Voir p. 106, n
DIALOGUE DE SYLLA ET d’ëUCRATE
« — Seigneur, lui dis-je. Marins raisonnait comme vous, lorsque, couvert du sang de ses ennemis et de celui des Romains, il montrait cette audace que vous avez punies Vous avez bien pour vous quelques victoires de plus, et de plus grands excès. Mais, en prenant la dictature, vous avez donné l’exemple du crime que vous avez puni. Voilà l’exemple qui sera suivi, et non pas celui d’une modération qu’on ne fera qu’admirer
« Quand les dieux ont souffert que Sylla se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils y ont proscrit la liberté pour jamais. Il faudrait qu’ils fissent trop de miracles pour arracher à présent du cœur de tous les capitaines romains l’ambition de régner. Vous leur avez appris qu’il y avait une voie bien plus sûre pour aller à la tyrannie, et la garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d’une république trop riche et trop grande, le désespoir de ne pouvoir l’opprimer ^ »
Il changea de visage, et se tut un moment. « Je ne crains^ me dit-il avec émotion, qu’un homme dans lequel je crois voir plusieurs Marius. Le hasard, ou bien un destin plus fort, me l’a fait épargner. Je le regarde sans cesse ; j’étudie son âme : il y cache des desseins profonds ; mais, s’il ose jamais former celui de commander à des hommes que j’ai faits mes égaux, je jure par les dieux que je punirai son insolence. »
1. Pendant cinq jours et cinq nuits, on tua à Rome, quand Marius y fut rentré (cf. p. 109, n. 4), et de là les massacres se multiplièrent en Italie ; on égorgeait, on pillait, on confisquait, on vendait à l’encan. Le consul Cinna, allié de Marius, en fut lui-même écœuré; une nuit, avec des troupes gauloises, il cerna 4,000 assassins et les tua jusqu’au dernier.
2. Admirer = regarder avec étonnement (sens du latin mirari).
3. Conséquence logique et que les mesures de sûreté, prises par Sylla, ne devaient pas arrêter.