‹ Morceaux choisisChapitre 17 sur 369 · Voir note précédente, n · texte numérisé non relu

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Les Augures observent le vol et le cri des oiseaux, les éclairs, l’appétit des poulets sacrés entretenus par l’Etat. — Les Haruspices observent les prodiges célestes et les entrailles des victimes. Le magistrat a auprès de lui l’augure chargé d’interpréter le présage : qu’il vienne à tonner ou qu’un rat traverse par hasard le chemin, il n’a qu’à décider qu’il faut renoncer à ce qu’on a entrepris. On juge quelle ressource cela fournissait aux magistrats romains.

MONTESQUIEU

fallait donc des cérémonies qui pussent entretenir la superstition des uns, et entrer dans la politique des autres c’est ce qui se trouvait dans les divinations. On y mettait les arrêts du ciel dans la bouche des principaux sénateurs^ gens éclairés, et qui connaissaient également le ridicule et l’utilité des divinations.

[Vient alors un développement destiné à montrer par des faits et des textes, comment les auspices « étaient une bride avec laquelle les magistrats menaient le peuple » ; puis Montesquieu fournit quelques exemples des moyens employés pour éluder les présages, lorsque cela était nécessaire pour la politique.

Bien plus, un « nouvel effet de la politique des Romains » doit être cherché dans ce fait qu’on punit quelquefois un général de n’avoir pas suivi les présages ; on rend la confiance au peuple, qui croit que la défaite n’est due qu’à un accident, à l’impiété d’un général. La « politique des Romains » s’appuie sur cette idée d’un de leurs grands pontifes : « il est nécessaire que le peuple ignore beaucoup de choses vraies, et en croie beaucoup de fausses. » De là, cette conduite des magistrats et des hommes politiques : ils ont beau être incrédules ; extérieurement ils défendent la religion avec un zélé extraordinaire.]

Quoique les magistrats ne donnassent pas dans la religion du peuple 2, il ne faut pas croire qu’ils n’en eussent point. M. Gudworth^ a fort bien prouvé que ceux qui étaient éclairés parmi les païens adoraient une divinité suprême, dont les divinités du peuple n’étaient qu’une participation^. Les païens, très peu scrupuleux dans le culte croyaient qu’il était indifférent d’adorer la divinité même,

1. Cf. : « entrer dans laplaisau' terie = se prêter à ». Toujours même ton et même s'intiment.

« Villemain reproche à la littérature historique du 18® siècle « un esprit sceptique et dédaigneux qui ne faisait comparaître le passé devant la raison moderne que pour s’en moquer, et le ju^erde haut». {Littérature au siècle^ II, XXIX® leçon, p. 398.) Pouvez- vous ci ter des exemples ?

D’autres exemples ne vous montrent-ils pas que, si vraie qu’elle soit, cette appréciation n’est pas absolue ?

2. Donner dans = se laisser aller à. Cf. Molière, Le Misanthrope, acte I, sc. ii, v. 59, p. 45, éd. Gâche, même collection.

3. Gudworth (Ralph), philosophe anglais (1617-1688), professeur d’hébreu à Cambridge. On

a de lui : Le vrai système intellectuel de l’univers; Sur la nature éternelle et immuable fie la morale. Un chapitre du premier ouvrage montre que partout les hommes intelligents ont reconnu un Dieu unique et suprême.

4. Du verbe participer pris dans le sens de ; « tenir de la nature de ».

5. Equivoque. Les Romains sont au contraire très scrupuleux dans le culte proprement dit : la plus petite modification, le plus léger oubli leur paraissent entacher l’acte religieux de nullité. Montesquieu veut dire qu’ils sont très peu scrupuleux « parce qu’ils croient indifférent d’adorer », etc. Mais les mots : « dans le culte » introduisent une confusion.

OU les manifestations de la divinité ; d’adorer par exemple, dans Vénus, la puissance passive de la nature, ou la divinité suprême, en tant qu’elle est susceptible de toute générationi; de rendre un culte au soleil ou à l’Être suprême, en tant qu’il anime les plantes, et rend la terre féconde par sa chaleur. Ainsi le stoïcien Balbus dit, dans Cicéron « que Dieu participe par sa nature à toutes les choses d’icibas; qu’il est Gérés sur la terre, Neptune sur les mers. « Nous en saurions davantage, si nous avions le livre qu’Asclépiade* composa, intitulé VHarmonie de toutes les théologies.

Gomme le dogme de l’âme du monde était presque universellement reçu, et que l’on regardait chaque partie de l’univers comme un membre vivant dans lequel cette âme était répandue, il semblait qu’il était permis d’adorer indifféremment toutes ces parties, et que le culte devait être arbitraire comme était le dogme

Voilà d’où était né cet esprit de tolérance et de douceur qui régnait dans le monde païen : on n’avait garde de se persécuter et de se déchirer les uns les autres ; toutes les religions, toutes les. théologies y étaient également bonnes : les hérésies, les guerres, et les disputes de religion y étaient inconnues 5 ; pourvu qu’on allât adorer au temple, chaque citoyen était grand pontife dans sa famille®.

1. Voyez l’admirable « Invocation à Vénus » qui ouvre le poème matérialiste de Lucrèce ; De la Nature. Le poète physicien chante Vénus, puissance mystérieuse par qui tout vit et tout respire, principe d’harmonie et de beauté.

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