‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 17 sur 192 · LE MONT DES OLIVIERS · texte numérisé non relu

LE MONT DES OLIVIERS

Il tomba sur le sable assis, et dans sa peine, Eut sur le monde et l'homme une pensée humaine. — Et la terre trembla, sentant la pesanteur Du Sauveur qui tombait aux pieds du Créateur.

Jésus disait : « O Père, eucor laisse-moi vivre! Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre 1 Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main? C'est que la Terre a peur de rester seule et veuve, Quand meurt celui qui dit une parole neuve; Et que tu n'as laissé dans son sein desséché Tomber qu un mot du ciel par ma bouche épanché. Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle, Qu il a comme enivré la famille mortelle Dune goutte de vie et de divinité, Lorsqu en ouvrant les bras j ai dit : « Fraternité »,

» Père, oh! si j'ai rempli mon douloureux message, Si j ai caché le Dieu sous la face du sage, Du sacrifice humain si j'ai changé le prix, Pour l'offrande des corps recevant les esprits. Substituant partout aux choses le symbole, La parole au combat, comme au trésor l'obole. Aux flots rousres du sang: les flots vermeils du vin. Aux membres de la chair le pain blanc sans levain; Si j'ai coupé les temps en deux parts, l'une esclave Et 1 autre libre; — au nom du passé que je lave. Par le sang de mon corps qui souffre et va finir. Versons-en la moitié pour laver l'avenir 1 Père libérateur ! jette aujourd'hui, d'avance, La moitié de ce sans: d'amour et d'innocence

Sur la tête de ceux qui viendront en disant : « Il est permis pour tous de tuer l'inuocent. » Nous savons qu'il naîtra, dans le lointain des âges, Des dominateurs durs escortés de faux sages Qui troubleront l'esprit de chaque nation En donnant un faux sens à ma rédemption. — Hélas! je parle encor, que déjà ma parole Est tournée en poison dans chaque parabole; Eloigne ce calice impur et plus amer Que le fiel, ou l'absinthe, ou les eaux de la mer. Les verges qui viendront, la couronne d'épine, Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine, Enfin toute la croix qui se dresse et m'attend, N'ontrien, monPère, oh ! rien qui m'épouvante autant! Quand le s Dieux veulent bien s 'abattre sur les mondes, Ils n'y doivent laisser que des traces profondes; Et, si j'ai mis le pied sur ce globe incomplet, Dont le gémissement sans repos m'appelait, C'était pour y laisser deux Anges à ma place De qui la race humaine aurait baisé la trace, La Certitude heureuse et l'Espoir confiant Qui, dans le paradis, marchent en souriant. Mais je vais la quitter, cette indigente terre, N'ayant que soulevé ce manteau de misère Qui l'entoure à grands plis, drap lugubre et fatal. Que d'un bout tient le Doute et de l'autre le Mal. Mal etDoute ! Enun mot je puis les mettre en poudre. Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre De les avoir permis. — C est l'accusation Qui pèse de partout sur la création! — Sur son tombeau désert faisons monter Lazare. Du grand secret des morts qu'il ne soit plus avare, Et de ce qu'il a vu donnons-lui souvenir; Qu'il parle. — Ce qui dure et ce qui doit finir, Ce qu'a mis le Seigneur au cœur de la Nature,

Page 1