‹ Morceaux choisisChapitre 57 sur 369 · SI · texte numérisé non relu

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LETTRES PERSANES

lion grave, s’il l’avait entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la ville aux provinces. L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres L

A Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1711

[Rica dans une autre lettre (C) montre l’inconstance des Français non seulement dans leurs modes mais encore dans leurs lois, tandis qu’Usbek (CI) critique les querelles théologiques sur la bulle Unigenitus. Nouvelles considérations politiques d’Usbek sur le pouvoir monarchique en Europe et en France rapproché du despotisme oriental, avec toutefois une exception pour le peuple Anglais que le Persan trouve « extraordinaire » et que Montesquieu admire particuliérement (CII-CIV). A Rhédi qui a fait l’éloge de l’ignorance des enfants de Mahomet et affirmé que les sciences, les lettres et les arts avaient fait le malheur de riiumanité (CV), Usbek réplique en opposant l’état des peuples barbares et malheureux à celui des nations civilisées et florissantes, et, entre autres conséquences fécondes de ce goût des .peuples pour les arts, il signale l’ardeur infatigable au travail qui distingue les habitants d& Paris (CVI). Rica, après avoir vu le jeune monarque, prédit qu’on ne pourra porter un jugement sur lui que le jour où on au ra vu son attitude envers son confesseur et envers les femmes d’intrigue, qui ont en France une si grande autorité (ce qui lui permet de revenir sur les dernières années de Louis XIV) (CVII). Là-dessus, le sage Usbek nous donne son avis sur le journalisme du temps.

Avant d’aborder un ensemble de problèmes sociologiques de la plus haute importance, le lecteur a, comme intermède, deux lettres de Rica : l’une, sur l’Université de Paris qui « est la fille aînée des rois de France, et très aînée : car elle a plus de neuf cents ans : aussi rêvet-elle quelque fois » ; l’autre sur le vide, l’agitation et l’incurable ennui de la femme du monde (CIX, CX) — et une lettre d’Usbek sur la façon curieuse dont, sous la Régence d’Anne d’Autriche, ou réparait une défaite par une Mazarinade et des plaisanteries (CXI).

Rhédi pose à Usbek cette question : « Comment le monde est-il si peu peuplé, en comparaison de ce qu’il était autrefois ? » (CXII). Voilà Usbek obligé de dire son avis sur la dépopulation. Il commence par exposer quelques idées générales sur les causes multiples des changements soit brusques, soit imperceptibles qui se produisent dans l’univers (CXIII). Abordant alors la question elle-même, il prétend que les deux religions .mahométane et chrétienne ne sont pas aussi favorables à la natalité que celle des Romains : en défendant la poly-

4. Je crois avoir montré l’importance de cette idée au 18® siècle, et comment elle est à la base de la théorie du « despotisme éclairé ». Ce n’est pas la théorie de Montesquieu qui s’oppose en cela aux philosophes ; ceuxci ont toujours eu foi dans la

régénération matérielle et morale du pays par le souverain.

(Cf. Les Philosophes et la Société française au iS^ siècle, chap. I :

Les Philosophes et la Royauté; et passim, notamment, chap. V :

Les Philosophes et les Financiers, à la lin.)

MONTESQUIEU

garnie, la religion romaine avait un très grand avantage sur la religion mahomélane ; elle en avait un très grand sur la religion catholique, en autorisant le divorce. Ce sont les idées qu’Usbek développe, en ajoutant que les Romains avaient le plus grand intérêt à multiplier la foule de leurs esclaves, que le célibat « des prêtres et des dervis de Tun et l’autre sexe » est, dans les religions modernes, une cause de dépopulation (et, à ce point de vue, Usbek croit à la supériorité du protestantisme), qu’il y a d’ailleurs, en ces matières, un grand nombre de circonstances secondaires dont il faut tenir compte : l’insensibilité générale (le fatalisme) des • orientaux, le droit d’aînesse en Europe, l’aversion pour l’agriculture chez les peuples sauvages, la colonisation, l’esprit de conquête, l’état social et politique, etc., autant de facteurs qu’il faut étudier, et qu’Usbek étudié avec une intrépidité infatigable (CXIV-CXXIII). Il écrit alors contre les courtisans cette page d’une ii'onie mordante, qui est un des chefs-d’œuvre de la prose française : ]

î Ordonuance en faveur des courtisans.

GXXIV. USBEK A RHÉDI A Venise.

Quel peut être le motif de ces libéralités immenses que les princes versent sur leurs courtisans^? Veulent-ils se les attacher? Ils leur sont déjà acquis autant qu’ils peuvent l’être; et d’ailleurs, s’ils acquièrent quelques-uns de leurs sujets en les achetant, il faut bien, par la même raison, qu’ils en perdent une infinité d’autres en les appauvrissant.

Quand je pense à la situation des princes, toujours entourés d’hommes avides et insatiables, je ne puis que les plaindre; et je les plains encore davantage lorsqu’ils n’ont pas la force de résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent rien^.

Je n’entends jamais parler de leurs libéralités, des grâces et des pensions qu’ils accordent, que je ne me livre à mille réflexions: une foule d’idées se iirésente à mon esprit; il me semble que j’entends publier cette ordonnance :

« Le courage infatigable de quelques-uns de nos sujets à nous demander des pensions ayant exercé sans relâche

4. Gf. La Bruyère, Les Carac- I 2. C’est aussi le sentiment qui tèreSy chap. « De la Cour », et est exprimé plusieurs fois dans passim. 1 le Télémaque,

h'i'u. /'. Courtisans du XVIII‘“ siècle.

Celui de <>!uicli<* est h* duc de Gesvi (*s, estampe gravée d’api ès le Portrait de Van Loo.

Celui de droite est représente d’après Nicolas [..ancret, le ' peintre des fêtes galantes» (Paris 1G90-179.‘1).

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LETTRES PERSANES

notre munificence royale nous avons enfin cédé à la multitude des requêtes qu’ils nous ont présentées, lesquelles ont fait jusqu’ici la plus grande sollicitude du trône Ils nous ont représenté qu’ils n’ont point manqué, depuis notre avènement à la couronne, de se trouver à notre lever ; que nous les avons toujours vus sur notre passage, immobiles comme des bornes, et qu’ils se sont extrêmement élevés pour regarder, sur les épaules les plus hautes, Notre Sérénité^. Nous avons même reçu plusieurs requêtes de la part de quelques personnes du beau sexe, qui nous ont supplié de faire attention qu’il était notoire qu’elles sont d’un entretien très difficile ; quelques-unes même très surannées nous ont prié, branlant la tête, de faire attention qu’elles ont fait l’ornement de la cour des rois nos prédécesseurs ; et que, si les généraux de leurs armées ont rendu l’Etat redoutable par leurs faits militaires, elles n’ont point rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, désirant traiter les suppliants avec bonté, et leur accorder toutes leurs prières, nous avons ordonné ce qui suit:

« Que tout laboureur ayant cinq enfants retranchera journellement la cinquième partie du pain qu’il leur donne. Enjoignons aux Itères de famille de faire la diminution sur cliacun d’eux aussi juste que faire se pourra.

« Défendons expressément à tous ceux qui s’appliquent à la culture de leurs héritages, ou qui les ont donnés à titre de ferme, d’y faire aucune réparation^, de quelque espèce qu’elle soit.

« Ordonnons que toutes personnes qui s’exercent à des travaux vils et mécaniques^, lesquelles n’ont jamais été au lever de Notre Majesté, n’achètent désormais d’habits, à eux, à leurs femmes et à leurs enfants, que de quatre ans en quatre ans<5; leur interdisons en outre très étroitement^

1. Styl«3 très plein. La «miiniliceiice royale» c’est la «qualité » qui porte le souverain à faire de larges présents ; elle a été « exercée », formée, aressée à la fois et tenue en haleine, par les requêtes innombrables des courtisans.

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