‹ Morceaux choisisChapitre 11 sur 369 · Cf. « Les gens qui ont beaucoup · texte numérisé non relu

Cf. « Les gens qui ont beaucoup

d’esprit tombent souvent dans le dédain de tout. Les gens d’esprit sont gouvernés par des valets ; et les sots, par des gens d’esprit. » f Mes Pensées.)

MONTESQUIEU PEINT PAR LUI-MÊME

« les petits beaux esprits » et les « grands sans probité », l’homme qui a formulé ces deux aphorismes : « Quand on court après l’esprit, on attrape la sottise. — Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous. »

5* Par la disposition générale de son caractère qui l’inclinait à s’adapter complaisamment aux circonstances, Montesquieu devait aimer également la ville et la campagne. « Pour moi, je ne sais si c’est une chose que je dois à mon être physique ou à mon être moral ; mais mon âme se prend à tout. Je me trouvais heureux dans mes terres, où je ne voyais que des arbres ; et je me trouve heureux à Paris, au milièu de ce monde d’hommes qui égalent les sables de la mer. » C’est qu’il observe avec une curiosité toujours en éveil ce qui se passe autour de lui : « Ceux qui aiment à s’instruire ne sont jamais oisifs. Quoique je ne sois jamais chargé d’aucune affaire importante, je suis cependant dans une occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner ; j’écris le soir ce que j’ai remarqué, et ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu dans la journée ; tout m’intéresse, tout m’étonne ; je suis comme un enfant, dont les organes, encore tendus, sont vivement frappés par les moindres objets ».

La moisson était d’autant plus fructueuse que les salons où il avait l’habitude d’aller recevaient plus nombreuse compagnie. Madame de Ghaulnes prétendait qu’il venait dans le monde pour faire son livre. Il fréquentait les salons de Madame Geoffrin, de Madame Tencin, de Madame du Deffand, de Madame d’Aiguillon. A l’entendre, il était timide : a La timidité a été le fléau de toute ma vie; elle semblait obscurcir jusqu’à mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions. J’étais moins sujet à ces abattements devant des gens d’esprit que devant des sots : c’est que j’espérais qu’ils m’entendraient, cela me donnait de la confiance ». Voilà pourquoi il choisissait les réunions où il était sûr de rencontrer des causeurs intelligents. Mais quand il rencontre des sots, il s’amuse de bon cœur : « Je suis presque aussi content avec des sots qu’avec des gens d’esprit : car U y a peu d’hommes si ennuyeux qui ne m’aient amusé ; très souvent il n’y a rien de si amusant qu’un homme ridicule ». A charge de revanche, d’ailleurs : « Je ne hais pas me divertir en moi-même des hommes que je vois, sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu’ils veulent ». Il nous est facile de nous le figurer au milieu des sociétés mondaines de l’époque ; « J’ai cru trouver de l’esprit à des gens qui passaient pour n’en point avoir. Je n’ai pas été fâché de passer pour distrait : cela m’a fait hasarder bien des négligences qui m’auraient embarrassé. J’aime les maisons où je puis me tirer d’affaire avec mon esprit de tous les

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jours. Dans les conversations et à table, j’ai toujours été ravi de trouver un homme qui voulût prendre la peine de briller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc, et tous les autres sont sous le bouclier. Rien ne m’amuse plus que de voir un conteur ennuyeux faire une histoire circonstanciée sans quartier : je ne suis pas attentif à l’histoire, mais à la manière de la faire. Pour la plupart des gens, j’aime mieux les approuver que de les écouter. Je suis, je crois, le seul homme qui ait mis des livres au jour sans être touché de la réputation de bel esprit. Ceux qui m’ont connu savent que dans mes conversations je ne cherchais pas trop à le paraître, et que j’avais assez le talent de prendre la langue de ceux avec lesquels je vivais. Quand on s’est attendu que je brillerais dans une conversation, je ne l’ai jamais fait : j’aimais mieux avoir un homme d’esprit pour m’appuyer que des sots pour m’approuver ». On remarque dans cette poignée de maximes le même mélange de bienveillance et de fine malice que nous avons déjà signalé dans Montesquieu ; ces lignes nous montreront le même goût de la simplicité dans les manières et dans les paroles : « Hommes modestes, venez, que je vous embrasse ; vous faites la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n’avez rien, et moi, je vois que vous avez tout. Quand je vous compare à ces hommes absolus que je vois partout, je les précipite de leim tribunal et je les mets à vos pieds i ».

6” Et le même homme écrit : « Quand j’ai été dans le monde, je l’ai aimé comme si je ne pouvais souffrir Ja retraite ; quand j’ai été dans mes terres, je n’ai plus songé au monde ». Il songe à bien autre chose ! Il goûte le charme de la retraite, et travaille en paix à ses ouvrages de longue haleine. Surtout, il se plaît au milieu de ses paysans. « L’air, les raisins, le vin des bords de la Garonne et l’humeur des Gascons font d’excellents antidotes contre la mélancolie. » Le travail des champs est salutaire à l’âme. Il s’occupe en bon propriétaire de ses domaines de la Brède, de Clérac, de Montesquieu. Il faut se le représenter au milieu de ses prairies, « courant du matin au soir, nous dit Garat dans ses Mémoires historiques sur Le i8° siècLe^^ un bonnet de coton sur la tête, un long échalas de vigne sur l’épaule ». D'une taille bien prise, l’allure vive et résolue, il a l’air d’un vigneron », et les visiteurs, venus pour présenter leurs hommages à l’auteur des Considérations, demandent à ce brave homme, coiffé de son bonnet, si c’est bien

1. (( Uu fonds de modestie rapporte ■ sur la vie et les écrits de M. Suard. im très grand fonds d’intérêt. » ( Mes \ T. I, L. II, p. 102.

Pensées.) 3. c( En fait de parure, il faut tou-

2. Et sur les principaux personna- | jours rester au-dessous de ce qu’on les de la Révolution française ainsi que i peut. » (Mes Pensées.)

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là le château de M. de Montesquieu. Et cette physionomie mobile s’éclaire alors d’un sourire. Ce visage, long et maigre, mais qui, suivant le mot de Sainte-Beuve, « semble fait pour la médaille », eût certes frappé les interlocuteurs par l’élégance de ses traits ; mais qui se serait imaginé le baron de Montesquieu dans ce costume rustique ?

Il ne parle du reste que travaux des champs, rigoles, métairies, bois : « J’ai besoin de cinquante livres de graines de trèfle de Flandre ». Il vend son vin aux Anglais « immédiatement comme il l’avait reçu de Dieu», et observe que sa gloire littéraire sert remarquablement ses intérêts de propriétaire qui « place » ses feuillettes.

7° Ce hobereau est aussi un gentilhomme, et il a beau parler de sa noblesse avec désinvolture, il y tient. « Je fais faire assez sotte chose : c’est ma généalogie. » Pas plus sotte que son portrait. « Quoique mon nom ne soit ni bon, ni mauvais, n’ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j’y suis attaché, et je suis homme à faire des substitutions » Ce n’est pas qu’il ait pour la noblesse contemporaine beaucoup d’estime : « J’ai eu d’abord pour la plupart des grands une crainte puérile : dès que j’ai eu fait connaissance, j’ai passé presque sans milieu jusqu’au mépris ^ ». Mais s’il dit encore : « Les grands seigneurs ont du plaisir, le peuple a de la joie », il ne conclut pas comme La Bruyère qu’il opte pour être peuple. Il sent trop les avantages de son titre de gentilhomme, et il défend avec opiniâtreté ses droits seigneuriaux. Il aime les paysans 2, mais il leur fait des procès, et il s’arrange pour ne pas perdre.

8« Il est d’autres avantages qu’il dut à cette situation de gentilhomme campagnard. Le plus précieux est l’indépendance. Maître chez lui, il ne veut pas être esclave chez les autres. Son ambition est bornée. « J’ai l’ambition qu’il faut pour me faire prendre part aux choses de cette vie : je n’ai i3oint celle qui pourrait me faire trouver du dégoût dans le poste où la nature m’a mis. » Il trouve son château, qui date de Charles VU, bien gothique ; mais il y est souverain, il peut y faire ce qui lui plaît, y dire ce qu’il veut. Il est riche ; il n’a besoin de personne. Sa fortune est bien à lui, elle est honnêtement acquise : « J’ai* eu pour principe de ne jamais faire par autrui ce que je pouvais par moi-même : c’est ce

1. ((Il l’a fait » (note du manuscrit), c.-à-d. comme les nobles qui voulaient réagir contre la moljüisation, le morcellement et l’aliénation des patrimoines, il a pris des dispositions par les-

quelles (( la noblesse de son nom » devait être conservée.

2. (( J’aime les paysans ; ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers. » f Mes Pensées.)

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qui m’a porté à faire ma fortune par des moyens que j’avais dans mes mains, la modération et la frugalité, et non par des moyens ■ étrangers, toujours bas ou injustes ». Il déclare : « Je n’ai pas laissé, je crois, d’augmenter mon bien : j’ai fait de grandes améliorations à mes terres : mais je sentais que c’était plutôt pour une certaine idée d’habileté que cela me donnait, que pour l’idée de devenir plus riche ». C’est aussi pour devenir plus indépen-dant. « Il m’est aussi impossible d’aller chez quelqu’un dans des vues d’intérêt qu’il m’est impossible de rester dans les airs. » Belle maxime, mais qu’il est d’autant plus aisé d’appliquer qu’on a 60,000 livres de rente. « Je n’ai point paru dépenser, mais je n’ai jamais été avare : et je ne sache pas de chose assez peu difficile pour que je l’eusse faite pour gagner de l’argent.» Si Montesquieu n’a jamais « dépensé — suivant ses propres mots — quatre louis par air», c’est pour n’avoir jamais à faire «une visite par intérêt b» C’est pour échapper à l’obligation d’assiéger les antichambres des gens en place : et Je n’ai pas aimé à faire ma fortune par le moyen de la cour ; j’ai songé à la faire en faisant valoir mes terres, et à tenir toute ma fortune immédiatement de la main des dieux. N... qui avait de certaines fins, me fit entendre qu’on me donnerait une pension ; je dis que, n’ayant point fait de bassesses, je n’avais pas besoin d’être consolé par des grâces ».

9® Cette indépendance du caractère, nous la retrouvons dans les ijiées. « Je suis un bon citoyen ; mais, dans quelque pays que je fusse né, je l’aurais été tout de même. Je suis un bon citoyen, parce que j’ai toujours été content de l’état où je suis, que j’ai toujours approuvé ma fortune, que je n’ai jamais rougi d’elle, ni envié celle des autres. Je suis un bon citoyen, parce que j’aime le gouvernement où je suis né, sans le craindre, et que je n’en attends d’autre faveur que ce bien inestimable que je partage avec mes compatriotes ; je rends grâce au ciel de ce qu’ayant mis en moi de la médiocrité en tout, il a bien voulu mettre un peu dé modération dans mon âme. » Il aime le gouvernement, c’est qu’il n’est pas difficile, a-t-on dit ! — Il faut n’avoir pas lu V Esprit des Lois pour reprocher à Montesquieu d’admirer la monarchie absolue de Louis XV.

« Les nations s’environnent de luxe, de richesses et de luxe d’esprit; et les hommes rnanquent très souvent de pain et de sens commun. Pour assurer à tous le pain, le bon sens et les vertus qui leur sont nécessaires, il n’y a qu’un moyen : il faut beaucoup éclairer les peuples et les gouvernements ». Montesquieu a contribué beaucoup à éclairer les uns et les autres, le gouverne-

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