TROP D'AGONIES
Ce n'est pas de l'enjouement
Qu'à la molle rêverie Où j'abandonne mon doux cœur qui prie
En son obscur dévouement ;
Sans sourire, elle s'apprête Avec le Beau que le grand ciel lui prête.
C'est plus de maturité
Que va prendre toute chose, Tandis qu'achève d'embellir la rose ;
Je me sens mieux abrité,
Amour, contre ta surprise, Si ma Pensée est toujours plus éprise I
C'est ta fécondation,
O Nature, qui s'opère !
Tu vas toujours plus prendre un air prospère,
En la désolation
Que fait parmi nous la guerre :
Les cadavres fertilisent la terre.
trop d'agonies ! 167
Voir le jour indifférent
Luire aussi bien sur le crime Que sur le juste ou bien sur le sublime 1
Nous doutons... est-ce apparent ?
Comment croire à l'allégresse De la clarté baignant tant de détresse ?
Non, rien n'est interrompu
Dans l'œuvre de la lumière :
Nous mourons... c'est un peu plus de poussière.
L'équilibre est-il rompu ?
Oh 1 pas même une seconde !
Le monde va : notre sang le féconde !
Ah ! ta caresse, ô Soleil,
Me paraît une morsure I Et puisque, pour mieux qu'on tue, elle assure
Aux plaines l'éclat vermeil,
Ta flamme, elle est infernale !
Je ne vois plus son action vitale...
Bel arbre qu'elle grandit
Sous le ciel qu'elle illumine, Elle fait vivre aussi tant de vermine !
Elle éclaire le bandit.
11 y a trop d'agonies Pour qu'il y ait de pures harmonies I
Et le cœur, précipité
Dans sa nuit, sent que conspire Tout ce qu'il voit et tout ce qu'il respire...
— Oh ! l'atroce vérité ! —
Et le soir, rêve aux désastres Sur qui vont luire aussi brillants les astres !