Mes Pensées
MONTESQUIEU PEINT I^ÀR LUI-MÊME
ment de son pays surtout, car il aimait la France : « J’ai eu naturellement de l’amour pour le bien et l’honneur de ma patrie, et peu pour ce qu’on appelle la gloire ; jui toujours senti une joie secrète lorsqu’on a fait quelque règlement qui allait au bien commun ». Mais cet amour pour son pays ne va pas jusqu’à une superstition aveugle ; il ne croit pas que le meilleur moyen d’avoir une France grande et forte, ce soit de ravaler les autres nations : « Quand j’ai voyagé dans les pays étrangers, je m'y suis attaché comme au mien propre ; j’ai pris part à leur fortune, et j’aurais souhaité qu’ils fussent dans un état florissant ». Et il écrit ces lignes qui semblent empruntées à un de ses chers Anciens :
« Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime ».
lO» C’était enfin une âme fort peu religieuse. S’il s’agit de la vie des peuples d’autrefois, il attachera très peu d’importance au rôle de leurs croyances et à l’influence de leur culte : de bons soldats, une politique extérieure habile, une politique intérieure sage, voilà d’après lui de quoi expliquer la grandeur des Romains : nous voici très loin de Fustel de Coulanges. Certes, il est bien obligé toutefois de faire une place à la religion des Anciens ; il l’envisagera alors plutôt comme une institution politique, comme une forme sociale. Il fera de même pour le christianisme. Ce n’est pas à tort que les défenseurs de l’Eglise avaient signalé au cardinal Fleury dans le livre des Lettres Persanes^ des attaques contre la religion catholique et ses ministres ; il y a dans la bibliothèque de la ville de Bordeaux, une édition allemande des Considérations (1742) dont la préface, après avoir rappelé les liens qui unissaient Montesquieu à la franc-maçonnerie de l’univers et de l’Allemagne, indique que l’ouvrage est considéré comme utile pour la librepensée. Dans VEsprit des Lois il réservera un chapitre « aux lois dans le rapport qu’elles ont avec la religion établie dans chaque pays, considérée dans ses pratiques et en elle-même » ; (chap. XXIV) ; mais, si le ton a changé depuis les Lettres Persanes^ le point de vue est resté le même. Pour répondre à l’accusation de déisme, il déclarait dans sa Défense de VEsprit des Lois qu’il avait parlé de la religion chrétienne « de manière à en faire sentir toute la grandeur » ; il aurait dû écrire : « toute l’utilité », et encore I II étudie les religions pour voir « celles qui sont le plus conformes au bien de la société », et il ne veut les examiner que
MONTESQUIEU
« par rapport au bien que l’on en lire dans l’état civil ». Il avait dit au chapitre X des Considérations que « la religion est toujours le meilleur garant que l’on puisse avoir des mœurs des hommes » ; il dira dans le chapitre XXIV de VEsprit des Lois : « La religion, même fausse, est le meilleur garant que les hommes puissent avoir de la probité des hommes ». L’addition n’indique pas qu’en avançant en âge, Montesquieu fût devenu plus religieux dans l’âme : au contraire. On a souvent raconté son dernier mot au curé qui l’exhortait à son lit de mort : « Vous comprenez, Monsieur, conibien Dieu est grand. — Oui, Monsieur, et combien les hommes sont petits ». Cette anecdote n’est sans doute pas vraie ; le mot suivant n’est peut-être pas plus authentique, mais il me semble définir à merveille l’attitude de Montesquieu à l’égard de la religion chrétienne : « J’ai beaucoup respecté la religion ; la morale de l’Evangile est le plus beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes ». Voltaire a souvent tenu le même langagè.
Tel est le portrait de Montesquieu peint par lui-même. Les témoignages contemporains ne le démentent pas. Peut-être seronsnous à présent autorisés à dire que l’homme fait aimer l’auteur.
EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE
D’UN PASSAGE DE MONTESQUIEU {Lettres Persanes. — exuv. Rica à Usbek.)
Je trouvai, il y a quelques jours, dans une maison de campagne où j’étais allé, deux savants qui ont ici une grande célébrité. Leur caractère me parut admirable. La conversation du premier, bien apjjréciée, se réduisait à ceci : « Ce que j’ai dit est vrai, parce que je l’ai dit ». La conversation du second portait sur autre chose : « Ce que je n’ai pas dit n’est pas vrai, parce que je ne l’ai pas dit ».
J’aimais assez le premier ; car qu’un homme soit opiniâtre, cela ne me fait absolument rien ; mais qu’il soit impertinent, cela me fait beaucoup. Le premier défend ses opinions ; c’est son bien. Le second attaque les opinions des autres ; et c’est le bien de tout le monde.
O mon cher Usbek, que la vanité sert mal ceux qui en ont une dose plus forte que celle qui est nécessaire pour la conservation de la nature ! Ces gens-là veulent être admirés à force de déplaire. Ils cherchent à être supérieurs, et ils ne sont pas seulement égaux.
Hommes modestes, venez, que je vous embrasse : vous faites la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n’avez rien ; et moi je vous dis que vous avez tout. Vous pensez que vous n’humiliez personne ; et vous humiliez tout le monde. Et quand je vous compare dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout, je les précipite de leur tribunal, et je les mets à vos pieds.
I. Circonstances de la Publication. — La lettre 144, qui manque dans les éditions de 1721, est la septième du supplément de l’édition de 1754 (Cologne, Pierre Marteau). Montesquieu Eavait-il négligée en 1721, parce qu’elle rappelait d’assez près la Lettre 50 (Rica à "*^**) ? Ou, au contraire, lorsque parut la troisième édition, voulut-il insister sur un sujet qui lui était plus particulièrement à cœur ? Observons du reste que la Lettre 50 était plutôt dirigée contre les « insectes qui osent faire paraître un orgueil qui déshonorerait les plus grands hommes », et qu’elle se contentait d’indiquer que « la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le Ciel a donné de grands talents ».
MONTESQUIEU
Il s’agit à présent de ces derniers, de deux savants très célèbres. Il se pourrait donc que Montesquieu eût voulu, après coup, compléter ce qu’il avait dit dans la Lettre 50, d’autant plus qu’en séparant les deux lettres analogues par un si long intervalle, il évitait le reproche de jnonotonie auquel il tenait par dessus tout à échapper.
II. Caractère de celui aui écrit. — Quoiqu’il en soit, dans le cahier qui porte pour titre : « Corrections des Lettres Persanes — Dernière copie », Montesquieu, après avoir ordonné de réduire le texte de la Lettre 143, ajoute : «... à la place de tout cela, mettez la lettre suivante: Lettre,., Ushek à Rica », Y a-t-il une inattention ? Sans aucun doute, puisque nous lisons dans la lettre : « O mon cher Usbek. . . », à moins qu’on prétende qu’Usbek s’adresse à lui-mêriie, ce qui est invraisemblable, surtout sous cette forme. Pourrions-nous trouver d’autres raisons qui nous déterminent à attribuer cette lettre à Rica plutôt qu’à Usbek? Reprenons la distinction établie par M. Sorel : « Usbek tient la plume quand Montesquieu fait la morale à ses contemporains, Rica la prend lorsqu’il les raille ». Nous voilà bien avancés ! La lettre 144 est à la fois une leçon et une satire. Celui qui l’écrit apparaît comme un tout jeune homme, vif, alerte, sémillant, gai, qui voit vite et bien, qui réfléchit en même temps qu’il observe, et dont la rapidité d’impressions se traduit par des saillies, des apostrophes, etc. Usbeck semble d’ordinaire plus grave, plus réfléchi, moins prompt à se livrer ; il a à la fois moins d’illusions que Rica et moins de « gaîté naturelle », dit-il lui-même. Peut-être donc il y a une simple inattention de la part de Montesquieu. N’en exagérons pas l’importance. Rien d’asiatique, dans cette lettre ; rien d’oriental ; c’est Montesquieu qui écrit, et on le sent bien. Usbek et Rica représentent les deux aspects de la pensée de Montesquieu, tantôt sérieuse, tantôt légère ; quand les deux aspects sont présentés à la fois, les nuances s’atténuent jusqu’à disparaître, et il est infiniment probable que si Montesquieu avait corrigé : « ô mon cher Usbek », en : « ô mon cher Rica », la question ne se serait même pas posée.
III. L’Idée générale : la Modestie. — L’idée essentielle est la suivante : La modestie est en même temps une des qualités les plus rares et les plus précieuses. Elle est plus encore : elle apparaît comme la forme naturelle de la vertu vraie (Lettre 50), comme la forme naturelle du mérite réel, de la science profonde. Le défaut contraire, la vanité, est un des plus insup-
EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE
portables parce qu’il est un des plus égoïstes. Et certes, il y a des degrés dans ce défaut : être intransigeant dans ses moindres affirmations est, à tout prendre, un vice moins sérieux que d’attaquer les affirmations de tout le monde ; mais combien la modestie est infiniment plus humaine! Admettons qu’il y ait une part de «vanité», c’est-à-dire un désir d’approbation, un désir de produire de l’effet, qui soit utile à la conservation de la nature. « Que faut-il donc penser de la vanité ? demandait un personnage des Dialogues de Fontenelle. A un certain point, c’est un vice : un peu en deçà, c’est une vertu. » Une vertu ? Non pas, reprendrait Montesquieu, mais une nécessité. Un vice? Oui, dès que la dosé absolument indispensable est dépassée, et un vice qui nous rend odieux, qui nous ravale au-dessous des autres. Seule, la modestie rend l’homme «sociable», et, parce qu’elle est conforme aux intérêts de la société, elle est conforme aux intérêts particuliers de ceux qui la pratiquent (idée du i8e siècle). Elle leur donne tout, elle le^ met au-dessus de tout, au-dessus notamment de ceux qui pensent trouver dans un défaut antisocial une supériorité de mauvais aloi, et que l’honnête homme ne saurait lui reconnaître.
Lieu commun de morale, dira-t-on ; sans doute, mais renouvelé par un homme qui écrit au i8e siècle, par un. « philosophe», par un moraliste laïque pour lequel le critérium de l’utilité sociale passe avant tous les autres. Et ce qui rajeunit plus encore ce lieu commun, ce qui lui donne un air de vérité qui en fart l’originalité même, c’est la conviction de celui qui le met en œuvre, sa sincérité, presque son juvénile enthousiasme. Ce n’est pas la première fois que Montesquieu fait l’éloge de cette vertu ; il y reviendra encore: il y revient constamment dans ses appréciations. A mesure que son expérience s’étend et se précise, il y trouve des motifs nouveaux de s’attacher à son opinion ; déjà son expérience est assez riche pour lui fournir un développement personnel. Disons mieux. Il sent en lui-même, dans son propre cœur, le prix de cette vertu; il en donne de constants exemples.
A ce sujet, Sainte-Beuve a fort bien vu que « tous les témoignagnes concordent» : tous, ceux de Voisenon, de Garat, de lord Charlemont, de Tremblay, tous ceux qu’a rassemblés Sainte- Beuve et tous ceux que nous pourrions rassembler nous-même, nous montrent un Montesquieu modeste, simple dans ses manières, dans ses goûts, dans sa conversation, dans sa mise, bien plus dans l’opinion intime qu’il avait de lui-même, puisqu’il croyait que son fils valait mieux que lui, puisqu’il déclarait que, si ses enfants arrivaient un jour «à une grande fortune», «ils auraient besoin de toute leur vertu pour avouer » leur père.
MONTESQUIEU
Montesquieu n’avait fait que des livres ; trop fin pour ne pas savoir ce qu’ils valaient, il était trop peu infatué de sa personne pour se poser en ancêtre de génie. De là, cet accent personnel qui séduit et entraîne, de là cette marque personnelle qui imprime au lieu commun un caractère original.
De là aussi la valeur générale du morceau. On n’enferme pas dans une formule l’auteur des Lettres Persanes : ce n’est pas seulement un peintre de mœurs, et, à plus forte raison, ce n’est pas uniquement, comme on Ta dit, un journaliste qui prend des esquisses, des crayons d’actualité. Il y a ici une vérité humaufe. permanente ; cornme son j>rédécesseur La Bruyère, qui Tüî s?rt de modèle, Montesquieu fait transparaître ruriivërsel a travers le particulier ; c’est un petit chapitre de la morale des honnêtes gens, éternelle et durable : les observations restent vraies de l’homme de tous les pays et de tous les temps.
IV. Le Plan et les Idées secondaires. — Comment ces observations sont-elles présentées ? Le plan est à la fois harmonieux et varié. Montesquieu avait-il sous les yeux les maximes détachées que La Bruyère avait écrites sur ce sujet dans les Caractères, chap. XI : De VHommel En tout cas, il les avait lues. Mais son public est plus léger que celui de La Bruyère, il est plus difficile à satisfaire aussi. En outre, la forme épistolaire que Montesquieu a choisie, l’oblige à composer un tout qui se tienne, dont les parties soient liées. Il y a donc dans cette lettre deux parties qui se subdivisent chacune en deux autres, à peu près égales :
A’. Esquisse des deux savants ;
A”. Réflexions sur leur vanité particulière ;
B’. Réflexions générales : Sur la vanité ;
B”. Sur la supériorité de la modestie.
C’est un plan à la fois très net et élégant. Les portraits amènent les premières réflexions ; les secondes prolongent les premières en les étendant, et ingénieusement l’éloge de la vertu, mêlé à la critique du vice attaqué, est un prolongement nouveau qui étend la pensée. Il y a unité et diversité. On pourrait même dire qu’il y a une progression savante :
A’. Triomphe passager des vaniteux ;
A”. Premier échec que leur inflige mentalement Rica en leur présence ;
B’. Deuxième échec que leur inflige Rica en associant Usbek à ses critiques ;
B”. Revanche définitive de la modestie sur la vanité.
EXEMPLE DE LECTURE EXPLIQUÉE
C’est un art différent de celui de La Bruyère. Les diverses parties se prêtent un appui mutuel, et l’unité est plus distinctement sentie par la gradation adroite qui donne à la lettre un intérêt presque dramatique.
A’. Les deux savants. — Ils nous sont présentés fort vite. Rica les a rencontrés dans une maison de campagne : passe encore s’ils gardaient leur air prétentieux pour leur laboratoire ou leur cabinet de travail ! Mais ils transportent leur morgue dans la société polie et distinguée de l’époque, où ils sont accueillis avec d’autant plus d’empressement que la science est fort à la mode. Pas de portraits à proprement parler ; une esquisse morale seulement, et faite d’un coup de crayon chaque fois, mais le trait est significatif ; il résume tout un caractère, il résume toute une série de conversations. A quoi bon insister ? Quels que soient les sujets traités par les savants, le même axiome est au fond de leur argumentation, la même suffisance s’affirme dans leurs propos.
A”. Réflexions sur ces deux cas particuliers, — Rica écoute avec malice et avec curiosité. Il se garde bien d’intervenir. Il prend mentalement des notes. Le premier lui paraît moins désagréable que l’autre, ^aimais asse:( est ironique. Rica n’irait pas faire son ami- et compagnon d’un homme dont toutes les paroles doivent être prises pour paroles d’Evangile. Il laisserait de côté l’homme opiniâtre ; mais il le trouve non moins admirable que l’autre ; la seule différence, c’est qu’il est moins gênant. Il y a de la raillerie même dans cette façon de défendre un homme peu défendable. En tout cas, la gradation est marquée. Après le premier : hélas ! mais après le second : holà I
B’. Le ton a changé. — La réffexion venant là-dessus. Rie. fait part à Usbek des conclusions plus vastes qu’il tire de cette anecdote. Il ne s’agit plus d’un aparté, il s’agit d’une leçon de morale. Mais encore ici l’essentiel seul est resté. La vanité porta préjudice à ceux qui en ont une dose plus forte, etc. ; h) ils veulent atteindre un but ; V) ils arrivent à un résultat opposée
B”. Nouveau changement. — Ce n’est plus une confidence à un ami, c’est un appel à tous ceux qui sur la terre sont hommes de modestie. Ils sont délicieux dans la société ; Montesquieu va payer la dette de l’humanité tout entière, en proclamant, contre leur propre avis même, qu’ils servent à merveille leurs intérêts, leur réputation, et que pour lui, il les voit comme dans une apothéose, tandis que les vaniteux sont à leurs pieds.
MONTESQUIEU
Ainsi variété dans le développement, art de tenir l’attention toujours en haleine, de la piquer, de la réveiller, de ne pas lui permettre de relâche, tels sont dans cette lettre les traits principaux de la mise en œuvre ; la forme vient remarquablement appuyer et préciser ces effets.
V. Le Style. — Le style va droit au but, par les voies les plus rapides. Il y a parfois dans La Bruyère, modèle de Montesquieu, quelque chose d’un peu compliqué. Ici il y a une -simplicité facile, une légèreté qui vient de la sobriété de la forme et de l’allure de la phrase.
Le choix est judicieux et sûr : admirable a le sens latin : « étonnant », mais il a aussi gardé un peu de l’autre sens par ironie ; bie?t appréciée^ est non moins plaisant : « réduite à sa plus simple expression et jugée à son juste prix » ; portait sur, emploi heureux, non pas « avait pour objet », mais « avait pour base, immuable. . . » ,
Tout cela est mis en valeur par des phrases courtes, un peu cassantes, au moins dans les premiers paragraphes, mais non essoufflées. La pensée relie toutes ces propositions, à défaut de particules qui les coordonnent ou qui les subordonnent. Il y a d’ailleurs un rythme assez sensible. Relisez le premier paragraphe. La phrase initiale groupe, en les classant avec dextérité, les circonstances. Puisjme phrase brève marque 1’ « admiration » de l’observateur. Vient alors un balancement, aisé et non affecté, de deux séries de propositions parallèles qui s’équilibrent et se répondent.
Dans l’intérieur même de chaque proposition, les mots importants, les idées essentielles sont mises en valeur avec un certain tour de main qui est à noter. Voyez comment l’expression : J'aimais asse:( est lancée en tête, et comment, par une inversion ingénieuse, les deux subordonnées précédées de que sont suivies du résultat produit dans l’âme de celui qui parle; comme le même procédé antithétique, sentencieux, est appliqué dans la fin du second paragraphe : c’est la vraie phrase à la Montesquieu, plus appuyée, plus piquante, plus « pointue » que celle de La Bruyère.
Et ce procédé, ailleurs parfois fatigant, il est vrai, est fort habilement employé. Nous ne sommes pas éblouis par les facettes d’un style trop travaillé, trop coquet ; Fauteur ne pense pas constamment par épigrammes. Nous nous reposons, grâce à l’apostrophe qui suit : O mon cher Usbek .'..., et par l’exclamation qui nous emporte d’un mouvement plus large. Il y a une opposition plus fine et moins en relief entre admires et déplaire, et si une nouvelle opposition, cette fois très fortement
EXEMPLE DE LECTURE EXl’LIQUÉE
mise en lumière, entre supérieurs et égaux intervient, nous avons eu le temps de nous délasser dans l’intervalle.
Vienne le dernier paragraphe, et l’allure se transforme. Par un procédé qu’on retrouve souvent chez La Bruyère, l’élargissement de la phrase correspond à l’élargissement de la pensée. Le style d’abord a changé : il a quelque chose d’afïectueux, d’intime, de voilé (douceur, charme de la vie). Remarquez aussi la tournure familière, amie : Venex, que je vous embrasse (afin que) . Et peu à peu le style devient plus pressant et plus sonore, les antithèses se succèdent, naturelles, non cherchées, opposant les mêmes verbes (avei, himiliei), les mots les plus usuels et qui prennent par leur position une valeur singulière (rien, tout ; personne, tout le monde) ; l’énergie de la conclusion où nous trouvons la seule image de tout le morceau est accentuée par le double geste presque indigné (précipité, mets à vos pieds) que le vengeur de la modestie esquisse vigoureusement.
Le rythme vient renforcer cette impression. Il y a des points dans le texte : l’élan est tel que la voix ne saurait s’arrêter ; ce n’est plus la distribution régulière et arrêtée de rythmes pairs qui se succèdent ; ce sont des rythmes impairs, et très artistiquement nuancés : 4 + 7 — ^3 (^ + 7) — ^ + 9 — ii + 9 — [il + 13 (8+5) + Il + 7]- Observez comme la partie comprise entre [ ] a plus, d’air, plus de « large » que le reste, et comment, au lieu de surcharger le dernier membre, Montesquieu ne lui donne que 7 syllabes (au lieu de ii, 13 et ii) marquant mieux ainsi l’abaissement définif du vaniteux.
VI. Conclusion. — En résumé, cette lettre sur la Modestie est intéressante pour faire connaître le caractère même de Montesquieu et un certain nombre des traits caractéristiques de sa manière dans les Lettres Persanes. La malice, l’épigramme, la gaîté ne doivent pas nous faire oublier ce qu’il y a de grave, de sérieux, de sincèrement humain dans certaines parties du « plus profond des livres frivoles ». Le ton vif, l’allure cavalière, la forme preste, ironique, frondeuse, ne doivent pas nous faire conclure que Montesquieu n’était pas déjà capable d’autres qualités. Il y a là autre chose que le causeur amusant et spirituel que les salons allaient se disputer ; il y a la réflexion d’un moraliste, d’un ((philosophe» au sens du i8e siècle, et l’art d’un grand écrivain qui s’essaye avant d’aborder des ouvrages de longue haleine. Jeune, il s’ébat et joue, disait Sainte-Beuve, et il ajoutait : mais le sérieux se retrouve dans son jeu. Formé à l’école de La Bruyère, Montesquieu avait su mettre à profit les leçons de ce maître, et nous venons de voir comment pour le fond et la forme il l’avait continué d’une façon originale.
Liue à l’Académie de Bordeaux le 18 juin 1716.
L’œuvre expliquée.
[ Laissons de côté un Discours sur Cicéron, publié pour la première fois -dans les Mélanges inédits (1892), œuvre que Montesquieu avait composée à l’âge de vingt ans environ, et à laquelle il reprochait luimême un « air de panégyrique », c’est-à-dire un ton déclamatoire et guindé. Le prçmier essai auquel nous devions nous arrêter est la Dissertation sur la Politique des Romains dans la Religion, lue à l’Académie de Bordeaux, le 18 juin' 1716.
Beaucoup d’éditeurs ont placé cette Dissertation à la suite des Consi^ dérations sur les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains. Ils ont tort, aux yeux de qui veut suivre le développement du génie de Montesquieu. Mais ils ont raison de rapprocher les deux œuvres, quelles que soient les différences qui séparent, pour le mérite du fond et de la forme, l’œuvre de la jeunesse et l’œuvre de la maturité de Montesquieu.
1° La dissertation complète le grand ouvrage, où la religion n’est étudiée que comme une cause de décadence (chap. XXII), non comme une cause de grandeur.
2° Elle nous renseigne définitivement sur la façon dont Montesquieu étudiera toujours les religions ; il écrira dans V Esprit des Lois (XXIV, v) : « Lorsqu’une religion naît et se forme dans un Etat, elle suit ordinairement le plan du gouvernement où elle est établie : car les hommes qui la reçoivent, et ceux qui la font recevoir, n’ont guère d’autres idées de police que celle de l’Etat dans lequel ils sont nés ». Il a -toujours pensé de même. Il y a dans la dissertation une idée tout à fait exacte : c’est que chez les Romains, plus que chez tout autre peuple, la religion fut subordonnée à la politique. Montesquieu a exagéré cette idée jusqu’à affirmer qu’il n’y avait pas autre chose dans la religion romaine qu’une institution politique. C’est bien une idee du 18® siècle. Montesquieu ne changera pas d’opinion à ce sujet quand il examinera les autres cultes.
3° Elle^ nous montre enfin les progrès de Montesquieu dans l’art d’écrire. Entre le Discours sur Cicéron et la Dissertation, la distance est grande : ce n’est plus un adolescent, nourri de l’antiquité romaine, qui met en œuvre les procédés des rhéteurs anciens ; c’est un érudit qui sait découvrir ses textes et les utiliser, un « philosophe » qui dégage des observations générales d’un ensemble de faits particuliers, un écri-
MONTESQUIEU
vain qui possède le talent de formuler vigoureusement sa pensée ou de la traduire avec une ingénieuse distinction. On verra sans doute, à certains passages, que Montesquieu ne connaît pas encore tout son métier : mais il est désormais plus qu’un apprenti, il est presque un maître, et, pour tout dire, la Dissertation semblerait plutôt avoir été composée, après les Lettres Persanes, entre ces Lettres et les Considérations,
N. B. — Il faudrait, presque à chaque pas, faire des remarques historiques sur le texte ; on trouvera l’essentiel dans un grand nombre d’ouvrages, parmi lesquels nous nous contenterons de citer : Fustel de Coulanges, La Cité antique. — Dietz, Les Dieux de Vaiicienne Rome (traduction française abrégée du Rômische Mythologie de Preller). — G. Boissier, La religion romaine d’ Auguste aux Antonins. — Bouché- Leclerq^, Les Pontifes de Vancienne Rome; Manuel des Institutions romaines, 6^ partie. — J. Réville, La religion à Rome sous les Sévères.]
Analyse et Extraits.
Ce ne fut ni la crainte, ni la piété, qui établit la religion chez les Romains, mais la nécessité où sont toutes les sociétés d’en avoir une h Les premiers rois ne furent pas moins attentifs à régler le culte et les cérémonies qu’à donner des lois et bâtir des murailles^.
Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres peuples, que les premiers firent la religion pour l’Etat, et les autres l’État pour la religion^. Romulus, Tatius et Numa asservirent les dieux à la politique^ : le culte et les cérémonies qu’ils instituèrent furent trouvés si sages, que, lorsque les rois furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple, dans sa fureur pour la liberté, n’osa s’affranchir