénité malicieuse. Les longs travaux lui étaient interdits ; il se délassait en composant des ouvrages plus modestes que lui permettait d’écrire sa vue affaiblie. Il esquissait pour VEn~ cyclopédie un article Sur le goût; il écrivait le petit roman dVArsace et Isménie; il envoyait à la Société Littéraire de Nancy dont le roi Stanislas l’avait nommé membre, un fragment d’histoire dans la manière de Fénelon, Lysimaque, qu’on est tenté d’ajouter aux Aventures d'Aristonoiis. Son tempérament, robuste malgré tout, le mettait à l’abri des infirmités de l’âge. Soudain, au cours d’un voyage à Paris, au mois de janvier 1755, il fut saisi par une fièvre infiammatoire. En treize jours, le mal l’emporta : il mourut, entouré de ses amis les plus chers accourus pour le soigner, et notamment du P. Castel qui l’assista à ses derniers moments. C’était le 10 février 1755, Montesquieu avait soixante-six ans. Sainte-Beuve rappelle, après Grimm l’auteur de la Correspondance Littéraire^ que le convoi funèbre se fit presque sans personne. Seul de tous les gens de lettres, Denis Diderot était allé suivre le cortège. « Le 18® siècle, qui allait marcher bientôt avec ensemble et prosélytisme comme un seul homme, n’était pas enrôlé, ni même debout à la date où mourut Montesquieu. »
Le 18® siècle devait pourtant beaucoup à l’auteur des Lettres Persanes, des Considérations et de VEsprit des Lois ; nous allons le voir par l’étude de ses oeuvres.
J. Jean- Jacques était son secrétaire.
MONTESQUIEU PEINT PAR LUI-MÊME
Arrêtons-nous un moment pour dessiner le portrait de Montesquieu : ou plutôt, demandons lui, à lui-même, une peinture de son caractère. Nous n’avons qu’à choisir parmi les confidences qu’il nous a laissées. Voici quelques-uns des traits de la physionomie de Montesquieu, tels qu’il a pris le soin de nous les fournir. Il écrit non sans malice : « Une personne de ma connaissance disait : Je vais faire une assez sotte chose, c’est mon portrait : je me connais assez bien ». Montesquieu se connaissait fort bien ; nous allons voir qu’en se montrant à nos yeux tel qu’il était, il nja pas fait une sotte chose :
1® Et d’abord, il n’a qu’une passion, celle de l’étude ; elle l’eût, au besoin, guéri de toutes les autres : « L’étude a été pour moi le souveraip remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. Aimer à lire, c’est faire un échange des heures d’ennui que l’on doit avoir dans sa vie, contre des heures délicieuses. Il faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu». — «J’ai, disait il encore, la maladie de faire des livres, et d’en être honteux quand je les ai faits » ; si honteux, pourrions-nous ajouter, qu’il revoyait sans cesse ses ouvrages, et qu’il usait ses yeux et sa santé pour retoucher VEsprit des Lois.
2o Lorsqu’il suffit d’une heure de lecture pour dissiper complètement les plus gros chagrins, c’est que les chagrins ne bouleversent pas l’âme très profondément. Montesquieu n’a pas une sensibilité très vive. C’est- un modéré par tempérament, toujours maître de lui-même, et qui sait assurer son bonheur et sa tranquillité : « Ma machine est si héureusement construite, que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu’ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour qu’ils puissent me donner de la peine. Lorsque je goûté un plaisir, je suis affecté ; et je suis toujours étonné de l’avoir recherché avec tant d’indifférence ». Et, lorsqu’il déclare : « J’aime mieux être tourmenté par mon cœur que par mon esprit », on i^eut affirmer qu’il l’eût été davantage par son esprit, s’il avait pu l'être en quelque chose.
MONTESQUIEU PEINT PAR LUI-MÊME
Bref, il avait tout ce qu’il faut pour être heureux. Il le fut, et il le répète plus d’une fois, sans avoir la superstition que ces aveux pourraient faire tourner la chance : « Je n’ai presque jamais eu de chagrin, encore moins d’ennui. Je m’éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement, et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m’éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engourdissement m’emxîêche de faire des réflexions ». Agréable prélude au sommeil du juste I
3« Cependant qu’on n’aille pas murmurer le mot d’égoïsme. Montesquieu est bon. Il a écrit : « Je n’ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri. Je suis amoureux de l’amitié ». Non seulement il s’est attendri, mais il a été bienfaisant en actes. « Je souhaite avoir des manières simples, recevoir des services le moins que je puis, et en rendre le plus qu’il m’est possible ». Il en a rendu sans espoir de retour. Tout le monde connaît l’anecdote rapportée par Walckenaer, et la façon dont Montesquieu se montra généreux et délicat envers la famille d’un batelier rencontré sur le port de Marseille h Seulement, il n’aimait pas qu’on fît du bruit autour de ses bonnes actions. De même, il était amoureux de l’amitié, mais il entendait ne pas être dupe : « Quand je me fie à quelqu’un, je le fais sans réserves, mais je me fie à très peu de personnes ». Socrate, dans Esope et dans La Fontaine, ne parle pas différemment. Quand on a le culte de l’amitié, on commence par ne pas en ravaler le nom. On peut se tromper ^sans doute : « J’ai eu le malheur de me dégoûter très souvent des gens dont j’avais le plus désiré la bienveillance ». Heureux encore celui qui garde le droit de s’écrier dans ce malheur : « Pour mes amis, à l’exception d’un seul, je les ai tous conservés ! »
40 II avait aussi cette forme de la bonté, qui s’appelle la bienveillance. Le sourire de ce Gascon était malicieux, et jamais mé-
L* Narration française : Montesquieu se promène sur le port de Marseille où il est venu visiter sa sœur.
Un jeune matelot de bonne mine l’invite à choisir son bateau pour une promenade en mer. Montesquieu accepte, puis, s’apercevant de l’inexpérience du jeune batelier, il le fait causer, apprend qu’il est joaillier de son état, et qu’il se fait matelot les dimanches et fêtes pour aider sa famille à amasser 2,000 écus et à racheter son père esclave à Tétouan. Montesquieu demande tous les renseignements possibles, puis débarque en laissant toute sa bourse au batelier. Six semaines après, le père
revient dans sa maison et apprend aux siens qu’on l’a racheté, qu’on a payé son habillement et son voyage, et qu’on lui a remis 50 louis. Le jeune homme se met en devoir de chercher son passager qu’il devine être son bienfaiteur.
Il le rencontre dans la rue deux ans après, se jette à ses genoux, le conjure de venir être témoin de la. joie de la famille ; Montesquieu a l’air de ne pas comprendre, et se perd dans la foule.
(On a trouvé dans les papiers de Montesquieu une note indiquant qu’il avait envoyé 7,500 francs à un banquier anglais de Cadix pour délivrer le sieur Itobert, de Marseille, esclave à Tétouan.)
chant 1 : « Je n’ai jamais aimé à jouir du ridicule des autres. Je n’ai jamais été tenté de faire un couplet contre qui que ce soit. J’ai fait en ma vie bien (îës sottises, mais jamais de méchancetés. Quand je vois un homme de mérite, je ne le décompose jamais ; un homme médiocre, qui a quelques bonnes qualités, je le décompose ». Tout cela indique bien un esprit qui s’efforce d’être content des autres comme il l’est de lui-même. Cette modération et cette bienveillance le rendaient incapable de rancune : « Je pardonne aisément par la raison que je ne suis pas haineux ; il me semble que la haine est douloureuse. Lorsque quelqu’un a voulu se réconcilier avec moi, j’ai senti ma vanité flattée, et j’ai cessé de regarder comme ennemi un homme qui me rendait le service de me donner bonne opinion de moi ». Explication Ingénieuse I Cette forme de la vanité est bien près de la vertu. J’en dirai autant de celle qui consiste à refuser fièrement de descendre au niveau des médisances anonymes ou des accusations prudemment lancées à distance : « Quand on m’a dit : Si vous saviez les discours qui ont été tenus I — Je ne veux pas les savoir, ai-je répondu. Si ce qu’on voulait rapporter était faux, je ne voulais pas courir le risque de le croire ; si c’était vrai, je ne voulais pas prendre la peine de haïr un faquin ». Ainsi Montesquieu gardait pour ainsi dire intact son fonds de bienveillance 2, en même temps qu’il sauvegardait son égalité d’âme et sa bonne humeur.
Mais ici encore il n'eût pas voulu passer pour dupe. Un Gascon qui ne raille pas les autres ne peut tout de même pas se laisser railler par eux. « Je n’ai jamais voulu souffrir qu’un homme d’esprit s’avisât de me railler deux fois de suite. » Dans ce cas, Montesquieu faisait sentir à l’homme d’esprit que c’était une lutte de corsaire à corsaire. Il avait assez souvent l’avantage. « Si ce n’est pas vrai, lui disait un hâbleur, je vous donne ma tête. — Je l’accepte, riposte Montesquieu ; les petits présents entretiennent l’amitié. » A plus forte raison quand il s’agissait de fautes plus graves, de vices comme l’envie, ou, d’une façon générale, d’actes ou de paroles contraires à l’honnêteté. « Je loue toujours devant un envieux ceux qui le font pâlir. Il n’y a point de gens que j’aie plus méprisés que les petits beaux esprits et les grands qui sont sans probité. » En face de ceux-là, son attitude était très nette ; ils n’avaient aucun droit à sa bienveillance. « Ce qui m’a toujours beaucoup nui, c’est que j’ai toujours méprisé ceux que je n’estimais pas. » Gela lui aurait beaucoup moins nui, s’il s’était contenté de les mépriser intérieurement. Mais il châtiait d’un mot
1. « La raillerie est un discours en faveur de son esprit contre son bon naturel. » ( Mes Pensées.)