‹ Morceaux choisisChapitre 37 sur 369 · La maison publique où · texte numérisé non relu

La maison publique où

le café donne de l’esprit est le célèbre Café Procope ». (Notes et Variantes, éd. Barckhausen, p. 319) Procopio Coltelli avait eu l’idée de génie d’ouvrir sa « maison de cafte » en face de la Comédie-Française, rue des Fossés-Saint- Germain ; son café était fréquenté par Boindin, Terrasson, Fréret, Fontenelle, Duclos, Dumarsais, et, plus rarement, par La Motte, Saurin, Maupertuis, qui allaient plutôt

Fig. — Les Nouvellistes au café.

(D’après une eslampe de Gabriel de Saint-Aubin.)

LES^.-N OUVailSTES ,

IHEUBRÂRt Cf THE

UHIVERSITY OF ILLINOIS

- LETTRES PERSANES

de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent 1 : au moins, de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré.

Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c’est qu’ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu’ils amusent leurs talents à des choses puériles. Par exemple, lorsque j’arrivai à Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute, la plus mince qui se puisse imaginer : il s’agissait de la réputation d’un vieux poète grec dont, depuis deux mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort^. Les deux partis avouaient que c’était un poète excellent; il n’était question que du plus ou du moins de mérite qii’il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux ; mais, parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les autres : voilà la querelle^. Elle était bien vive, car on se disait cordialement de part et d’autre des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n’admirais pas moins la manière de disputer que le sujet de la dispute^. Si quelqu’un, disaisje en moi-même, était assez étourdi pour aller, devant l’un de ces défenseurs du poète grec, attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé® et je crois que ce zèle si délicat sur la réputation des morts s’embraserait bien pour défendre celle des vivants ! Mais, quoi qu’il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m’attirer jamais l’inimitié des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n’a pu garantir d’une haine si implacable ! Ils frappent à présent des coups en l’air :

au café de la Veuve Laurent, rue Dauphine.

1. On connaît le vers fameux de Delille : « Il est une liqueur' au poète plus chère... » ; un Fragment d’une Lettre siamoise^ de Dufresny, X, renferme ces lignes : « On leur apporte une certaine liqueur noire, qui a la vertu de les faire parler ensemble ».

2. Homère. Nous sommes en 1713; l’édition abrégée de Vlliade par La Motte est de 1 71 3 ; la « dispute » a commencé avant la publication des Causes de la Corruption du Goût (1714), où M“* Dacier attaquait La Motte avec violence.

Page 1