Ed. Marteau, Cologne. D’après
certains bibliographes, le Supplément aurait paru dès 1744 ; M. Barckhausen, dans l’édition citée plus bas (p. 62, n. 4) prouve qu’il n’a pu paraître qu’en 1754.
NOTICE BIOGRAriIIQUE ET. LITTÉRAIRE 17
traient : Monsieur, disaient-ils, faites-moi des Lettres Persanes^ ». Ce fut une avalanche de lettres turques, juives, arabes, iroquoises, etc. On avait beau multiplier les imitations : l’original restait hors de pair. Les deux petits volumes de Montesquieu pénétraient partout, l’auteur était précipité dans la gloire, comme auraient dit Tacite et Bossuet. Il se laissait très volontiers faire violence. La précaution qu’il avait prise de taire son nom était bien inutile! Montesquieu était assez avisé pour l’avoir le premier compris, assez homme de lettres pour en être très flatté, et sans doute trop Gascon pour n’avoir pas calculé que le contraste entre la frivolité apparente de son livre et l’austérité de sa fonction de magistrat serait un des éléments principaux du succès.
A ce moment existait à Paris une sorte d’académie politique où le candide et prolixe abbé de Saint-Pierre, expulsé de l’Académie française, lisait de longs mémoires à ceux qu’il appelait des « écouteurs ». Les réunions se tenaient chez l’abbé Alary, un des familiers des mardis de Madame de Lambert ; l’abbé habitait un entre-sol de l’hôtel du Président Hénault (place Vendôme) ; de là, le nom de Club de VEntre-Sol, donné à cette petite académie des sciences morales et politiques. Le marquis d’Argenson, fils aîné du garde des sceaux, représente assez bien Pesprit libéral, hardi et chimérique même de cette assemblée ; il devait plus tard être ministre, écrire des Considérations sur le Gouvernement ancien et présent de la France^ et laisser des Mémoires où il s’est fait l’historien du club. Montesquieu fut admis *dans cette société quelques mois après l’apparition des Lettres Persanes. Il avait à payer son écot. Il n’apporta ni projets aventureux de réformes politiques ni plans ingénieux d’administration. Dans les lettres CXXXIII et suivantes, un des Persans racontait ses visites à la grande bibliothèque d’un couvent de dervis ; il raillait assez lestement les ouvrages innombrables qui se dressaient sur les raj^ons, depuis les gros volumes entassés par les interprètes des Ecritures jusqu’aux romans vides et artificiels ; mais il faisait exception pour les livres d’histoire, depuis ceux qui traitent de la décadence du formidable empire romain jusqu’à ceux qui exposent les institutions de la Pologne : l’histoire politique et philosophique est seule respectée par le plaisant Rica, interprète de Montesquieu. C’était une indication, et déjà Montesquieu se préparait à écrire des ouvrages plus graves. On en fut persuadé lorsqu’il lut en 1722, au Club de VEntre-Sol^ le Dialogue de Sylla et d’EucratCy qu’il ne devait publier qu’en 1748 2.
1. Bien que Montesquieu déclare immédiatement après, que ces Lettre&^ (( ne sont susceptibles d’aucune suite », il ajoutait onze lettre à la nouvelle édi-
tion (1754), cf. p. 16, n. 2. Il insérait aussi quelques variantes.
2. A la suite de la deuxième édition des Considérations f Paris, Durand.
MONTESQUIEU
Signalons encore un sacrifice aux goûts libertins de son époque; en 1725, pour amuser la société élégamment licencieuse qui se pressait autour de Mademoiselle de Clermont, sœur de Son Altesse le duc de Bourbon, premier ministre, Montesquieu publie le Temple de Gnide^ roman froid et sans intérêt. Il disait dans la préface de 1742 : « Je prie les savants de laisser les jeunes gens juger d’un livre qui a certainement été fait pour eux ». On se demande ce que cette réédition pouvait ajouter à la gloire de l’écrivain de Grandeur et Décadence. Du moins, l’année même où paraissait le Temple de Gnide, Montesquieu, discourant devant l’Académie de Bordeaux « sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences » déclarait qu’il était temps, une fois la jeunesse passée, de donner à l’âme des occupations dignes d’elle : « Il faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges. . . Les plaisirs que nous donne l’étude ne nous avertissent point que nous vieillissons ».
Très recherché partout et très fêté, l’auteur des Lettres Persanes comptait de moins en moins sur la renommée que pourrait lui valoir sa fonction de magistrat, et de plus en plus sur la gloire que pourraient lui procurer ses travaux littéraires. 11 vendit sa charge en 1726. L’année suivante, il entrait à l’Académie française. Déjà élu en 1725, il n’avait pas été agréé par le roi, c’est-à-dire par le cardinal de Fleury. Cette fois, s’il fallait en croire Voltaire, Montesquieu se serait servi d’un stratagème peu scrupuleux : il aurait fait imprimer à la hâte une édition des Lettres Persanes, revue et corrigée, si bien revue que le cardinal aurait cru que la religion était respectée et le ministre que le gouvernement n’était pas mis à mal dans cet ouvrage. L’anecdote est invraisemblable : Fleury n’était pas un sot, et elle suppose qu’il l’était ; elle parle d’une édition expurgée, dont on n’a jamais retrouvé de trace ; elle est peu conforme enfin à l’idée que nous devons nous faire de Montesquieu : « Il n’y a point de gens que j’aie plus méprisés, déclarait-il, que les petits beaux esprits et les grands qui sont sans probité. Ce qui m’a toujours beaucoup nui, c’est que j’ai toujours méprisé ceux que je n’estimais pas ». Montesquieu tenait avant tout à garder sa propre estime. La vérité se devine à travers le passage de VEloge écrit par d’Alembert. Montesquieu vit le cardinal ministre; il lui fit remarquer qu’il n’avait pas signé l’ouvrage, à cause de son caractère de magistrat ; il dut ajouter qu’il aurait désormais d’autant plus de répugnance à le signer que les imprimeurs étrangers avaient altéré le vrai texte et introduit la plupart des passages incriminés ; le ministre se laissa persuader, et sentit d’ailleurs fort bien que Montesquieu se consacrerait dans la suite à des œuvres d’un autre caractère. Le 20 décembre 1727, Montesquieu fut reçu dans la docte assemblée.
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE
Un de ses biographes remarque qiiMl n’entrait pas à l’Académie, comme tant d’autres, pour s’y enterrer. On a presque envie de dire qu’il n’y entrait que pour en sortir. A ce moment en effet, se dessinait vaguement dans sa pensée la première idée de Touvrage VEsprit des Lois, dont il écrira le 7 mars 1749 : « Je puis dire que j’y ai travaillé toute ma vie. .. Il y a vingt ans que je découvris mes principes ; ils sont très simples ; un autre qui aurait autant travaillé que moi aurait fait mieux que moi ». Peut-être y avait-il quelque mérite à se soustraire, pour travailler, aux griseries du succès et aux sollicitations de toutes sortes qui retenaient à Paris un jeune écrivain parvenu si rapidement à une brillante renommée. Montesquieu jugea qu’il était indispensable à un historien philosophe et politique d’aller observer sur place les institutions des peuples et leurs gouvernements. Le 5 avril 1728, il quittait la France en compagnie de lord Waldegrave, ambassadeur d’Angleterre à Vienne.
Il avait laissé une sorte de journal assez complet de ces voyages, recueil de notes écrites ou dictées par lui au cours de cette tournée en Europe qui a duré trois ans. La mort le surprit avant qu’il les eût publiées ; nous les connaissons aujourd’hui, et nous pouvons suivre presque pas à pas Montesquieu, le voir en quelque sorte à ses différents postes d’observation L
Il s’arrête d’abord à Vienne, où il étudie, sous d’autres conditions qu’en France, la monarchie absolue ; il visite la Hongrie, où il trouve debout les vestiges de l’organisation féodale ; il séjourne à Venise : non seulement il y rencontre Law, qui devait mourir misérable après avoir remué les millions, et le célèbre comte de Bonneval, officier français, puis général autrichien, qui devait finir musulman et pacha à deux queues, mais il augmente son trésor de documents qu’il ira compléter à Milan, à Turin, à Florence.
Au début de 1729, il est à Rome; il est accueilli avec faveur parle cardinal de Polignac, ambassadeur de France, avec bienveillance par le pape Benoît XIV ; de Rome il descend à Naples, puis revient à Rome, repart le 4 juillet 1729, traverse le Tyrol, la Bavière, suit les bords du Rhin et s’arrête dans les Pays-Bas jusqu’à la fin d’octobre 1729. Il se lie d’amitié avec lord Ghestertield, qui le con- 'duit, dans son yacht, d’Amsterdam à Londres, et lui offre l’hospitalité.
Pendant deux années, il restera en Angleterre. Voltaire venait de retourner en France. Montesquieu paraît avoir d’abord été surpris du régime politique qu’il voyait : mais il en étudie le mécanisme, et il éprouve une réelle admiration pour cette monar-