‹ Morceaux choisisChapitre 135 sur 369 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Des divisions qui furent toujours dans la ville ^

Pendant que Rome conquérait l’univers, il y avait dans ses murailles une guerre cachée : c’étaient des feux comme ceux de ces volcans qui sortent sitôt que quelque matière vient en augmenter la fermentation^.

Après l’expulsion des rois, le gouvernement était devenu aristocratique : les familles patriciennes obtenaient seules toutes les magistratures, toutes les dignités et par conséquent tous les honneurs militaires et civils^.

1. Jusqu'ici Montesquieu s’est surtout inspiré de Polyhe, et il ne s’adressait à Tite-Live que pour les périodes où Polyhe lui manquait. Au contraire, il se sert à présent de Tite-Live avant tout. Polyhe cependant pouvait lui fournir une foule d’observations profondes. L’idée du chapitre, et en tout cas, son titre, semble être dû à Florus qui intitule une partie de son abrégé :

Des séditions. (Cf. p. 154, n. 4.)

2. Sur Montesquieu et Phistoire naturelle, voir notre notice, p. 16.

3. flc Les patriciens avaient même, en quelque façon, un caractère sacré ; il n’y avait qu’eux qui pussent prendre

les auspices. Voyez dans Tite-Live, L.

VI, la harangue d’Appius Claudiüs. ï> (M.)

Il s’agit du discours prononcé par App. Glaudius Crassus (368). Les Claiidii avaient toujours été ennemis acharnés de la plèbe ; Appius s’éleva avec véhémence contre la prétention des plébéiens d’accéder au consulat ; ce serait, disait-il, un attentat contre la religion, les patriciens ayant seuls le droit de prendre les auspices. i Tite- Live, L. VI, chap. XL, xLi.)

4. Par exemple, il n’y avait qu’eux qui pussent triompher, puisqu'il n’y avait qu’eux qui pussent être consuls et commander les armées. » (M.)

CONSIDÉRATIONS

Les patriciens voulant empêcher le retour des rois, cherchèrent à augmenter le mouvement qui était dans l’esprit du peuple 1 mais ils tirent plus qu’ils ne voulurent : à force de lui donner de la haine pour les rois, ils lui donnèrent un désir immodéré de la liberté. Gomme l’autorité royale avait passé tout entière entre les mains des consuls le peuple 3 sentit que cette liberté dont on voulait lui donner tant d’amour, il ne l’avait pas : il chercha donc à abaisser le consulat, à avoir des magistrats plébéiens, et à partager avec les nobles les magistratures curules^. Les patriciens furent forcés de lui accorder tout ce qu’il demanda ; car, dans une ville où la pauvreté était la vertu publique, où les richesses, cette voie sourde pour acquérir la puissance, étaient méprisées, la naissance et les dignités ne pouvaient pas donner de grands avantages ^ La puissance devait donc revenir au plus grand nombre, et l’aristocratie se changer peu à peu en un Etat populaire.

Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmentés d’envie et de jalousie que ceux qui vivent dans une aristocratie héréditaire. Le prince est si loin de ses sujets qu’il n’en est presque pas vu, et il est si fort au-dessus d’eux qu’ils ne peuvent imaginer aucun rapport® qui puisse les choquer ; mais les nobles qui gouvernent sont sous les yeux de tous, et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne se fassent sans cesse : aussi a-t-on vu de tout temps, et le voit-on encore, le peuple détester les sénateurs L

1. Vers le mépris de la monarchie absolue, Cf. Esprit des Lois.

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