‹ Morceaux choisisChapitre 70 sur 369 · Comme Pascal ( Pensées · texte numérisé non relu

Comme Pascal ( Pensées

XXIV, 64), Montesquieu trouve que la poésie par excellence c’est la poésie la plus humaine, c.-à-d. la poésie dramatique.

7. Jugement sommaire, condamnation radicale. On répète souvent ici le mot de Voltaire expliquant pourquoi il lançait des traits contre Montesquieu :

« Il est coupable de lèse-poésie ».

Il ne fut pas le seul dans ce siècle « anti-poétique » à commettre ce crime ; peut-être même que de cet athéisme poétique du 18« siècle on trouverait des traces dans Voltaire lui-même,

« le vengeur des vers » Cf. notre Littérature française par la Dissertation, T. II, Dix-Huitième Siècle, pp. 9-17.

MONTESQUIEU

« On voit ensuite les auteurs des idylles et des églogues, qui plaisent même aux gens de cour par l’idée qu’ils leur doni enl d’une certaine tranquillité qu’ils n’ont pas, et qu’ils leur montrent dans la condition des bergers ^

« De tous les auteurs que nous avons vus, voici les plus dangereux : ce sont ceux qui aiguisent les épigrammes, qui sont de petites flèches déliées qui font une plaie profonde et inacessible aux remèdes^.

« Vous voyez ici les romans, dont les auteurs sont des espèces de poètes qui outrent également le langage de l’esprit et celui du cœur ; qui passent leur vie à chercher la nature, et la manquent toujours ; leurs héros y sont aussi étrangers^ que les dragons ailés et les hippocentaures^.

« — J’ai vu, lui dis-je, quelques-uns de vos romans; et, si vous voyiez les nôtres, vous seriez encore plus choqué. Ils sont aussi peu naturels, et d’ailleurs extrêmement gênés par nos mœurs : il faut dix années de passion avant qu’un amant ait pu voir seulement le visage de sa maîtresse. Cependant les auteurs sont forcés de faire passer les lecteurs dans ces ennuyeux préliminaires. Or il est impossible que les incidents soient variés : on a recours à un artifice pire que le mal même qu’on veut guérir^ ; c’est aux prodiges. Je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu’une magicienne fasse sortir une armée de dessous terre, qu’un héros, lui seul, en détruise une de cent mille hommes. Cependant voilà nos romans: ces aventures froides et souvent répétées nous font languir, et ces prodiges extravagants nous révoltent. »

lie Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1719.

1. Il semblerait au premier abord qu’il y ait ici quelque ironie ; il n’en est rien cependant. C’est la théorie soutenue par Fonteneile dans le Discours sur L’ÈgLogue (1687) qui accompagnait ses Pastorales.

2. Sens plein : « qui ne permet pas l’accès à ». Sur le mépris de Montesquieu pour les critiques et les épigrammes. Cf. p, 28.

3. Etrangers = hors de Vordre commun. Etranger et étrange ont été primitivement synonymes (ils viennent tous deux du latin extraneus (extra = hors de) sauf qu’étranger a été formé sur le modèle fictif : exlranearius) ; aujourd'hui étrange = hors des conditions naturelles; étranger =

hors du pays. Mais les sens figurés se rapprochent beaucoup.

4. Hippocentaure — hippos (che^ ml) + centaure. Or le centaure est déjà un animal moitié homme moitié cheval. Centaure aurait suffi, mais Montesquieu veut insister sur l’étrangeté. Le jugement de Montesquieu surprend le lecteur. Sur lès traces de M“* de la Fayette, un grand nombre d’écrivains, surtout des femmes, acheminaient, par les Mémoires et les Histoires^ le roman vers le naturel et l’exactitude. Gil Blas avait commencé à paraître en 1715, et quant au Diable boiteux (1707), n’élait-ce

as une œuvre analogue aux

eltres Persanes ?

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