‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 122 sur 192 · L'ORDONNANCE DU DOCTEUR-NOIR · texte numérisé non relu

L'ORDONNANCE DU DOCTEUR-NOIR

C'en est fait. André Chénier est perdu désormais.

Le Docteur cherche dabord à cacher Joseph Chénier, car, en ce qui concerne André, ce n'est qu'une question de temps. On est en effet au 7 thermidor, et des cris de protestation poussés par la foule accompagnent ou accueillent maintenant chaque charrette. Cependant, le malheureux poète est compris dans l'une des dernières et, ainsi que le dit Vigny, « ce qu'il avait /à, s'enfuit avec le sang. »

Ce récit terminé, Stello philosophe encore avec le Docteur-Noir sur la fin de ces trois infortunés poètes : « Ainsi donc, dit-il, des trois formes du pouvoir, la première

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nous craint, la deuxième nous dédaigne comme inutiles et la troisième nous hait et veut nous niveler comme supériorités d'essence aristocratique. Serons-nous donc les éternels ilotes des sociétés? »

Le Docteur-Noir calme Stello, mais lui recommande d'avoir toujours devant les yeux rimag-e de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier, qui lui diront — en montrant, l'un sa clef, l'autre sa fiole de poison, le dernier sa guillotine — que, si le Poète est soumis à une malédiction sur son existence terrestre, il a cependant une bénédiction sur son nom puisqu il peut laisser une œuvre, où se trouvera écrit pour jamais le jugement des actions publiques. Et c'est dans ce sens qu'il vu lui écrire une ordonnance :

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Stello, debout encore, regarda le Docteur-Xoir avec recueillement, sourit enfin, et tendit la main à son sévère ami.

— Je me rends, dit-il, écrivez votre ordonnance. Le Docteur prit du papier.

— Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun donne une ordonnance qui soit suivie.

— Je suivrai la vôtre comme une loi immuable et éternelle, dit Stello, non sans étouôer un soupir; et il s'assit, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, avec un sentiment profond de désespoir et la conviction d'un vide nouveau rencontré sous ses pas; mais, en écoutant l'ordonnance, il lui sembla qu un brouillard épais s'était dissipé devant ses yeux et que l'étoile infaillible lui montrait le seul chemin qu il eût à suivre.

Voici ce que le Docteur-Xoir écrivait, motivant chaque point de son ordonnance, usage fort louable et assez rare.

« Séparer la vie poétique de la vie politique. »

Et, pour y parvenir :

I. Laisser à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire le droit d'être, à chaque heure de chaque jour, honni dans la rue, trompé dans le palais, combattu sourdement, miné longuement, battu promptement et chassé violemment.

Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu il y a de fragile et de passager dans les événements du jour. Il convient de laisser cette tâche à la critique du matin, qui est morte le soir, ou à celle du soir, qui est morte le matin. — Laisser à tous les Césars la place publique, et les laisser jouer leur rôle, et passer, tant qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits, ni le repos de vos jours. — Plaignez-les de toute votre pitié s'ils ont été forcés de se mettre au front cette couronne Césarienne, qui n'a plus de feuilles et déchire la tète. Plaignez-les encore s'ils l'ont désirée; leur réveil en est plus cruel après un long et beau rêve. Plaignez-les s'ils sont pervertis par le Pou^'oir; car il n'est rien qui ne puisse fausser cette antique et peut-être nécessaire Fausseté, d'où viennent tant de maux. — Regardez cette lumière s'éteindre, et veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanité à se grouper et s'unir autour d'une clarté plus pure !

n. Seul et libre, accomplir sa mission. Suivre les conditions de son être, dégagé de l'influence des Associations, même les plus belles.

Parce que la Solitude est la source des inspirations.

La solitude est sainte. Toutes les Associations ont tous les défauts des couvents.

Elles tendent à classer et diriger les intelligences,

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