CHAPITRE Vil
De la conduite que les Romains tinrent pour soumettre tous les peuples.
Dans lé cours de tant de prospérités, où l’on se néglige pour l’ordinaire, le sénat agissait toujours avec la même profondeur ^ ; et, pendant que les armées consternaient ^ tout, il tenait à terre ceux qu’il trouvait abattus.
Il s’érigea en tribunal qui jugea tous les peuples : à la fin de chaque guerre, il décidait des pleines et des récompenses que chacun avait méritées. Il ôtait une partie du domaine du peuple vaincu pour la donner aux alliés ; en quoi il faisait deux choses : il attachait à Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beaucoup à espérer ; et il en affaiblissait d’autres dont elle n’avait rien à espérer et tout à craindre^.
On se servait des alliés pour faire la guerre à un ennemi ; mais, d’abord, on détruisait^ les destructeurs. Philippe fut vaincu par le moyen des Etoliens, qui furent anéantis d’abord après®, pour s’être joints à Antiochus. Antiochus
. 1. Chapitre fait surtout d'après l’écrivain grec Polybe (204-125 ap. J.-G.), auteur d’une Histoire où il raconte l’iiistoire universelle pendant le demi-siècle que les Romains mirent à conqùérir le monde.
Il faudraitcomparer: Bossuet:
Discours sur VHistoire universelle, Partie III, chap. vi ; Machiavel : Discours politiques sur les Décades de Tive-Live, II. i ; Le Prince, chap. v ; Saint-Evre- MOND (voir p. 135).
2. Peut-être pas toujours avec la même « profondeur », mais du moins avec une continuité de vues et de principes qui était une force.
3. Sens fort, étymologique du latin consternere = « renverser complètement », sens inusité.
« En parlant des Romains, la langue de Montesquieu s’est faite comme latine. . . Il excelle
à retremper ainsi les expressions et à leur redonner toute leur force primitive. » (Sainte- Beuve, Lundis, T. VII, p. 64).
4. Relire dans Corneille, Vicomède, acte III, sc. 2, la définition de la politique romaine par l’ambassadeur Flaminius.
Le style est ferme à la fois et étincelant ; c’est la vraie phrase à la Montesquieu ; à peine remarque-t-on un zeufi'ma (ou adjonction) un peu négligé: «dont elle zi’avait rien à espérer et (dont elle avait) tout à craindre. »
5. L’édition de 1748 porte : « détruisit», leçon adoptée par Barckhaùsen. J'aime bien mieux l’imparfait, qui est dans l’édition princeps (1734)*, il marque mieux la continuité de l’effort. Cf. Crou- ZET. . . Gr. Fr. § 251-252.
G. D’abord après = aussitôt après. L’expression plaît à Montesquieu. Elle a vieilli.
Fig. 17. — Un consul’ romain.
( D’après Boiichardon. )
theübrarï . ^ CF THE Ur.Vc^’SlTY GF !IL!‘13’
CO
CONSIDÉRATIONS
fut vaincu par le secours des Rhodiens ; mais, après qu’on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les humilia pour jamais, sous prétexte qu’ils avaient demandé qu’on fît la paix avec Perséeh
Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordaient une trêve au plus faible, qui se croyait heureux de l’obtenir, comptant pour beaucoup d’avoir différé sa ruine.
Lorsque l’on était occupé à une grande guerre, le sénat dissimulait toutes sortes d’injures^, et attendait, dans le silence, que le temps de la punition fût venu ; que si quelque peuple lui envoyait les coupables, il refusait de les punir, aimant mieux tenir toute la nation pour criminelle, et se réserver une vengeance utile
Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux inconcevables, il ne se formait guère de ligues contre eux ; car .celui qui était le plus éloigné du péril ne voulait pas en approcher^.
Par là ils recevaient rarement la guerre^, mais la faisaient toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu’il leur convenait ; et de tant de peuples qu’ils attaquèrent il y en a bien peu qui n’eussent souffert toutes sortes d’injures si l’on avait voulu les laisser en paix.
Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les
1. Voilà en quelques mots un chapitre de l’histoire de la conquête romaine, résumé avec force. Les récompenses « éclatantes » attribuées aux Rhodiens, qui avaient rendu de grands services aux Romains avec leurs flottes, se réduisirent à des agrandissements en Lycie et en Carie ; on leur enleva d’ailleurs ces deux provinces, et on les « humilia » en attendant de les assujettir.