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CHAPITRE XVII Changement dans l’État

Pour prévenir les trahisons continuelles des soldats, les empereurs s’associèrent des personnes en qui ils avaient confiance; et Dioclétien, sous prétexte de la grandeur des affaires, régla qu’il y aurait toujours deux empereurs et deux Césars^. Il jugea que les quatre principales armées étant occupées 3 par ceux qui auraient part à l’empire, elles s’intimideraient les unes les autres ; que les autres armées n’étant pas assez fortes pour entreprendre de faire leur chef empereur, elles perdraient peu à peu la coutume d’élire; et qu’enün la dignité de César étant toujours subordonnée, la puissance, partagée entre quatre pour la sûreté du gouvernement, ne serait pourtant dans toute son étendue qu’entre les mains de deux^.

Mais ce qui contint encore plus les gens de guerre, c’est que les richesses de^ particuliers et la fortune publique ayant diminué, les empereurs ne purent plus leur faire des

1. Sources principales : Ammien Marcellin, d’Antioche, historien latin du 4® siècle ap.

J.-G. Il a écrit Mue Histoire en 31 livres, qui va de Trajan à Valère ; il nous en reste 18 (352- 378), extrêmement précieux, sincères, intelligents, quoique diffus. — Zosime, historien grec (seconde moitié du 5* siècle ap.

J.-G.), a composé en 6 livres une Histoire Nouvelle qui va d’Auguste à Théodose II, agréable, concise, partiale contre les chrétiens. — Lactance, orateur et apologiste chrétien (seconde moitié du 3® siècle ap.

J.-G.) ; on range dans ses œuvres une diatribe intitulée : De la mort des Persécuteurs (313), dont l’authenticité est controversée. — Sur VExtrait des Ambassades (voir p. 196, n. 4).

2. Dioclétien était un Dalmate, fils d’un greffier. Devenu préfet des cohortes prétoriennes, il est élu empereur par les soldats après là mort de Probus; il

règne de 284 à 305. Mais il se hâte 'de partager l’empire et s’adjoint un compagnon d’armes, Maximien, qui prend le titre d’Auguste. A deux, la charge paraît encore trop lourde.

Les deux Augustes s’adjoignent deux Césars^ leurs héritiers désignés, Galère et Gonstance Ghlore. G’est la Tétrarchie, ayant quatre capitales : Nicomédie (Dioclétien), Milan (Maximien), Trèvés (Gonstance Chlore), Sirmium, près de Belgrade (Galère). Rome était abandonnée.

3. Occuper == s'emparer de et garder ; occupé = dont on s'est emparé et que Von garde.

4. Et surtout qu’au point de vue de la défense extérieure et du régime administratif ce serait une excellente chose. Le système établi, les deux Augustes abdiquèrent, et se retirèrent pour le voir fonctionner. Tout ce passage est écrit d’après Lactance.

MONTESQUIEU

dons si considérables ; de manière que la récompense ne fut plus proportionnée au danger de faire une nouvelle élection ^

D’ailleurs les préfets du prétoire, qui, pour le pouvoir et pour les fonctions, étaient ù peu près comme les grands vizirs de ces temps-là, et faisaient à leur gré massacrer les empereurs pour se mettre en leur place, furent fort abaissés par Constantin, qui ne leur laissa que les fonctions civiles, et en lit quatre au lieu de deux.

La vie des empereurs commença donc à être plus assurée ; ils purent mourir dans leur lit, et cela sembla avoir un peu adouci leurs mœurs ; ils ne versèrent plus le sang avec tant de férocité Mais, comme il fallait que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un autre genre de tyrannie, mais plus sourde : ce ne furent plus des massacres, mais des jugements iniques, des formes de justice qui semblaient n’éloigner la mort que pour flétrir la vie^ : la cour fut gouvernée et gouverna par plus d’artifices, par des arts plus exquis^, avec un plus grand silence ; enfin, au lieu de cette hardiesse à concevoir une mauvaise action, et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus régner que les vices des âmes faibles, et des crimes réfléchis.

Il s’établit un nouveau genre de corruption. Les premiers empereurs aimaient les plaisirs ; ceux-ci, la mollesse ; ils se montrèrent moins aux gens de guerre : ils furent plus oisifs, plus livrés à leurs domestiques^, plus attachés à leurs palais, et plus séparés de l’empire.

4. Le jour de son avènement, l’empereur accorde à ses soldats une forte gratiflcatioii (le donativum). De là l’intérêt qu’ont les armées des frontières et les cohortes prétoriennes à élever de nouveaux empereurs. Mais à

Î)artir de Dioclétien, on ne pare presque plus du donalivum.

2. On a compté que sur les 41 empereurs que Rome avait déjà eus, sans compter les 30 tyrans qui furent tous tués où à peu près, 11 ou 12 seulement étaient morts « dans leur lit » ; 4 ou 3 étaient tombés sur les champs de bataille, 25 étaient morts assassinés.

On est tenté d’opposer à cette affirmation de Montesquieu ; « Ils ne versèrent plus le sang, etc. », l’exemple de Constan-

tin lui-même. Que les chrétiens l’aient con sidéré comme un sain t, puisqu’il avait autorisé leur religion, soit; mais les païens parlent de lui comme d’un tyran sanguinaire : il a fait tuer son beau-père, son beau-frère, ses lils et sa femme. . .

3. Peut-être le goût de l’antithèse a-t-il nui en cet endi oit à la clarté, — ce qui est rare dans les Considérations.

4. Exquis = recherché (lat. exquisitiis) ; plus exquis = plus raffiné : « Les rois sont menacés... de supplices plus exquis. »

(Bossuet, Politique tirée de VEcrilure Sainte, X, vi.)

5. Domestiques = gens attachés à la maison. Dans le Bas Empire, il y a un officier de la cour de Constantinople qui s’appelle :

CONSIDÉRATIONS

Le poison de la cour augmenta sa force à mesure qu’il fut plus séparé 1 : on ne dit rien, on insinua tout ; les grandes réputations furent toutes attaquées, et les ministres et les officiers de guerre furent mis sans cesse à la discrétion de cette sorte de gens qui ne peuvent servir l’État, ni souffrir qu’on le serve avec gloire^.

Enfin cette affabilité ^ des premiers empereurs, qui seule pouvait leur donner le moyen de connaître leurs affaires, fut entièrement bannie. Le prince ne sut plus rien que sur le rapport de quelques confidents, qui, toujours de concert, souvent même lorsqu’ils semblaient être d’opinion contraire, ne faisaient auprès de lui que l’office d’un seul.

Le séjour de plusieurs empereurs en Asie, et leur perpétuelle rivalité avec les rois de Perse, firent qu’ils voulurent être adorés comme eux; eLDioclétien, d’autres disent Galère, l’ordonna par un édit*.

Ce faste et cette pompe asiatique s’établissant, les yeux s’y accoutumèrent d’abord; et, lorsque Julien Voulut mettre de la simplicité et de la modestie dans ses manières, on appela oiihli de la dignité ce qui n’était que la mémoire des anciennes mœurs

Quoique depuis Marc-Aurèle il y eût eu plusieurs empereurs, il n’y avait eu qu’un empire ; et, l’autorité de tous

« Le grand domestique ». Nous connaissons d’ailleurs la hiérarchie des « domestiques » du Palais par la « liste des dignités ».

Un contemporain dit que leur nombre est aussi grand « que celui des mouches en été ».

1. Obscurité dans l’expression, mais l’idée est fort claire :

« plus le poison de la cour put opérer, en quelque sorte, à l’écart, plus il fut dangereux. »

2. (( Voyez ce que les auteurs nous disent de la cour de Constantin, de Valens, eto.» (M.). C’est surtout à Ammien MarceUin' que songe Montesquieu.

3. Voici un cas où IMontesquieu emploie un mot {amabilité) au sens étymologique, même quand rien ne l’y autorise dans l’histoire de la langue. 11 ne s’agit pas ici de l’amabilité gracieuse des premiers empereurs ; il s’agit de la disposition

u’ils avaient à se laisser abor-

er par ceux qui voulaient leur

adresser la parole (latin : adfari).

4. Que l’édit vienne de Dioclétien ou de Galère, toujours est-il que Dioclétien s’entoure de Papparat des despotes de l’Orient, robe de pourpre et couronne d’or ; quand il marche, on jette dê^la poudre d’or sous ses pas, et on ne lui parle qu’à genoux. Il avait pris le nom de Jupiter ; Maximien, plus modeste, prit celui d’Hercule. On n’appelle pas le monarque : Votre Majesté, mais : Votre Eternité,

5. Julien (361-363) avait, entre autres réformes sages et utiles, chassé du Palais la domesticité encombrante et ruineuse (il y avait trouvé 1,000 barbiers, autant d’officiers de bouche, etc.); cela lui permit de réduire les impôts. Les habitants d’Antioche ayant raillé sa simplicité et sa barbe peu élégante, il leur répondit par une satire de leurs mœurs à l’emporte-pièce. {Le Misopogon.)

MONTESQUIEU

étant reconnue dans Ja province c’était une puissance unique exercée par plusieurs.

Mais Galère et Constance Chlore n’ayant pu s’accorder, ils partagèrent réellement l’empire ^ ; et par cet exemple, qui fut suivi dans la suite par Constantin, qui prit le plan de Galère et non pas celui de Dioclétien, il s’introduisit une coutume qui fut moins un changement qu’une révolution.

De plus, l’envie qu’eut Constantin de faire une ville nouvelle, la vanité de lui donner son nom, le déterminèrent à porter en Orient le siège de l’empire 3. Quoique l’enceinte de Rome ne fût pas à beaucoup près si grande Qu’elle est à présent, les faubourgs en étaient prodigieusement étendus^ : l’Italie, pleine de maisons de plaisance, n’étaît proprement que le jardin de Rome; les laboureurs étaient en Sicile, en Afrique, en Egypte^, et les jardiniers, en Italie; les terres n’étaient presque cultivées que par les esclaves des citoyens romains. Mais lorsque le siège de l’empire fut établi en

1. « La province » est une expression bien française, mais les Latins auraient dit : « dans les provinces. «

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