‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 156 sur 192 · PIERRETTE A TRIAXON · texte numérisé non relu

PIERRETTE A TRIAXON

Uu jour (c'était le lundi de Pâques, elle s'en était toujours souvenue, la pauvre Pierrette, et me Ta raconté souvent), un jour donc qu'elle était assise devant la porte de monsieur le curé, travaillant et chantant comme si de rien n'était, elle vit arriver vite, vite, un beau carrosse dont les six chevaux trottaient dans l'avenue, d'un train merveilleux^ montés par deux petits postillons poudrés et roses, très jolis et si petits qu'on ne voyait, de loin, que leurs grosses bottes h l'écuyère. Ils portaient de gros bouquets à leur jabot, et les chevaux portaient aussi de gros bouquets sur l'oreille.

Ne voilà-t-il pas que l'écuyer qui courait en avant des chevaux s'arrèla précisément devant la porte de monsieur le curé, où la voiture eut la bonté de s'arrêter aussi et daigna s'ouvrir toute grande. Il n'y avait personne dedans. Comme Pierrette regardait avec de grands yeux, l'écuyer ôta son chapeau très poliment et la pria de vouloir bien monter en carrosse.

Vous croyez peut-être que Pierrette fit des façons? Point du tout; elle avait trop de bon sens pour cela. Elle ôta simplement ses deux sabots, qu'elle laissa sur le pas de la porte, mit ses souliers à boucles d'argent, ploya proprement son ouvrage, et monta dans le carrosse en s'appuyant sur le bras du valet de pied, comme si elle n'eût fait autre chose de sa vie, parce que, depuis qu'elle avait changé de robe avec la Reine, elle ne doutait plus de rien.

Elle m'a dit souvent qu'elle avait eu deux grandes frayeurs dans la voiture : la première, parce qu'on

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allait si vite que les arbres de Tavenue de Montreuil lui paraissaient courir comme des fous l'un après l'autre; la seconde, parce qu il lui semblait qu en s'asseyant sur les coussins blancs du carrosse, elle y laisserait une taclie bleue et jaune de la couleur de son jupon. Elle le releva dans ses poches, et se tint toute droite au bord du coussin, nullement tourmentée de son aventure et devinant bien qu'en pareille circonstance, il est bon de faire ce que tout le monde veut, franchement et sans hésiter.

D'après ce sentiment juste de sa position que lui donnait une nature heureuse, douce et disposée au bien et au vrai en toute chose, elle se laissa parfaitement donner le bras par l'écuyer et conduire à Trianon, dans les appartements dorés, où seulement elle eut soin de marcher sur la pointe du pied, par égard pour les parquets de bois de citron et de bois des Indes qu'elle craignait de rayer avec ses clous.

Quand elle entra dans la dernière chambre, elle entendit un petit rire joyeu.x de deux voix très douces, et qui l'intimida bien un peu et lui fit battre le cœur assez vivement; mais, en entrant, elle se trouva rassurée tout de suite, ce n'était que son amie la Reine.

^jme ^Q Lamballe était avec elle, mais assise dans une embrasure de fenêtre et établie devant un pupitre de peintre en miniature. Sur le tapis vert du pupitre, un ivoire tout préparé; près de l'ivoire, des pinceaux; près des pinceaux, un verre d'eau.

— Ah! la voilà, dit la R.eiue d'un air de fête, et elle courut lui prendre les deux mains.

— Comme elle est fraîche, comme elle est jolie! Le joli petit modèle que cela fait pour vous ! Allons, ne la manquez pas, madame de Lamballe I Mets-toi là, mon enfant.

El la belle Marie-Antoinette la fit asseoir de force sur une chaise. Pierrette était tout à fait interdite, et sa chaise si haute que ses petits pieds pendaient et se balançaient.

Pierrette retrouve à Trianon Michel Sedaine, le tailleur de pierres, devenu auteur à la mode, qui vante à Grélry sa jolie voix; et c'est avec celui-ci que Piei-relte apprend le chant.

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