‹ Morceaux choisisChapitre 133 sur 369 · V, II · texte numérisé non relu

V, II

7. « Tant que dura la république, dit encore Fustel, il ne vint à l’esprit de personne que les Romains et les auties peuples pussent former une même nation. »

MONTESQUIEU

auraient fait ouvrir les yeux aux Grecs ; si, après la seconde guerre punique, ou celle contre Antioclius, ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie, ils n’auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies ^

Il fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à obéir, comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme sujettes, et qu’elles eussent été se perdre peu à peu dans la république romaine.

Voyez le traité qu’ils firent avec les Latins après la victoire du lac Régille^ : il fut un des principaux fondements de leur puissance. On n’y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l’empire 3.

C’était une manière lente de conquérir. On vainquait un peuple, et on se contentait de l’affaiblir; on lui imposait des conditions qui le minaient insensiblement; s’il se relevait, on l’abaissait encore davantage ; et il devenait sujet sans qu’on pùt donner une époque de sa sujétion.

• Ainsi Rome n’était pas proprement une monarchie ou une république, mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde^.

Si les Espagnols, après la conquête du Mexique et du Pérou, avaient suivi ce plan, ils n’auraient pas été obligés de tout détruire pour tout conserver^.

1 . (( Us n’osèrent y exposer leurs colonies ; ils aimèrent mieux mettre une jalousie éternelle entre les Carthaginois et Massinisse, et se servir du secours des uns et des autres pour soumettre la Macédoine et la Grèce.» (M.).

2. (( Denys d’Halicarnasse le rapporte, livre VI, chap. xcv, édition d’Oxford. » (M.).

La victoire du lac Régille est de 498 environ.

On ne trouve dans les termes du traité que ceux qui conviennent à une alliance offensive et défensive. Sur Denys dllalicarnasse, cf. p. 140, n. 7.

3. L’empire = ou bien Vempire romain, ou bien l’« imperium », fautorité suprême que se réservait Rome.

4. Ici, Montesquieu condense dans une phrase énergique tout un développement oratoire de Bossuet : « Depuis PEuphrate et le Tanaïs jusqu’aux colonnes

d’Hercule, etc. » (Discours sur l'Histoire universelle, 3« Partie, Chap. vii).

5. Ce n’est pas la seule fois que Montesquieu critique fortement le système de colonisation adopte par les Espagnols [Grandeur et Décadence, Chap.

IV, début; Chap. xxiii, etc. ; Esprit des Lois, VllI, xviii; XXI, XXII). Le sens de ce passage est précisé par ce texte de VEsprit des Lois : .« Pour garder l’Amérique, PEspagne fit ce que le despotisme même ne fait pas : elle en détruisit les habitants ». — La phrase est piquante et vive: mais on se demande si, étant données les différences qui sautent aux yeux, les Espagnols auraient pu faire au Mexique et au Pérou ce que les Romains firent dans le Latium et en Grèce. Il reste vrai que les Espagnols n’avaient aucun plan; c’est par avarice et par cruauté qu’ils exterminaient les Indiens.

CONSIDÉRATIONS

C’est la folie des conquérants de vouloir donner à tous les peuples leurs lois et leurs coutumes : cela n’est bon à rien, car dans toute sorte de gouvernement on est capable d’obéiri.

Mais Rome n’imposant aucunes lois générales, les peuples n’avaient point entre eux de liaisons dangereuses^ : ils ne faisaient un corps que par une obéissance commune ; et, sans être compatriotes, ils étaient tous Romains.

On objectera peut-être que les empires fondés sur les lois des fiefs n’ont jamais été durables ni puissants Mais il n’y a rien au monde de si contradictoire que le plan des Romains et celui des barbares ; et, pour n’en dire qu’un mot, le premier était l’ouvrage de la force, l’autre de la faiblesse; dans l’un, la sujétion était extrême; dans l’autre, l’indépendance. Dans les pays conquis par les nations germaniques, le pouvoir était dans la main des vassaux ; le droit, seulement dans la main du prince : c’était tout le contraire chez les Romains.

1. Tout le Livre X de V Esprit des Lois est le développement de ce paragraphe.

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