Ici, on est décontenancé
Sans doute, à cette date, Montesquieu ne pouvait pas prévoir l’extraordinaire développement de l’empire colonial anglais.
Mais depuis longtemps ces habitants d’une île avaient compris qu’ils devaient être à la tête d’un empire colonial, et ils avaient commencé avec Elisabeth à entrer dans cette voie.
Montesquieu « idéalise » la nation anglaise.
2. Juste. L’Angleterre ne pouvait pas « se perdre par les gens de guerre ». Cf. p. 355.
3. L’Angleterre n’eut un peu d'industrie que lorsqu’elle sé mit à tisser la laine de ses moutons ; l’industrie des cotonnades et des lainages y est encore aujourd’hui très importante.
Il semble cependant que Montesquieu serait moins convaincu de nos jours que le sol de l’Angleterre est suffisant pour les Anglais : il n’y a pas un Anglais sur einq qui vive de pain anglais; les champs cultivés ne
forment plus que le 1/8 de la superficie, et 1^6 au moins est d’ailleurs tout à fait improductif (les 2/3 de ce pays humide sont en pâturage). L’agriculture est presque abandonnée, peuton dire, dans l’Angleterre. Les importations de blé dans le Royaume-Uni dépassent 80 0/0 de la consommation nationale. 11 y a eu à cet égard de grands changements depuis Montesquieu, si bien que l’Angleterre se demande aujourd’hui si elle n’a pas payé trop cher la richesse en lui sacrifiant la force agricole.
4. Denrées superflues : laines et produits de l’éleyage. John Methuen signe en 1703 avec Pieiv re II de Portugal un traité qui subsiste jusqu’en 1810; ce traité non seulement introduit les lainages anglais dans le Portugal en échange d’une diminution des droits sur lest; vins de ce pays, mais ruine l’industrie nationale du Portugal par l’importation anglaise des objets de première nécessité.
DE l’esprit des LOIS
Dans un État où d’un côté l’opulence serait extrême, et de l’autre les impôts excessifs, on ne pourrait guère vivre sans industrie avec une fortune bornée. Bien des gens, sous prétexte de voyages ou de santé, s’exileraient de chez eux, et iraient chercher l’abondance dans les pays de la servitude même h
Une nation commerçante a un nombre prodigieux de petits intérêts particuliers ; elle peut donc choquer et être choquée d’une infinité de manières. Celle-ci deviendrait souverainement jalouse ; et elle s’afïligerait plus de la prospérité des autres qu’elle ne jouirait de la sienne.
Et ses lois, d’ailleurs douces et faciles, pourraient être si rigides à l’égard du commerce et de la navigation qu’on ferait chez elle, qu’elle semblerait ne négocier qu’avec des ennemis^.
Si cette nation envoyait au loin des colonies, elle le ferait plus pour étendre son commerce que sa domination.
Gomme on aime à établir ailleurs ce qu’on trouve établi chez soi, elle donnerait aux peuples de ses colonies la fçrme de son gouvernement propre ; et ce gouvernement portant avec lui la prospérité, on verrait se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu’elle enverrait habiter^.
11 pourrait être qu’elle aurait autrefois subjugué une nation voisine, qui, par sa situation, la bonté de ses ports, la nature de ses richesses, lui donnerait de la jalousie : ainsi, quoiqu’elle lui eût donné ses propres lois, elle la tiendrait dans une grande dépendance ; de façon que les citoyens y seraient libres, et que l’État lui-même serait esclave^.
1. Exode des Anglais, non seulement vers l’Amérique qui n’est pas le pays de la servitude, mais en Italie, etc.
2. Cromwell se fit pardonner sa tyrannie, notamment par l’acte de Navigation (1651) qui, complété sous Charles II en 16G0, réserve le cabotage aux navires anglais ainsi que le commerce des colonies anglaises ; les Européens ne pouvaient importer que les produits de leur propre sol ou de leur propre travail ; un système de surtaxes forçait les peuples dépourvus de marine à emprunter pour leur commerce des navires anglais. Ce fut l’origine de l’étonnante fortune commerciale de l’Angleterre
au détriment de la Hollande.
3. Jusqu’au jour, que Montesquieu ne pouvait pas prévoir, où ces grands peuples réclameraient un gouvernement national (Etats-Unis d’Amérique).
4. 11 faudra de longs siècles d’oppression pour que l’Irlande ait un parlement indépendant en 1782 ; après une autre insurrection en 1796, l’édit d’Union (1800), qui proclama que les irlandais auraient les mêmes droits civils et politiques que l’Angleterre, supprima la dernière trace oflicielle de la nationalité irlandaise. Mais, même à l’heure actuelle, on ne pourrait dire que la fusion soit complète.
MONTESQUIEU
L’État conquis aurait un très bon gouvernement civil, mais il serait accablé par le droit des gens ; et on lui imposerait des lois de nation à nation, qui seraient telles, que sa prospérité ne serait que précaire, et seulement en dépôt pour un maître L
La nation dominante habitant une grande île et étant en possession d’un grand commerce, aurait toutes sortes de facilités pour avoir des forces de mer ; et, comme la conservation de sa liberté demanderait qu’elle n’eût ni places, ni forteresses, ni armées de terre, elle aurait besoin d’une armée de mer qui la garantît des invasions ; et sa marine serait supérieure à celle de toutes les autres puissances, qui, ayant besoin d’employer leurs finances pour la guerre de terre, n’en auraient plus assez pour la guerre de mer.
L’empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l’ont possédé une fierté naturelle, parce que, se sentant capables d’insulter partout, ils croient que leur pouvoir n’a pas plus de bornes que l’océan 2.
Cette nation pourrait avoir une grande influence dans les affaires de ses voisins. Car, comme elle n’emploierait pas sa puissance à conquérir, on rechercherait plus son amitié et l’on craindrait plus sa haine que l’inconstance de son gouvernement et son agitation intérieure ne sembleraient le permettre.
Ainsi, ce serait le destin de la puissance exécutrice d’être presque toujours inquiétée au dedans, et respectée au dehors.
S’il arrivait que cette nation devînt en quelques occasions le centre des négociations de l’Europe, elle y porterait un peu plus de probité et de bonne foi que les autres, parce que ses ministres étant souvent obligés de justifier leur conduite devant un conseil populaire, leurs négociations ne pourraient être secrètes, et ils seraient forcés d’être, à cet égard, un peu plus honnêtes gens 3.
1. Depuis la politique atroce de Cromwell à l’égard de l’Irlan de, politique d’extermination politique et religieuse, le malheureux pays étaitconslamment désolé ; Montesquieu est trop partial pour l’Angleterre.