‹ Morceaux choisisChapitre 19 sur 369 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je ne fais point ici d’épître dédicatoire, et je ne demande point de protection pour ce livre : on le lira, s’il est bon ; et, s’il est mauvais, je ne me soucie pas qu’on le lise.

J’ai détaché ces premières lettres, pour essayer ^ le goût du public : j’en ai un grand nombre d’autres dans mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la suite

1. La première lettre est datéè de 1711 ; la dernière de 1720 (la 150®dans Péd. de 1720,1a 161* dans l’éd. de 1754, cf. n. 4).

2. Dans les i?é/Ze.vions que Montesquieu met en tête de l’édition de 1754, 011 lit :

« H y a quelques traits que bien des gens ont trouvés bien hardis ; mais ils sont priés de faire attention à la nature de cet ouvrage .. . Ces traits se trouvent toujours liés avec le sentiment de surprise et d’étonnement, et point avec l’idée d’examen, et encore moins avec celle- de critique. En parlant de notre religion, ces Persans ne doivent pas paraître plus instruits que lorqu’ils parlaient de nos coutumes et de nos usa-

ges ; et, s’ils trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularité est toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu’il y a entre ces dogmes et nos autres vérités. »

3. Essayer = non pas reconnaître si quelque chose est réel, mais soumettre à Fessai, faire Fépreuve de : « Essayer le goût du public en lui donnant des ouvrages nouveaux » {Dict.

de VAcad.).

4. Il y avait 150 lettres dans la première édition ; l’édition définitive, telle que Montesquieu la préparait lorsqu’il mourut, en aurait compté 160. Je renvoie pour toutes ces questions

LETTRES PERSANES

Mais c’est à condition que je ne serai pas connu : car, si l’on vient à Savoir mon nom, dès ce moment je me tais. Je connais une femme qui marche assez bien, mais qui boîte dès qu’on la regarde h C’est assez des défauts de l'ouvrage, sans que je présente encore à la critique ceux de ma personne. Si l’on savait qui je suis, on dirait : Son livre jure avec son caractère ; il devrait employer son temps à quelque chose de mieux, cela n’est pas digne d’un homme grave 2. Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce qu’on les^ peut faire sans essayer^ beaucoup son esprit.

Les Persans qui écrivent ici étaient logés avec moi ; nous passions notre vie ensemble. Gomme ils me regardaient comme un homme d’un autre monde, ils ne me cachaient rien. En effet, des gens transplantés de si loin ne pouvaient plus avoir de secrets. Ils me communiquaient la plupart de leurs lettres ; je les copiai. J’en surpris même quelquesunes, dont ils se seraient bien gardés de me faire confidence, tant elles étaient mortiüantes pour la vanité et la jalousie persane».

Je ne fais donc que l’oflice de traducteur : toute ma peine a été de mettre l’ouvrage à nos mœurs®. J’ai soulagé le lecteur du langage asiatique autant que je l’ai pu, et l’ai sauvé d’une inimité d’expressions sublimes qui l’auraient ennuyé 7 jusque dans les nues.

à Pavant-propos de Tédition des Lettres Persanes de Barckhausen (Imprimerie Nationale, 1897) ; c'est l’édition faite d’après celle de 1758 (T. III des Œuvres de M, de Montesquieu^ Amsterdam et Leipsick) et d’après les manuscrits de la Brède ; nous l’avons fidèlement suivie.

1. Il s’agit de la femme de Montesquieu, dit-on, mais sans preuve certaine.

2. « Jamais Montesquieu ne reconnut officiellement son œuvre. Il assure même (quelque part s’être désintéresse (jusqu’en 1754) de toutes les éditions qui vinrent après la pre^ mière. » (Barckhausen, éd. cit.

p. IV.) Les bibliographes en si- ^alent 19 qui parurent avant la mort de Montesquieu.

3. On dirait plutôt aujourd’hui ; On peut les faire. Réglé : Dans Vancienne langue, lors-

qu'un infinitif était précédé d^un verbe principal, le pronom complément, au lieu de s’intercaler entre le verbe et l’infinitif se mettait plus volontiers devant le verbe : « Il se faut entr’aider », dit La Fontaine, plutôt que : Il faut sé* entr’aider.

4. Essayer veut dire ici : « Reconnaître par certains moyens si un objet est capable de son office ». Gf. « essayer un cheval, une arme », cf. p. 52, n. 3.

5. Persane et non persanes', sur cet accord par voisinage seulement avec le nom le plus rapproché, cf. Crouzet..., Gr.Fr., § 338.

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