‹ Morceaux choisisChapitre 240 sur 369 · Chapitre IL · texte numérisé non relu

Chapitre IL

De la corruption du principe de la démocratie.

Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat,, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges L

Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu.

On voit dans le Banquet de Xénophon une peinture bien naïve d’une république où le peuple a abusé de l’égalité. Chaque convive donne à son tour la raison pourquoi ^ il est content de lui. « Je suis content de moi, dit Gharmidès, à cause de ma pauvreté. Quand j’étais riche, j’étais obligé de faire ma cour aux calomniateurs, sachant bien que j’étais plus en état de recevoir du mal d’eux que de leur en faire ; la république me demandait . toujours quelque nouvelle somme; je ne pouvais m’absenter. Depuis que je suis pauvre, j’ai acquis de l’autorité; personne ne me menace, je menace les autres; je puis m’en aller ou rester. Déjà les riches se lèvent de leur place et me cèdent le pas. Je suis un roi, j’étais esclave; je payais un tribut à la république,

1. C’est le danger qui attendrale gouvernement révolutionnaire en 1791 et 1792. Montesquieu suit encore ici les théoriciens grecs, notamment Aristote {Politique, VIII, IX, etc.) qu’il a sous les yeux.

2. Règle : Quoi s’employait très souvent aux jy® et iS^ siècles dans les cas où nous employons le pronom lequel.

Ce n’est pas le bonheur après quoi je [soupire,

(Molière, Tartufe.)

MONTESQUIEU

aujourd’hui elle me nourrit; je ne crains plus de perdre, j-’espère d’acquérir ^ ».

Le peuple tombe dans ce malheur lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’il ne voie pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur ; pour qu’il n’aperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne ^

La corruption augmentera parmi les corrupteurs, et elle augmentera parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics ; et, comme il aura joint à sa paresse la gestion <ies affaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. Mais, avec sa paresse et son luxe, il n’y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui^.

Il ne faudra pas s’étonner si l’on voit les suffrages se donner pour de l’argent. On ne peut donner beaucoup au peuple sans retirer encore plus de lui ; mais, pour retirer de lui, il faut renverser l’Etat. Plus il paraîtra tirer d’avantage de sa liberté, plus il s’approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable : un seul tyran s’élève ; et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption^.

La démocratie a donc deux excès à éviter ; l’esprit d’inégalité, qui la mène à l’aristocratie ou au gouvernement d’un seul ; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête.

Il est vrai que ceux qui corrompirent les républiques grecques ne devinrent pas toujours tyrans. C’est qu’ils

1. Traduction très libre d’un passage du Banquet (III, 9; IV, 30, sq.). Ce livre semble avoir été composé pour répondre au Banquet de Platon ; comme dans ce dernier ouvrage, la discussion porte sur Famour, Socrate étant le principal interlocuteur.

Le discours de Gharmidès n’est un paradoxe qu’en apparence, pour qui connaît l’organisation sociale d’Athènes. (Cf. Fustel DE Coulanges, La Cité antique, III, XVII.)

2. Aristote avait dit : « Le démagogue et le courtisan ont une ressemblance frappante :

tous les deux ont un crédit sans bornes, l’un sur le tyran,

l’autre sur le peuple ainsi corrompu. » {Politique, VI, iv, 5.) Démosthène avait vigoureusement prêté son éloquence à cette idée et Aristophane sa force comique.

Avarice = avidité, soif d'acquérir (sens latin).

3. « Les mots sujet et objet ne diffèrent que par les prépositions : ob signifiant « devant soi », et sub « sous soi » ; le sujet, c’est sur quoi l’on travaille ; Vobjet, c'est ce à auoi Von vise. »

{Dictionnaire de V Académie).

4. Développement plein et énergique, sous lequel Montesquieu mettait bien des faits empruntés à l’histoire.

DE l’esprit des LOIS

s’étaient plus attachés à l’éloquence qu’à l’art militaire ^ ; outre qu’il y avait dans le cœur de tous les Grecs une haine implacable contre ceux qui renversaient le gouvernement républicain : ce qui fit que l’anarchie dégénéra en anéantissement, au lieu de se changer en tyrannie.

Mais Syracuse, qui se trouva placée au milieu d’un grand nombre de petites oligarchies changées en tyrannies^; Syracuse, qui avait vm sénat^, dont il n’est jiresque jamais fait mention dans l’histoire, essuya des malheurs que la corruption ordinaire ne donne pas. Cette ville, toujours dans la licence^ ou dans l’oppression, également travaillée par sa liberté et par sa servitude, recevant toujours l’une et l’autre comme une tempête, et, malgré sa puissance au dehors, toujours déterminée à une révolution par la plus petite force étrangère, avait dans son sein un peuple immense, qui n’eut jamais que cette cruelle alternative de se donner un tyran ou de l’être lui-même.

[ Le véritable esprit d’égalité est exactement l’opposé de l’esprit d’égalité extrême, lequel est aussi défavorable à la vertu que la servitude (cliap. ni) ; d’autre part, les succès rendent le peuple si orgueilleux que ses magistrats nq peuvent plus, le conduire, ce qui est une « cause particulière de la corruption » des démocraties.

« L’aristocratie se corrompt lorsque le pouvoir des nobles devient arbitraire...» ; c’est qu’en effet le principe de la modération est violé; «l’extrême corruption est lorsque les nobles deviennent héréditaires » (chap. v).

«Les monarchies se corrompent lorsqu’on ôte peu à peu les prérogatives des corps ou les privilèges des villes. Dans le premier cas, on va au despotisme de tous ; dans l’autre, au despotisme d’un seul » ;

1. Ils étaient à la fois généraux et orateurs, mais c’est plutôt à leur éloquence qu’ils devaient leur réputation et leur autorité : Théinistocle, Périclès, etc., n’auraient eu qu’une gloire médiocre à Athènes s’ils n’avaient pas été avant tout de grands orateurs.

2. « Voyez Plutarque dans les Vies de Timoléon et de Dion ». (M.).

Syracuse était la plus puissante des cités doriennes de la Sicile, et les divisions étaient perpétuelles dans ces républiques comme dans la Grèce.

3. (( C’est celui des Six Cents dont parle Diodore. » (M.) XI, Lxxyi.

Diodore de Sicile, historien

grec, contemporain de César et d’Auguste.

4'. « Ayant chassé les tyrans, ils firent citoyens des étrangers et des soldats mercenaires ; ce qui causa des guerres civiles (Aristote, Politique, L. V, chap. iii). Le peuple ayant été cause de la victoire sur les Athéniens, la république fut changée {Ihid.^ chap.

IV). La passion de deux magistrats fit changer la forme de cette république.

(Rid.y L. VII, chap. iv) ». (M.).

En somme, la république aristocratique j usqu’en 484 , la royauté jusqu’en 466, la république jusqu’en 405, la royauté jusqiren 343, la république jusqu’en 320, la royauté jusqu’en 289, etc. Syracuse est sans cesse bouleversée par des troubles politiques.

MONTESQUIEU

quand le prince veut ((gouverner tout immédiatement par lui-même», quand (d’honneur a été mis en contradiction avec les honneurs, et que l’on peut être à la fois couvert d’infamie et de dignités » (chap. vi, vu) ;

Le danger des monarchies est la chute dans le despotisme (chap. viii) ;

La noblesse est d’ailleurs constamment ((portée à défendre le tr(3ne » (chap. ix) ; - -

Quant au principe du gouvernement despotique, il « se corrompt sans cesse, parce qu’il est corrompu par sa nature » (chap. x).

Les principes une fois corrompus, (des meilleures lois deviennent mauvaises » ; les principes restant sains, (( les mauvaises ont l’effet (iés bonnes : la force du principe entraîne tout » ; nous le voyons par les exemples tirés de l’antiquité, nptamment ceux des Grecs et surtout des Romains (chap. xi, xii).

Chez ces peuples la force du serment resta îe motif le plus puissant de la fidélité aux lois (chap. xiii).

Il suffit du (( plus petit changement dans la constitution » pour entraîner (( la ruine des principes » (chap. xiv) ; raison de plus pour travailler à les conserver.]

Page 1