‹ Morceaux choisisChapitre 156 sur 369 · L’abbé de Saint-Réal. ï) (M · texte numérisé non relu

L’abbé de Saint-Réal. ï) (M

Saint-Réal (1639-1692), ecclésiastique français, l’historien de la Conjuration de Venise (1674), eut une vogue si extraordinaire à son époque, qii’on insérait dans ses Œuvres des notices ou

CONSIDERATIONS

l’éloge, et cite Antoine, qui, dans une de ses lettres, lui donne la qualité d’honnête homme ; mais un honnête homme pour Antoine ne devait guère l’être pour les autres.

Je crois qu’Octave est le seul de tous les capitaines romains qui ait gagné l’affection des soldats en leur donnant sans cesse des marques d’une lâcheté naturelle h Dans ces temps-là, les soldats faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de son courage. Peut-être même que ce fut un bonheur, pour lui de n’avoir point eu cette valeur qui peut donner l’empire, et que cela même l’y, porta : on le craignit moins. Il n’est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux. S’il avait d’abord montré une grande âme, tout le monde se serait méfié de lui ; et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait pas donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent

Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que deux mois après sa victoire il rétablirait la république : ce qui fait -bien voir que les soldats mêmes étaient jaloux de la liberté de leur patrie, quoiqu’ils la détruisissent sans cesse, n’y ayant rien de si aveugle qu’une armée 3.

des fragments qui ne lui appartenaient pas. Ainsi le Fragment sur Lépide auquel Montesquieu fait allusion est d’un archéologue M. Bimard de la Bastie, membre de l’Académie des Inscriptions.

La phrase de la lettre d’Antoine est citée par Cicéron, Philippiques, XIII, xix. Le mot :

« très honnête » {piissimiis) y est employé comme une forhiule de politesse, et de même que dans les assemblées parlementaires on se traite constamment de : « très honorable collègue », etc. Notez cependant que Montesquieu prend parti, et qu’il est sans doute un peu injuste pour Lépide : « On est bien aise. . . »

1. On a tort de critiquer Montesquieu quand il parle de la lâcheté naturelle d’Octave. Cet homme maladif, petit, boiteux, était naturellement lâche ; il avait peur du tonnerre, de la nuit, etc. Mais ce chétif était un audacieux, et il sut être courageux devant Modène , par exemple. Le courage militaire

n’est pas d’ailleurs le seul, et Octave se montra intrépide en plus d’une circonstance.

Ce qui était plus injuste, c’était ce que Montesquieu écrivait dans la première édition :

« Ce fut un bonheur pour lui de n’avoir eu aucune des qualités qui pouvaient lui procurer l’empire. » On voit qu’il a corrigé le passage. 11 n’y a guère que la phrase : « Il n’est pas impossible, etc. » qui paraisse vraiment dure. Jusqu’à quel point Montesquieu a-t-il été poussé par son goût pour la phrase piquante et antithétique?

2. Pour nous en tenir aux extravagances commises par Antoine en Egypte, rappelons qu’il était vêtu comme un roi oriental, qu’il donnait à Cléopâtre des provinces romaines, etc.

3. Participe absolu ; cf. : « absolument parlant », etc. Croü- ZET..., Gr. Fr., § 443 c. Cet amour des soldats pour la liberté ne ressort pas nettement de l’ensemble de ce chapitre.

MONTESQUIEU

La bataille d’Actium se donnai ; Cléopâtre fuit,' et entraîna Antoine avec elle. Il est certain que dans la suite elle le trahit Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des femmes, elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troisième maître du monde

Une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde entier le trahit ; tant de capitaines et tant de rois, qu’il avait agrandis ou faits, lui manquèrent ; el, comme si la générosité avait été liée à la servitude, une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque^. Comblez un homme de bienfaits, la première idée que vous lui inspirez, c’est de chercher les moyens de les conserver : ce sont de nouveaux intérêts que vous lui donnez à-défendre.

Ce qu’il y a de surprenant^ dans ces guerres, c’est qu’une bataille décidait presque toujours l’affaire, et qu’une défaite ne se réparait pas.

Les soldats romains n’avaient point proprement d’esprit de parti: ils ne combattaient point pour une certaine chose, mais pour une certaine personne : ils ne connaissaient que leur chef, qui les engageait par des espérances immenses ; mais le chef battu n’étant plus en état de remplir ses promesses, ils se tournaient d’un autre côté. Les provinces n’entraient point non plus sincèrement dans la querelle, car il leur importait fort peu qui eût le dessus, du sénat ou du peuple. Ainsi, sitôt qu’un des chefs était battu, elles se donnaient à l’autre® ; car il fallait que chaque ville songeât à se justifier devant le vainqueur, qui, ayant des promesses immenses à tenir aux soldats, devait leur sacrifier les pays les plus coupables

1. Règle : Au (et au i8^ siècle) le verbe réfléchi a une tendance à remplacer le verbe passif : Le chanvre se sème (pour est semé.) La Fontaine, 1, 8.). Cf.

Crouzet. . . Gr. Fr., p. 205, 3<>.

Bataille d’Actium : 2 septembre 31 av. J.-G.

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