‹ Morceaux choisisChapitre 8 sur 369 · Voir plus bas pp. 115 sq · texte numérisé non relu

Voir plus bas pp. 115 sq

MONTESQUIEU

chie OÙ il découvre plus de libertés que dans les républiques. Il connaît Waipole, Sw^ift, Pope. Il est reçu membre de la Société royale de Londres. On regrette de ne pas posséder sur ce séjour de Montesquieu à Londres des notes plus longues et plus nombreuses ; mais celles que nous avons suffisent à nous montrer avec quelle curiosité il étudia le spectacle d’un pays où la nation était associée à la vie politique, et surtout où le prince n’avait « le pouvoir de faire aucun tort imaginable à qui que ce soit ». (c Quand un homme en Angleterre aurait autant d’ennemis qu’il a de cheveux sur la tête, il ne lui en arriverait rien : c’est beaucoup. » Voltaire était de cet avis, et il formait à Londres le projet d’apprendre aux Welches que, de l’autre côté du détroit, on pouvait penser librement sans courir le risque d’être mis à la Bastille ; Montesquieu conçut à Londres le dessein de montrer à ses compatriotes que, sans les principes sur lesquels s’appuyait la constitution anglaise, il n’y avait pas de liberté politique possible.

Voilà avec quelles idées il rentrait de son long voyage, en 1731. Il avait beaucoup vu, et aussi beaucoup retenu. Il revenait au logis avec une riche provision de matériaux, qu’il allait augmenter prodigieusement par des lectures assidues. Sa bibliothèque, conservée encore à la Brède, s’augmentait sans cesse depuis qu’il était le maître de sa fortune, et pendant les deux années d’Angleterre, il avait su trouver le temps de compulser un grand nombre d’ouvrages. Surtout le logis lui semblait plus délicieux après de longs mois d’absence ; il rêvait de rendre le domaine plus riant, et, en Gascon avisé, d’en augmenter à la fois l'agrément et le rapport. « Je me fais une fête, écrira-t-il une dizaine d’années après à un ami, de vous mener à ma campagne, où vous trouverez un château gothique à la vérité, mais orné de dehors charmants dont j’ai pris l’idée en Angleterre L » Il restera trois ans de suite dans le château gothique, et s’il reviendra plus tard à Paris, s’il lui arrivera même de s’y établir pour quelques mois, il ne songera jamais à y fixer son séjour. C’est à la Brède qu’il vivra, au milieu de ses champs et de ses livres. « Je n’irai pas à Paris d’un an tout au plus tôt, dit-il à un autre de ses amis. Je n’ai pas un sou pour aller dans cette ville, qui dévore les provinces, et que l’on prétend donner des plaisirs, parce qu’elle fait oublier la vie 2», Ainsi parle le provincial qui adore la capitale, et Montesquieu était de ceux-là. Du moins, rien né pouvait le retenir longtemps loin de la Brède, et c’est à cet amour de sa chère solitude que nous devons les chefs-d’œuvre qui ont suivi le retour au pays natal.

1. Al’abbé de Q-uasco, l®*" août 1744. | 2. A Mgr Cerati, juin 1745.

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

3« De 1731 à 1734 : les Considérations,

L’année même de sou retour (1731), Montesquieu lisait à TAcadémie de Bordeaux un Mémoire Sur les intempéries de la campagne de Rome, et en 1732 un autre Mémoire Sur la sobriété des habitants de Rome comparée à V intempérance des anciens Romains. Ces deux études sont perdues. Deux ans après, parurent les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence^ (1734). Je cite pour mémoire l’anecdote d’après laquelle Montesquieu recueillit, pendant ces deux années, uii Bénédictin de Saint-Maur, sorti de son cloître, et qui aurait par gratitude aidé l’écrivain dans son travail de reclicrches. Ce n’est pas parla variété et l’étendue de l’érudition que les Considérations sont une œuvre de premier ordre, et Montesquieu, nous l’avons vu, connaissait depuis longtemps la plupart des auteurs dont il s’est servi. En revanche, il est exact qu’un ancien précepteur du fils de Montesquieu, le Père Castel, a revu les épreuves et a décidé l’auteur à introduire dans l’ouvrage des modifications importantes. Mathématicien, physicien, moraliste assez terne, le P. Castel est un de ceux qui ont écrit contre Jean-Jacques Rousseau; son ouvrage porte ce titre déjà lourd : D Homme moral opposé à l’Homme physique de Monsieur R*-^* (Toulouse, 1736). Le jésuite qui éprouvait pour Montesquieu une admiration et une affection sincères^ et qui n’est d’ailleurs pas fâché d’apprendre à ses lecteurs qu’il eut l’amitié et la confiance du grand homme, raconte que le livre des Considérations était imprimé en Hollande, par l’intermédiaire de notre ambassadeur M. de Vanhoé, mais que toutes les feuilles lui étaient d’abord soumises à lui-même. Montesquieu l’avait prié de « corriger religieusement son ouvrage », car, ajoute le P. Castel, « il sentait bien que mon caractère et ma religion trouveraient bien des choses à réformer ». Le jésuite fit donc consciencieusement toutes les corrections « religieuses, théologiques, morales, philosophiques » qu’il jugea nécessaires, et finalement « l’ouvrage, dit-il, parut exempt de reproche, tel que je l’avais légitimé ou rendu digue d’un auteur noble, et en place de grand et grave magistrat ».

On était tenté de croire que le P. Castel avait exagéré son rôle. H n’en est rien. Ne parlons pas des cartons 2 du second tirage

1. A Anistordam, chez Jacques Desbordes, MDCCXXxiy. Cette édition et les suivantes parurent sans, nom d’auteur ; certaines éditions, que l’auteur semble n’avoir pas avouées, portent ces seules indications : (( P. L. D. M. », ou : « par l’auteur des Lettres Permîtes. »

Elles se réduisent à deux types : a) ùù.

sans errata ; h ) éd. avec errata (et cartons). Jusqu’en 1748, les éditions se ressemblent.

2. On appelle cartons les feuillets qu’on insère dans un livre pour remplacer les pages que l’on veut supprimer, après qu’elles ont été tirées.

MONTESQUIEU

de 1734. Nous possédons la preuve que Montesquieu avait, sur les indications du jésuite, remanié plus d’un passage avant que les feuilles de l’édition princeps fassent tirées : une lettre du P. Castel à Montesquieu nous est restée ; le jésuite signale certaines parties qui auraient pu faire croire, dit-il, que l’auteur des Considérations était de ceux qui se plaisent à « traiter de haut en bas ce que les beaux esprits appellent la prêtraille monastique, et fronder même un peu l’ordre ecclésiastique, papes et évêques ». Ces parties ont été supprimées.

Mais est-il \’a’ai que l’ouvrage « parut exempt de reproche »? Il y eut quelques réclamations relatives aux allusions à des puissances étrangères : d’autre part, le public sut que les censeurs avaient fait disparaître une apologie du suicide et certains passages surl’Espagne, et pour satisfaire à la malignité du public, le passage reparut dans les réimpressions ; enfin, ce qui a dû le plus surprendre le P. Castel, c’est que les libres penseurs allemands, et en particulier Frédéric II, considérèrent le livre comme un ouvrage de propagande pbilospphique, et félicitèrent l’auteur « d’épargner aussi peu la tyrannie que la superstition», ce qui était sans doute travestir la pensée maîtresse de Montesquieu, mais ce qui devait aussi exciter les défiances du gouvernement et des adversaires de la philosophie.

Ajoutons que le livre eut peu de retentissement en France. 1734 est l’année où paraissent les Lettres Anglaises de Voltaire ; Manon Lescaut est de 1735 ; les Considérations furent beaucoup moins goûtées que ces deux ouvrages. On parlait même, en faisant un mauvais calembour, de la Décadence de Montesquieu. Mais en Angleterre, en Allemagne, Pouvrage fut accueilli avec faveur ; les raisons de ce succès n’étaient pas toutes d’ordre littéraire, du moins le succès faisait grand honneur au philosophe, à l’historien et à l’écrivain.

Montesquieu d’ailleurs n’était pas homme à se méprendre sur la vraie valeur de son livre. Il ne le regardait que comme un fragment de son grand ouvrage, mais un fragment pour lequel il gardait une secrète prédilection. Il se préoccupa de le remanier : en 1748, il donna une Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée par l’auteur i ; les modifications introduites dans le fond, dans l’ordonnance, dans le style, montrent bien que Montesquieu jugeait l’ouvrage digne de tous ses soins et comptait que la postérité lui ferait une place parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Peutêtre même aurait-il retouché encore ses Considérations si la mort ne l’avait pas surpris : tel qu’il est, l’ouvrage reste un de ses plus beaux titres de gloire, et peut-être le moins contesté de tous.

1. A laquelle on a joint un Dialogue I libraire (toujours sans nom d’auteur). Edî- Sylla et d’Eucr ate, chez Durand, | tion très remaniée, texte à peu près définitif.

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE

4° De 1734 à 1750 : IJEsprit des Lois (1748), la polémique.

Jusqu’ici, suivant l’expression de d’Alembert, Montesquieu « n’avait fait que se frayer le chemin à une plus grande entreprise, à celle qui doit immortaliser son nom et le rendre respectable aux siècles futurs ». On verra i>ar la lecture de la Préface de VL'sprit des Lois, combien il est vrai de dire que ce grand livre est toute une existence. Dès l’année 1736, d’Argenson en avait lu une partie ; chose bizarre, il ne croit pas que l’ouvrage sera utile et pratique, il est persuadé qu’on sera charmé surtout de l’agrément de la forme, et de l’ingéniosité des aperçus h Le dessein de Montesquieu était, assurément, bien plus vaste! En 1744, il écrit à l’abbé de Guasco : « Mon grand ouvrage avance à pas de géant depuis que je ne suis plus dissipé par les dîners, et soupers de Paris 2 ». H consultera l’abbé dès son arrivée à la Brède, comme il consulte tous ses amis auxquels il fait de fréquentes lectures de tel ou tel chapitre. Vers la tin mars 1747, il songe enfin à la publication ; il comptait d’abord faire imprimer l’ouvrage à Genève, à Soleure ou à Bâle, et par les soins de l'abbé de Guasco ; il s’adresse ensuite à « M. Vernet, pasteur suisse », et le 28 mars 1748, il écrit à Cerati : .« A l’égard de mon ouvrage, je vous dirai mon secret : on l'imprime dans les pays étrangers. Je continue à vous dire ceci dans un grand secret : il y aura deux volumes in-4°, dont il y en a un d’imprimé ; maison ne le débitera que lorsque l’autre sera fait. . . J’ai pensé me tuer depuis trois mois, afin d’achever un morceau que je veux y mettre, qui sera un livre de l’origine et des révolutions de nos lois civiles de France 3. Gela formera trois heures de lecture : mais je vous assure que cela m’a coûté tant de travail que mes cheveux en sont blanchis. Il faudrait, pour que mon ouvrage fût complet, que je pusse achever deux livres sur les lois féodales G). Fatigues surhumaines au milieu desquelles l’écrivain était soutenu par le sentiment de la grandeur de sa tâche. Au moment même où le livre affrontera la publicité, il écrira avec une touchante résignation : U S’il m’est permis de prédire la fortune de mon ouvrage, ii sera plus approuvé que lu : de pareilles lectures peuvent être un plaisir, elles ne sont jamais un amusement. J’avais conçu le dessein de donner plus d’étendue et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit ; j’en suis devenu incapable ; mes lectures m’ont affaibli les yeux ; et il me semble que ce qui me reste encore

Page 1